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NOUVEAUX ESSAIS
LITTÉRATURE
CONTEMPORAINE
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Format (rrand in-lS à 3 fr. 50 le volume.
LIBUAiniE CALMANN LEVY
LB ROMAN NATI'RALISTE, 5' édil
HISTOIRE ET LITTÉRATURE. 1" SÔrie, 2'' é(lit
— — 2° série, —
— — 3" série, —
QUESTIONS DE CRITIQUE
NOUVELLES QUESTIONS DE CRITIQUE
LES ÉPOQUES DU THÉATBE-FRANÇAIS, 3'=é<lit
ESSAIS SUR LA LITTKRATl'RE CONTEMPORAINE..,
vol.
LIBRAIRIE HACHETTE ET C"^
l'Évolution de la poésie lyrique au xix"
SIÈCLE 2 vol.
l'évolution des genres dans l'iustoire de la
littérature. Tome I", 2° édit ^ —
ÉTUDES critiques SUR l'HISTOIRE DE LA LITTÉRA-
TURE FRANÇAISE. T" série, 3* édil
— 2° série, 4° édit
— 3° série, 3' édit
— 4° série, 2° édit
— 5" série
Coulommiers. — Imp. Paul BRODAUD. — 237-97.
NOUVEAUX ESSAIS
SUR LA
LITTERATURE
CONTEMPORAINE
FERDINAND BRUNETIÈRE
DE L ACADEMIE FRANÇAISE
TROISIEME EDITION
J^ê^
/fZC.
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1897
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays
y compris la Suède, la Norvège et la Hollande.
NOUVEAUX ESSAIS
LITTÉRATURE
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
Pour tout le monde, — non seulement en France,
mais dans toute l'Europe lisante, et jusque par delà
les mers, — Bernardin de Saint-Pierre est l'auteur de
Paul et Virgrinie. Pour quelques artistes, pour quel-
ques curieux, pour les historiens de la littérature, il
est, avec Rousseau, — plus que Rousseau peut-être,
parce qu'il l'est plus exclusivement, avec moins de ten-
dance oratoire, — l'inventeur de cette prose, non pas
précisément descriptive, mais pittoresque et colorée,
dont les dessous, pour ainsi dire, sont établis avec
1. I. Bernardin de Saint-Pierre, par M. de Lescure. Paris,
1891 ; Lecène et Oudin. — II. Bernardin de Saint-Pierre, par
M. Arvède Barine. Paris, 1891; Haclietle. — III. Étude sur la
vie et les œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, par M. Fernand
Maury. Paris, 1892 ; Hachette.
2 NOUVEAUX ESSAIS
autant de soin, préparcs par autant de croquis, de
notes, ou d'études, que ceux d'un paysage, et retou-
chés avec autant d'amour. Il est aussi l'un de ces
poètes qui, dans les dernières années du xvm® siècle,
ont achevé d'émanciper le sentiment., son expression
littéraire et sa fonction sociale, des contraintes un
peu sévères que la raison lui avait imposées jus-
qu'alors; et même, à cet égard, si l'on voulait le définir
d'un mot, on le nommerait assez bien celui de nos
grands écrivains qui n'a pensé le premier qu'avec le
sentiment. Le dialecticien qu'il y avait encore dans
Rousseau, le raisonneur et le logicien, s'évanouissent
avec Bernardin de Saint-Pierre. Enfin, pour les rares
savants qui daignent quelquefois parcourir les Btudes
ou les Harmonies de la nature, et pour les philo-
sophes , il est assurément le couse- finalier le plus
convaincu, le plus systématique, le plus intrépide que
l'on ait jamais vu, — et d'ailleurs le plus ingénieux.
Quelques-unes de ses découvertes en ce genre sont
demeurées justement célèbres : il ne s'est point con-
tenté d'affirmer que les nez sont faits pour porter des
lunettes; mais il a trouvé que, si « le melon a des
côtes, c'est pour être mangé en famille » ; et on lui
doit de savoir qu'aux premiers jours du monde, par
un effet assez peu connu de la bonté de la Providence,
« des cadavres furent créés pour les animaux carnas-
siers ».
C'est l'occasion ici de dire qu'après cela et malgré
cela, les Eludes de la nature n'en demeurent pas
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 3
moins l'un des livres les plus intéressants de la langue
française. Il a le défaut d'être un peu long. Mais le
charme de style en est incomparable. On en apprécie
bien la véritable et remarquable originalité quand on
fait attention au nombre de choses que l'auteur y a
exprimées pour la première fois. Et d'ailleurs, l'idée
générale en e'^t fausse. Mais tel est le pouvoir d'une
idée générale, qu'aussitôt qu'on la pousse à ses der-
nières applications, elle n'en devient pas plus vraie,
quand elle est fausse, mais de toutes parts les ques-
tions se lèvent, en quelque sorte, et voici que de=?
aspects de la nature et de la vérité, jusqu'alors enve-
loppés d'ombre, ou même inaperçus, s'éclairent brus-
quement d'une lumière nouvelle.
Qui croirait, par exemple, que ce rêveur senti-
mental a presque formulé, avant Hegel, le principe
fameux de l'identité des contradictoires? Ou combien
encore d'observations n'a-t-il pas faites qui sont,
quand on les examine, d'un darwiniste avant Darwin?
A la seule condition, il est vrai, qu'au lieu de mettre
la cause finale des caractères spécifiques des êtres
dans l'utilité de l'homme, on la place où il faut, c'est-
à-dire dans l'intérêt des espèces elles-mêmes. Que
dirons-nous de plus? Il n'y a pas jusqu'à nos symbo-
listes qui ne pussent trouver, eux aussi, leur profit
dans quelques-unes de ces Éludes, et notamment
dans la manière dont Bernardin de Saint-Pierre y déve-
loppe les rapports, les aflinilés secrètes, les « corres-
pondances » des formes, des couleurs et des sons; la
4 NOUVEAUX ESSAIS
signification mystique du « rouge », ou les vertus
cacliées de la circonrérence de cercle.
Je connais quelques livr.s dont la science et l'éru-
dition contemporaines, la critique et l'histoire ont
ancanli vainement les détails, :-i l'idée maîtresse en
subsiste toujours, et qu'il suffise ainsi d'en corriger
les applications. Les Fliides de la nature nous olTrent
en quelque sorte le phénomène littéraire inverse. Les
morceaux en sont demeurés bons, si l'édifice est
tombé par terre; et, après tout, de combien de
systèmes n'en pourrait-on pas dire autant? Ils n'en
ont pas moins eu leur raison d'être, à leur heure; et
les auteurs n'en ont pas toujours déployé la richesse
d'imagination, la souplesse de talent, et la grâce de
style de Bernardin de Saint-Pierre.
Pour toutes ces raisons, nous avons donc été bien
aises de voir, dans ces derniers temps, un peu d'atten-
tion lui revenir, et trois biographes, qui ne s'étaient
pas sans doute entendus, essayer, en les dégageant
du vague plutôt que de l'oubli, de préciser son rôle
et sa physionomie.
Le Bernardin de Saint-Pierre de M. de Lescure a
paru le premier, je crois. La facture, ou la manière,
en est un peu molle, peut-être, et ce Bernardin-là
ressemble trop encore à celui de la légende. Aussi lui
préférera-t-on l'élégant aventurier, le bonhomme
quinteux , si je puis ainsi dire, le philanthrope
égoïste, et le barbon amoureux dont M. Arvède Barine
nous a donné le portrait dans la collection des Grands
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 5
écrivains français. Moins aimable, et moins « sympa-
thique » ou moins douceâtre, on le trouvera plus
ressemblant et plus vrai, mais surtout plus vivant.
Car, si notre personnalité ne peut jamais être tout à
fait absente de notre œuvre, il arrive assez souvent
pourtant qu'on ne retrouve à peine dans nos écrits
qu'un trait ou deux de notre caractère; — et il
semble bien que ce soit le cas de Bernardin de Saint-
Pierre. Qui ne sait d'ailleurs que la touche ironique
et légère d'Arvède Barine se plaît à ces contrastes,
excelle à en tirer parti, et met ainsi dans la ressem-
blance comme un air de malice qui l'égaie sans y
nuire? C'était bien le genre de talent qui manquait le
plus à M. de Lescure...
Si maintenant on était curieux d'un supplément
d'informations, et, pour s'assurer de l'entière vérité
du portrait, si l'on voulait plus de documents qu'un
tout petit cadre n'en pouvait contenir ou utiliser,
alors il faudrait consulter la consciencieuse et volu-
mineuse Étude de M. Fernand Maury sur la Vie et les
Œuvres de Bernardin de Saint-Pierre. Elle a tout près
de sept cents pages, cette étude, et encore M. Maury
nous dit-il « qu'il en a dû retrancher plusieurs cha-
pitres »! Elle ne se laisse pas moins lire, et même
sans fatigue. La partie biographique en est surtout
intéressante et neuve. Un Bernardin plus complet en
ressort, peint par lui-même, cette fois-ci, dans ses
lettres intimes, et comme achevé de peindre dans les
lettres de ses correspondantes, de ses « amies », —
6 NOUVEAUX ESSAIS
plus nombreuses encore que celles de Rousseau, —
dans les lettres aussi de ses deux « femmes » ,
la pauvre Félicité Didot, et l'heureuse Désirée de
Pclloporc.
Ucinorcions donc M. Fernand Maury de ses labo-
rieuses recherches, et puisque d'ailleurs nous ne sau-
rions rien ajouter d'essentiel à ce qu'il a dit de la
philosophie de Bernardin de Saint-Pierre, des Etudes
de la nalure, de Paul et Virginie, ou de l'influence
enfin du premier maître de l'exotisme en littérature
jusque sur M. Pierre Loti, ne parlons aujourd'hui que
de l'homme, ou, si l'on veut, — car ce sera presque
la même chose, — des femmes sensibles auprès des-
quelles il a d'abord cherché la fortune; qui lui ont
dunné la popularité; et dont la dernière lui a rendu
la fin de sa vie aussi douce que les commencements
en avaient été pénibles, agités, et parfois doulou-
reux.
Douloureux? Non pas au moins sans quelque com-
pensation; et s'il y a dans la femme, comme il l'a si
bien dit lui-n;taie, avec tant de grâce et même de pro-
fondeur, « une gaieté légère qui dissipe la tristesse
naturelle de l'homme », celte revanche, ou cet adou-
cissement de ses pires infortunes ne lui a pas manqué.
C'est qu'aussi bien il était beau, nous disent à l'envi
ses biographes, d'une beauté que l'on remarquait, sur
laquelle on se retournait ; et la beauté, qui ne semble
plus être aujourd'hui d'un grand secours à l'homme
dans le combat pour l'exislence, était encore au
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 7
xviii'^ siècle un des plus sûrs moyens qu'il y eût de
« parvenir ». Lisez plutôt la notice que Talleyrand
nous a laissée sur le duc de Choisoul, ou les Mémoires
qu'écrivit Marmontel pour l'instruction de ses enfants.
Choiscul fut plus habile; Marmontel était plus vigou-
reux; Bernardin de Saint-Pierre fut le plus beau des
trois. « Jeune, fait comme Adonis, un léger coton cou-
vrait ses joues comme la pêche... On aimait sa bonne
mine et sa taille légère... — c'est lui-même, sur ses
vieux jours, qui se mire ainsi, comme une jolie femme,
dans le souvenir de ses grâces un peu fanées alors;
— et habile d'ailleurs à saisir le temps, un mot, un
soupir... il n'y avait point de femme qui ne fût
jalouse de le subjuguer *. » Faut-il en croire les bruits
de cour? et, tout jeune encore, fuyant une ingrate
patrie, quand il alla tenter le sort en Russie, la
grande Catherine elle-même aurait-elle daigné l'ho-
norer de son impériale faveur? Aimé Martin, son pre-
mier biographe, le nie avec indignation, et se porte
garant de la vertu de Bernardin de Saint-Pierre. « Il
ne pouvait, dit-il, aimer que l'innocence ! » L'impé-
ratrice, en tout cas, s'intéressa bien plus pour « les
grands yeux bleus », du jeune officier que pour son
projet de coloniser la région de la mer d'Aral. Mais
c'est en Pologne surtout qu'il fit de nobles conquêtes,
et qu"un moment même il crut sa fortune assurée par
i. Presque toutes les citations que nous ferons sans en
indiquer autrement la source seront tirées de VÈlude de
M. ilaury; et nous les choisirons généralement 2Hédt7es.
8 NOUVEAUX ESSAIS
l'amour de Tune de ces « princesses, staroslines et
palatines », chez lesquelles il fréquentait, au titre de
sa nationalité ; de la noblesse de race et de nom
qu'il s'attribuait; — et de sa beauté.
Nous avons quelques-unes des lettres de la prin-
cesse Marie Miesnik à Bernardin de Saint-Pierre, et
elles sont caractci'istiques. Elles changent un peu de
l'air de roman qu'Aimé Martin a donné à celle histoire
d'amour. Adroitement assiégée, la jeune femme a
cédé, mais en cédant, — ou plutôt en suivant son
caprice, — elle a bien entendu que la passion du beau
Français ne fût pour elle qu'une aventure, un épisod(3
aussitôt oublié que vécu. Ce n'était pas l'affaire de
Bernardin de Saint-Pierre, et il s'était, lui, flatté,
d'épouser. Aussi sa princesse était-elle souvent
obligée de le ramener au sentiment des distances.
« Votre protégée qui a épousé son serviteur me
paraît une aventurière. Adieu, portez-vous bien! » lui
écrivait-elle un jour, et il semble que l'on devine sans
peine à quelle insinuation cet « avis » répondait. Mais
Bernardin n'en persista pas moins. Il revint à la
charge. On le repoussa. Et après plusieurs leçons de
cette jeune femme, — sur laquelle on dirait qu'il se
croit les droits d'une femme sur l'homme auquel
elle a cédé, — il s'attira finalement ce congé :
« Je viens de recevoir, lui écrivait-on le 24 mai 17Go.
une de vos lettres qui est sans date, et où vous n-c
faites part d'une résolution qui n'est ni d'un homme
raisonnable, ni d'un iiomnio de courage. — 11 avait
SUR LA LITTÉRATURE C ON T EM T OR AI N E . 9
parlé de s'aller faire tuer par désespoir d'amour. —
Tous demaadez de l'estime et vous faites tout ce qu'il
faut pour la perdre... Qui s'expose au péril est une
vertu trop connue, mais le vrai courage est de vaincre
une passion qui nous rend malheureux... sans s'aban-
donner à des fureurs qui dégradent l'homme que la
raison doit guider. Je vous annonce franchement que
c'est la dernière lettre que je vous écris, jusqu'à ce
que je ne vous revoie pas dans votre patrie, ou que
je n'apprenne que vous avez pris un parti raison-
nable; et je n'en vois pas d'autre pour vous que
d'aller dans votre province, et ensuite à Versailles,
où vous trouverez des amis. »
Il était alors à Dresde, oii sa figure lui avait valu
d'être littéralement « enlevé » par une riche courti-
sane, et « chambré » pendant une dizaine de jours
dans le palais d'Alcine=
On le logea dans un appartement
Tout brillant d'or et meublé richement,
Grande chère surtout, et des vins fort exquis.
Les Dieux ne sont pas mieux servis...
Il s'empressa d'en envoyer la nouvelle à l'un de ses
amis de Varsovie, qui lui répondait aussitôt : « L'aven-
ture que vous avez eue pendant votre route est sin-
gulière. Elle ne m'a pas cependant surpris. Aimable
comme vous l'êtes, il est naturel d'imaginer qu'il vous
en arrive de semblables. » Ainsi parlaient les nom-
breux adorateurs de la fiancée du roi de Gar'n •! Mnis
on a quelque peine à « s'imaginer » un capitaine
1.
10 NOUVEAUX ESSAIS
d'artillerie dans ce rôle. Aimé Martin l'a bien senti
lui-mùme, et fidèle à son rôle d'iiagiographe, il pro-
teste que cette aventure, « loin de dissiper la tristesse
de M. de Saint-Pierre, ne fît que le troubler davan-
tage, en altérant la pureté de ses souvenirs ».
Autre affaire à Berlin, d'un autre genre, mais qui
n'éclaire pas moins tout un côté du personnage.
Quoique la guerre de Sept Ans ne fasse que de finir,
il est venu solliciter de Frédéric ce que Ion n'a pas
pu ou voulu lui donner à Dresde : un grade militaire
cl des « appointements ». Un honnête homme, le con-
seiller Taubenheim, s'éprend de lui, l'installe dans sa
demeure, à sa table de famille, l'apprécie tous les
jours davantage, essaie de se l'attacher par des liens
plus étroits, et finalement lui offre la main de sa fille
aînée. C'était cette Virginie qu'il devait plus tard
immortaliser. Il refuse pourtant, comme il avait
refusé la nièce du général du Bosquet, à Saint-Péters-
bourg, et la belle-sœur du journaliste Mustel, à Ams-
terdam. Quelles raisons en a-t-il? Je crains, hélas!
que M. Maury ne soit tout près de la vérité quand il
ne voit là que « le dédain de la condition bourgeoise
et l'indifférence pour un ménage inglorieux, pour la
discipline des devoirs sans faste et des vertus sans
retentissement ». Oui, de la princesse Marie Miesnik
à Virginie Taubenheim, la distance était trop grande,
la chute était trop lourde! L'amour, dans l'idée de
Bernardin de Saint-Pierre, ne se sépare pas encore
de la fortune; il ne s'en distinguera que quand la
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. H
sienne sera faite; et en attendant, il lui semble que
la dorure d'un grand mariage déguiserait aux yeux
du monde ce que le marché pourrait d'abord en avoir
d'un peu vil.
Aussi bien n'avait-il pas cessé de penser à sa
princesse, et de retour en France, nous le voyons
continuer de correspondre avec elle. Jamais femme
d'ailleurs ne donna de plus sages conseils. Ne l'eût-
elie dissuadé que « d'embrasser l'état ecclésiastique,
sans autre disposition que d'y faire fortune », il lui
en eût dû déjà quelque reconnaissance; — et nous
aussi. 11 semble encore que ce soit elle qui lui ait
doucement persuadé de passer aux colonies, « où se
concluent les riches mariages », disait un autre de
ses amis. El, d'une adresse très féminine, elle conci-
liait par là les intérêts de son repos avec ceux de
son amour-propre, qui se fût senti rétrospectivement
blessé de l'indignité de « l'objet aimé ». Mais, en lui
ouvrant ainsi des horizons nouveaux, et comme en
l'obligeant à compléter ses études de peintre, elle
allait achever de révéler Bernardin de Saint-Pierre
à lui-même, — et d'en faire l'auteur de Paul et Vir-
ginie.
On lira dans YÉtude de M. Maury et dans le Ber-
nardin de Saint-Pierre de M. Arvède Barine la triste
histoire de son séjour à l'Ile de France. Bernardin de
Saint-Pierre passa là quelques-uns des pires moments
de son existence tourmentée. Pas plus qu'en Alle-
magne, en Pologne ou en Russie, ses ambitions ni
12 NOUVEAUX ESSAIS
son cœur n'y trouvèrent ce qu'ils cherchaient. Mais des
lettres de femmes l'y consolaient encore, et l'aidaient
à supporter les ennuis de son exil, — si peut-être
elles ne l'encourageaient pas dans sa métaphysique.
Je songe, en écrivant ceci, à une demoiselle Girault,
la sœur de l'un de ses amis, originale et hardie
personne, audacieuse même en ses propos, dont
quelques fragments de lettres donnent vraiment à
regretter que M. Maury, qui le pouvait, n'en ait pas
publié davantage.
« Je voudrais bien, lui écrit-elle, dans une lettre
datée du mois de juin 1769, je voudrais bien qu'il me
fût possible d'admeltre cette Providence que vous
supposez actuellement, parce que vous en avez besoin.
Mais je crains bien que le malheur ne vous rende
faible. Consultez vos sens, les seuls auteurs à la fois
et les juges de vos idées. Quel témoignage vous ren-
dent-ils de la divinité? Quel de l'existence de votre
âme? En quel lieu fixerez-vous la demeure de l'un ou
de l'autre? Ahl mon ami, s'il y avait un Dieu, nous
ne pourrions qu'aimer sa grandeur, mais sans l'ad-
mirer ni la craindre, ni lui plaire, ni l'offenser,
enchaînés par les lois éternelles qui gouvernent
l'univers. Soumis malgré vous aux impressions des
objets et aux modifications produites par toutes les
circonstances de la vie, vous ne pouvez produire un
geste, un son, avoir une idée qui ne soient une suite
nécessaire de cet enchaînement et de ces rapports.
Quelle peine ou quel prix pouvez-vous attendre pour
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 13
des actions dont la plus indifférente n'aura pas
dépendu de vous! »
Voilà ce qui s'appelle aller jusqu'au bout de son
raisonnement! et, par parenthèse, si l'on fait atten-
tion qu'il devait y avcàr, dans le Paris de 1770, plus
d'une demoiselle Girault, voilà qui explique bien des
choses! Notez après cela, que, pour être aussi résolu-
ment déterministe que M. Taine lui-même, cette fille
d'esprit n'en avait pas le cœur moins léger ni moins
gai.
« J'ai peine à vous pardonner l'ennui dont vous vous
plaignez, lui écrit-elle une autre fois. Quand je me
porte bien, je ne connais pas cette maladie, et il me
semble qu'avec autant d'esprit et de philosophie que
vous en avez, n'étant assujetti à la volonté de per-
sonne, étant libre en un mot, vous devriez vous suf-
fire à vous-même. Je sais qu'on regarde cette puis-
sance comme un attribut de la divinité... Si cela est,
apprenez , monsieur , à me respecter dorénavant
comme une divinité... Car, moi qui vous parle, moi
qu'on ne peut pas même placer dans la classe des
gens médiocres, eh bien! je l'ai, cette puissance de
me suffire à moi-même. »
Était-il de retour en France, et à Paris, quand il
lisait cette lettre? Car elle ne porte point de date.
Nous apprenons seulement par une autre lettre, datée
du 1" août 1771, que, toujours soucieuse de contenter
les moindres désirs de l'ami de son frère, mademoi-
selle Girault lui avait ménagé dans les environs de
14 NOUVEAUX ESSAIS
Uoueii, chez une darne Burel, une agréable retraite.
Bernardin de Saint-Pierre n'en profila point. Curieux
de savoir pourquoi, M. Maury a de nouveau com-
pulsé les papiers de la bibliothèque du Havre et il y
a trouvé que tandis que mademoiselle Girault, battait
pour lui la Normandie, le volage Bernardin était
à Rennes, où il essayait de se faire marier par une
autre de ses amies.
Ce qui est assez plaisant, à ce propos, mais bien
humain, c'est la vivacité de son irritation contre les
héritières de Rennes. Il en a plusieurs en vue, — trois
ou quatre à la fois, — mais qui croirait que les mères
de ces demoiselles « regardent sa bourse plus que sa
figure »? Évidemment les grosses dots lui paraissent
assignées, par un décret de la Providence, aux
hommes de lettres pauvres; et il n'admet pas que
l'on soit insensible à l'honneur de son choix. Il ne
fait pas d'ailleurs attention que, n'ayant pas même
encore publié son Vo'/age à l'Ile de France, on ne
pouvait guère soupçonner à Rennes qu'il y eût un
homme de lettres en lui. Faute de jeunes filles, et
dégoûté de deux ou trois échecs, il se rabattait
donc sur les veuves, quand il en fut préservé par
mademoiselle Girault. « Gardez-vous, lui écrivit-elle,
de croire ceux qui vous conseillent d'épouser une
veuve à si bon marché. Douze mille livres de rente!
Une fille du même prix vaudrait mieux à tous égards. »
lien crut mademoiselle Girault, et revint à Paris jouer
le rûle de solliciteur.
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 15
11 ne le jouait pas, en effet, — on le sait peut-être, —
avec moins d'obstination que celui de soupirant.
Mais y réussissant moins bien encore, et ne recevant
du Ministère que de rares gratifications, il se résolut,
enfin, selon son mot, « à vivre du fruit de son jardin »
et, en 1773, il faisait paraître son Voyage à llle de
France. L'ouvrage le classa parmi les gens de lettres,
lui ouvrit le salon de mademoiselle de Lespinasse, et
l'enrôla pour un moment dans la troupe des philo-
sophes. Si d'ailleurs le succès n'en eut rien d'écla-
tant, il fut pourtant plus qu'honorable, et assez
grand pour que l'auteur commençât dès lors d'ébau-
cher ses Etudes de la nature.
11 y travailla dix ans, avec des alternatives d'ardeur
et de lassitude qu'expliquent également son carac-
tère, et la nouveauté de l'entreprise. Le vocabulaire
pittoresque n'existait pas, nous l'avons dit, si l'on
veut bien ici se souvenir que ni les Confessions ni les
Rêveries de Rousseau n'avaient encore paru; et d'ail-
leurs il s'en faut, même dans ces ouvrages, que le
vocabulaire de Rousseau, s'il a d'autres qualités, ait
l'étendue, et, pour ainsi dire, l'heureuse technicité de
celui de Bernardin de Saint-Pierre. Et puis, entre ses
Études, quand il ne s'occupait pas de « coloniser » la
Corse ou de « conquérir » Jersey, ses velléités matri-
moniales le reprenaient, et, de nouveau, d'écrire à
quelqu'une de ses confidentes. Excès de travail, mécon-
tentement des hommes, ou pour quelque autre cause
que ce soit, il semble aussi qu'en ce temps-là il ait
16 NOUVEAUX ESSAIS
côtoyé tout près de la folie. « Il avait pour l'eau une
horreur qui ne lui permettait pas de passer, sans
une crise de nerfs, sur la Seine ou devant le bassin
d'une place ». Il ne pouvait non plus « traverser un
jardin public où se trouvaient plusieurs personnes
rassemblées, sans les croire occupées à médire de
lui ». Un de ses frères est mort fou... Mais enfin les
Éludes de la nature parurent en 1784, et cette fois le
succès passa son espérance. Bernardin de Saint-
Pierre était désormais célèbre, et l'aisance n'allait
pas tarder à lui venir avec la célébrité.
Si nous rappelons après cela que Paul et Virginie
paraissait quatre ans plus tard, en 1788, avec le der-
nier volume des Éludes de la nature^ — dont l'idylle
était comme une sorte d'illustration, — nous aurons
nommé les seuls ouvrages de Bernardin de Saint-
Pierre qui soutiennent encore la gloire de son nom.
A l'exception peut-être de la Chaumirre indienne,
les autres auraient tous péri que l'auteur n'y eût
rien perdu. Il ne fera guère désormais que se recom-
mencer pendant un quart de siècle, et les Harmonies
de la nature elles-mêmes ne seront, comme on l'a
dit, qu'une « pâle répétition àe.'s, Éludes ».
Quelques lettres de femmes nous aideront encore à
bien comprendre la nature du succès de Bernardin
de Saint-Pierre, à ce moment précis du siècle.
Madame Mesnard, la femme de l'un de ses amis,
auquel même il avait voulu dédier ses Éludes, lui
écrit l'une des premières :
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 17
« J'admire surtout deux passages. L'un nous peint
la tourterelle d'Afrique avec sa teinte coralière sur le
cou. Si vous reconnaissez dans cette tache la livrée
de l'amour, j'ai reconnu son pinceau dans la peinture
suave que vous en faites. L'autre morceau nous offre
le spectacle sublime du soleil se jouant dans les tro-
Iiiques, à travers les nuages qu'il colore de la manière
la plus variée et la plus riche... Vous jugez avec quel
intérêt j'ai dû lire un morceau où vous enseignez si
bien l'art de nuancer les couleurs. Je voudrais faire
mon profit de ces aimables leçons, et je ne crois pas
que l'on pût pour cela me taxer de coquetterie, car
enfin notre but est de plaire, et ce but, selon vous,
rentre dans le système harmonique de la nature. »
Une autre correspondante, madame Boisguilbert,
lui écrit, au mois de novembre 1785 :
« Ces lectures, — celles qu'elle avait faites des
« philosophes » ou des « encyclopédistes », — lais-
saient mon cojur vide, en contentant mon esprit. Je
voyais l'histoire de la nature et n'entendais point
parler de son auteur. Votre ouvrage, monsieur, bien
différent, ne cherche, en nous éclairant, qu'à aug-
menter notre reconnaissance envers lui ; vous y faites
rentrer l'homme dans ses droits, dont on cherche à
le faire déchoir, en voulant lui persuader que c'est un
orgueil insensé à lui de croire qu'il est entré pour
quelque chose dans les vues du Créateur. » Et dans
une autre lettre, oii elle s'étonne de l'intérêt tout
inattendu qu'elle se sent prendre à la botanique :
18 NOUVEAUX ESSAIS
« Celte science, lui dit-elle, dont tous les noms sont
tirés de deux langues que je n'entends point, ne
m'offrait que des mots sans idées, ne se gi-avait point
dans ma mémoire. Vous la présentez sous un aspect
bien plus intéressant, et elle redeviendra, je n'en
doute pas, une de mes plus douces occiipalions '. »
L'originalité des Etudes de la nature est bien indi-
quée là. Si le charme de style en est délicatement senti
dans le dernier de ces deux passages, l'idée maîtresse
n'en est pas moins heureusement saisie dans le pre-
mier. Avec son idée de la Providence, Bernardin de
Saint-Pierre, venant après Voltaire et V Encyclopédie,
a essayé , avant Chateaubriand , de réconcilier la
« nature », non pas peut-être avec le « christia-
nisme » encore, mais avec un Dieu dont la philoso-
phie de son siècle avait étrangement appauvri la subs-
tance. Il réintégrait dans la pensée de son temps la
notion de la personnalité divine. Flatté d'être si bien
compris, il entretint donc avec madame Boisguilbert
une assez longue correspondance, qui semble de sa
partavoir changé promptement de caractère, et, d'un
commerce épistolaire de félicitations réciproques,
être devenue bientôt le courrier de ses confidences.
La galanterie aussi s'en mêle, et les velléités amou-
reuses reparaissent. Il faut que madame Boisguilbert
fasse pour lui son portrait : « Je suis grande, et,
comme vous paraissiez le croire, une blonde aux yeux
1. Comparez dans les Mémoires de Larevcillère-Lépeaux un
passage analogue.
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 19
bleus... Je ne suis nullement jolie... Le soleil a bruni
mon teint, et en outre j'ai eu quatre enfants... » Mais
elle lui parle d'une de ses nièces. Comment est-elle
faite? demande aussitôt Bernardin; et, les renseigne-
ments ne se trouvant pas favorables, peu s'en faut qu'il
ne se fâche brutalement avec sa correspondante. « Je
ne doute pas qu'une amitié intime ne charmât mes
peines, — répond-il à la proposition que lui fait
madame Buisguilbert de venir passer quelque temps
auprès d'elle, à Pinterville, pour s'y soigner, — mais
les affections exquises que j'ai éprouvées me rendent
les communes indifférentes. »
Naturellement, Paul et Virginie ne pouvait qu'aug-
menter encore la ferveur, et on pourrait presque dire
la [liété de ses admiratrices. Les jeunes filles viennent
à lui, mademoiselle Bauda de Talhouet, mademoi-
selle Lucette Chapelle, mademoiselle Audoin de
Pompéry, mademoiselle de Constant, mademoiselle
de Kéralio, mademoiselle Pinabel; elles lui proposent
le mariage; et c'est lui toujours, dans cette revue de
partis qui s'offrent à lui, c'est lui qui gronde, et qui
gourmande, et qui se plaint, et qui blesse.
« Isabelle m'a demandé du café pour mardi der-
nier, écrit-il à l'une d'elles. Je Tai attendue toute la
matinée, et elle n'est point venue. Elle devait au
moins m'écrire, et elle ne m'a pas écrit. J'ai été bien
surpris d'entendre Isabelle se féliciter de ce qu'on
l'avait trouvée ressemblante à la duchesse de
Kingston... Isabelle, je vous dois la vérité, non
20 NOUVEAUX ESSAIS
désormais pour mon bonheur, mais pour le vôtre.
Vous aimez le monde, qui s'amuse de tout et qui
n'aime rien. Quand on veut plaire à tout le monde,
on ne captive personne, et le bonheur d'une fille est
d'avoir un mari... Je vous dois la vérité parce que
vous l'avez demandée et que je vous crois capable de
l'entendre, parce que vous êtes naïve, que vous avez
désiré mon amitié, et que ma sincérité en est la plus
grande preuve... Je ne fais plus de vœux pour mon
bonheur, mais j'en ferai toujours pour celui des amies
sensibles qui me témoignent de la confiance. » Pauvre
Isabelle!
Moins à plaindre, cependant, — puisqu'elle ne
l'épousa pas, — que Félicité Didot, sur laquelle
enfin il détermina son choix, non sans s'être fait
étrangement prier. Elle avait dix-sept ans, et il en
avait cinquante-cinq; on était en pleine Terreur;
mais il n'en poursuivait pas moins son amoureuse
idylle ; et c'était Virginie qui craignait de ne pas
assez plaire à ce vieux Domingo. « Jour heureux
pour Félicité », écrivait-elle naïvement au bas d'une
lettre du 22 août 1792, où son fiancé lui demandait
« de bannir de ses lettres l'expression froide de
Monsieur! » Et il avait beau se faire un rêve de
ménage où, tandis qu'il remplacerait Buffon à l'in-
tendance du Jardin des plantes, sa femme serait
installée dans une île, du côté d'Essonnes, « avec une
vache, des poules, et Madelon qui s'entend à mer-
veille à les élever » ; il a beau lui proposer de n'être
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 21
son mari que pour elle et les siens « sans que per-
sonne en sache rien à Paris » ; il a beau, pour l'amener
à penser sur ce point comme lui, se démasquer sans
plus de façons, et lui dire que « si tout le monde
trouve tout simple qu'un homme âgé ait une jeune
maîtresse, tout le monde le blâmerait d'épouser une
jeune femme «.Rien n'y fait! A peine si la jeune fille,
de loin en loin, laisse échapper une plainte discrète,
mais amoureuse encore. C'est elle qui est aveugle;
elle qui consent à se marier en cachette, — octo-
bre 1793; — elle enfin qui ne voit dans l'époux que
le grand homme, et à l'époque de leur union, je ne
sais si l'on ne pourrait dire le gentilhomme, dont la
fille des Didot semble vraiment trop heureuse d'ac-
cepter l'aristocratique alliance.
Les lettres de Félicité Didot ont été imprimées, en
18^6, par Aimé Martin, dans la Correspondance de
Bernardin de Saint-Pierre. Il en manquait pourtant
quelques-unes à la collection, et Aimé Martin, selon
l'usage des anciens éditeurs, ne s'était pas fait scru-
pule d'en « arranger » quelques autres. Grâce à
l'ubligeance de M. Gélis-Didot, M. Maury a pu réta-
blir le texte authentique des dernières, et nous en
faire connaître un bon nombre d'inédites. Félicité ne
fut pas heureuse. Pour complaire à son vieil époux,
il lui avait fallu se confiner dans son « île », où les
soins de la cuisine et du ménage remplaçaient désor-
mais le mouvement affairé, les causeries, les fréquen-
tations habituelles du magasin de son père. Elle
22 NOUVEAUX ESSAIS
tomba malade. Son mari lui conseilla de « mellrc
toute sa confiance en Dieu », — « 11 est le grand
médecin de la vie, lui disait-il encore, puisque c'est
lui qui nous la donne. » Félicité le savait sans doute,
mais elle eût bien aimé que son mari feignît au moins
d'aider Dieu. Il n'en avait pas le temps. Il continuait
de solliciter les faveurs du Directoire, comme autre-
fois il avait fait celles de l'ancien régime. Il deman-
dait que la République achetât pour lui le papier
nécessaire à l'impression de ses Harmonies. 11 pro-
posait d'entreprendre une tournée scientifique en
France pour y vérifier « les correspondances » indi-
quées dans ses Études. Ou bien encore il voulait
qu'on le chargeât de parcourir le pays « à la recherche
des talents et des vertus précoces ». Félicité, dans sa
solitude, continuait de mourir lentement. Elle s'étei-
gnit enfin, dans les premiers mois de l'an VIII, vic-
time peut-être de ses désillusions autant que de la
phtisie, et laissant deux enfants en bas âge, une fille
et un garçon. Ai-je besoin de dire que le garçon s'ap-
pelait Paul, et la fille Virginie ?
Elle n'eût pas plus tôt disparu que le séjour de son
île devint insupportable à Bernardin de Saint-Pierre :
« Les vergers qu'il avait plantés, cette petite rivière
qui les environnait de ses eaux limpides, ces iles
collatérales couvertes de grands saules et d'aulnes
touffus, — raconte Aimé Martin, — tout ce qu'il avait
aimé autrefois faisait alors couler ses larmes en lu'
rappelant celle qu'il avait perdue. » Il revint donc à
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 23
Paris, et à soixante-trois ans sonnés, plus avide que
jamais d'hommages féminins, il fit sa principale
distraction de fréquenter un pensionnat de demoi-
selles. « Environné de jeunes personnes, M. de Saint-
Pierre se plaisait à les suivre dans leurs promenades
champêtres, et quelquefois il leur dictait de petits
sujets de composition qu'il revoyait avec intérêt. »
L'une de ces jeunes personnes, mademoiselle Désirée
de Pelleporc, fit une vive impression sur ce cœur
toujours jeune, trop jeune même; et six mois n'étaient
pas encore écoulés depuis la mort de Félicité qu'il
volait à de nouvelles amours. Mademoiselle de
Pelleporc avait dix-huit ou dix-neuf ans.
Il y a quelque chose de pénible à voir, dans les
lettres inédites de Bernardin de Saint-Pierre, com-
ment il s'y prit et de quels moyens il usa pour
circonvenir mademoiselle de Pelleporc. Ce qui n'est
guère moins grave, c'est la naïve impudeur des
déclarations qu'il lui adresse : « Ne voudriez-vous
être que la gouvernante de mes enfants? Cette àme
qui a pénétré dans la mienne par ses sentiments?
Etes-vous plus sage que la nature et plus sublime
que celui qui en a établi les lois? Oh! ma tendre
Désirée, il m'est impossible de vous aimer à demi. »
Une autre lettre, datée de l'Institut, est curieuse
encore, et on est tenté de se demander, sans avoir
d'ailleurs autrement de goût pour la statistique, si
c'est à en écrire de semblables que s'emploient de nos
jours les séances des Académies :
24 NOUVEAUX ESSAIS
« J'écris ce peu de lignes encore dans notre séance,
au milieu des distractions. D'un autre côté, votre
charmante image m'en donne jour et nuit. Mon amour
pour vous croît de nuit en nuit. Votre personne
l'augmentera; sous combien de rapports vous me
serez chère! Je développe en vous, chaque fois que je
vous vois, de nouvelles grâces et de nouvelles vertus.
Oh! ma bonne amie, comment pouvez-vous craindre
que je vous sois infidèle? Vous serez jalouse, dites-
vous. Mais ce serait à moi de l'être. Oh! ne donnez à
personne, ni des regards, ni des baisers semblables
à ceux qui troublent mon repos. Ce sont des sceaux
d'amour. Vous l'avez fixé pour jamais dans mon
cœur. Je ne serai tout à fait heureux, ma chère amie,
que quand tu seras en ma possession. Je m'en vais
hâter l'heureux moment. »
Le mariage eut lieu dans le courant de brumaire
an XI, et une vie nouvelle commença de ce jour pour
Bernardin de Saint-Pierre. Plus aimée qu'aimante,
peut-on dire avec M. Maury que Désirée de Pelleporc
vengea Félicité Didot? En tout cas, ce fut d'une
manière que son vieil époux trouva singulièrement
douce, et le barbon adora son servage. Même il fît
les « commissions » à son tour, et de Paris à Éragny,
où il s'était fixé, couleurs et pinceaux, parfumerie,
bibelots, ce fut lui qui rapporta les mille futilités de
femme dont la seconde madame Bernardin de Saint-
Pierre, plus exigeante que la première, entendait
bien ne pas se passer; — et elle avait raison! Il
SLlï LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 25
l'appelait aussi son « pigeon », et sa « colombe », et
ses « amours », et ses « délices », et son « joli mois
de mai ». C'est qu'elle avait à ses yeux deux grands
avantages sur Félicité Didot : le premier, d'être
presque née, comme l'on disait encore ; et le second,
que la fortune était entrée avec elle dans la maison
de Bernardin. Non qu'elle fût riche! et au contraire,
démentant ce jour-là les principes de toute sa vie, son
mari l'avait épousée sans dot. Mais la « Providence »
avait voulu que les « bienfaits » du consulat et de
l'empire coïncidassent avec leur union, — deux mille
quatre cents francs de pension d'un côté, sur les fonds
de l'Intérieur; six mille francs d'un autre ; deux mille
francs d'un troisième, sur le Journal de l'empire ,• trois
mille quatre cents francs encore sur le grand-livre;
Paul au lycée Napoléon, Virginie à Écouen, etc., etc. —
et l'imagination du vieillard, toujours romanesque, lui
montrait dans sa jeune femme une bénédiction comme
envoyée d'en haut pour le consoler de ses misères
passées. Assurément ce sont là des sentiments trop
nobles pour que nous osions les railler; et puisque,
après tout, quand le vieux homme expira, le 21 jan-
vier 1814, on peut dire que ce fut de bonheur, il y
aurait du mauvais goût, de l'indiscrétion, ou de l'im-
pudeur même à plaisanter trop vivement sur son
second mariage.
Devenue veuve, on sait sans doute que madame de
Saint-Pierre épousa en secondes noces Aimé Martin,
le fidèle secrétaire et le pieux biographe de Ber-
2
26 NOUVEAUX ESSAIS
nardin, La remarque en serait superflue, s'il n'y
fallait voir l'origine des travaux mêmes d(int nous
venons de parler, leur justification, pour ainsi dire,
et la raison enfin que nous avons eue de n'en retenir
ici que le côté anecdotique.
Car nous n'aimons pas beaucoup, en général, ces
incursions, — presque toujours et nécessairement un
peu hostiles, — dans la vie privée d'un grand artiste,
mais c'est à une condition, qui est que l'on connaisse
au moins, avec quelque précision, les lignes essen-
tielles de sa biographie. Il faut aussi que ses admira-
teurs ne l'aient point défiguré, comme si par exemple
on transformait Montaigne en un stoïcien, ou Rabelais
en une espèce d'ivrogne
Qui, parmi les écuelles grasses
Sans nulle honte se touillant,
Allait dans le vin barbouillant
Comme une grenouille en la fange.
Et quand ce n'est point la légende, — laquelle peut
avoir quelquefois ses raisons; — quand ce n'est point
quelque admirateur désintéressé; quand c'est le
secrétaire et le successeur d'un grand écrivain qui l'a
ainsi métamorphosé, comme Aimé Martin l'a fait pour
Bernardin de Saint-Pierre, quand c'est le mari de
sa veuve, alors il y faut bien regarder de plus près.
C'est ce que M. de Lescure avait fait trop négligem-
ment dans son Bernardin de Saint-Pierre; c'est ce
que M. Arvède Barine a commencé de faire dans le
sien; c'est enfin ce que M. Fernand Maury a fait dans
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 27
son Étude, avec autant d'impartialité que d'abon-
dance, — et c'est ce que nous avons essayé de faire
surtout d'après lui. Il n'y a pas de loi si générale
qu'elle ne souffre des exceptions, ou, pour mieux
dire que quelque autre loi ne limite.
Je ne crois pas, d'ailleurs, que cette connaissance
plus précise de la vie de Bernardin de Saint-Pierre
soit tout à fait inutile pour comprendre et mieux
expliquer la nature de son talent. De qui donc a-t-on
dit que l'on goûtait à le lire une « volupté » à, laquelle
il semblait que les sens mêmes fussent intéressés?
C'est de Massillon, si j'ai bonne mémoire; mais on
en peut dire autant de Bernardin de Saint-Pierre; et
dans ses Éludes de la nature, sous la sentimentalité
de sa manière, qui va quelquefois jusqu'à la fadeur,
il y a toujours quelque chose de vif, de pénétrant, et
presque de passionné. En d'autres termes encore, il
est dans l'histoire de notre littérature un des premiers
auteurs de cette confusion qui consiste à mêler
aujourd'hui presque universellement l'adoration de
la femme au sentiment de la nature et à l'idée de la
beauté.
Vous rappelez-vous ces lignes du Préambule de
Paul et Virginie'^. Il vient d'expliquer à sa manière
les origines de la civilisation, et de célébrer en termes
émus le « vertueux Penn », le « divin Fénelon »,
« l'éloquent Jean-Jacques », quand il change brus-
quement de thème, et il s'écrie :
« Mais les femmes ont contribué plus que les philo-
28 NOUVEAUX ESSAIS
sophes à former et à réformer les nations. Elles ne
pâlirent point, les nuits, à composer de longs traités
de morale; elles ne montèrent point dans les tribunes
pour faire tonner les lois. Ce fut dans leurs bras que
les hommes goûtèrent le bonheur d'être tour à tour,
dans le cercle de la vie, enfants heureux, amants
fidèles, époux constants, pères vertueux...
» Ce fut autour d'elles que dans l'origine les hommes
errants se rassemblèrent et se fixèrent...
» Non seulement les femmes réunissent les hommes
entre eux par les liens de la nature, mais encore par
ceux de la société. Remplies pour eux des affections
les plus tendres, elles les unissent à celles de la divi-
nité, qui en est la source...
» 0 femmes, c'est par votre sensibilité que vous
enchaînez les ambitions des hommes...
» Vous êtes les fleurs de la vie. C'est dans votre
sein que la nature verse les générations et les pre-
mières affections qui les font éclore...
» Vous êtes les reines de notre opinion et de notre
ordre moral... Vous avez perfectionné nos goûts...
Vous êtes les juges nés de tout ce qui est décent, gra-
cieux, bon, juste, héroïque... C'est par vos souvenirs
que nos soldats s'animent à la défense de la patrie...
Vous avez inspiré et formé nos plus grands poètes et
nos plus grands orateurs... A xos regards modestes
le sophiste audacieux se trouble, le fanatique sent
qu'il est homme, et l'athée qu'il existe un Dieu... »
Ce n'est pas aujourd'hui le temps d'insister sur
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 29
cette indication, et nous nous contentons «Je l'avoir
donnée. Les suites en ont été presque infinies dans le
siècle où nous sommes, et les poètes f»a les peintres
de l'amour y ont gagné d'être supérieurs peut-être à
tous ceux qui les avaient précédés dans Tiiistoire.
Mais on comprendra sans peine que si Bernardin de
Saint-Pierre, — je veux dire l'auteur de Paul et Virginie
et des Etudes de la nature, — est aux origines de cet
état d'esprit, il ne soit pas indifférent de savoir quel
homme il fut lui-même; les raisons personnelles qu'il
eut de se louer des femmes; et quelle fut ainsi la liaison
nécessaire de son œuvre avec sa vie.
i" octobre 1S92.
LAMENNAIS
11 y a des écrivains dont les œuvres suffisent d'abord
à expliquer la réputation : tel, par exemple, l'auteur
des Soi?xes de Saint-Pétersbourg ; ou tel encore, dans
un genre assez différent, l'auteur de la. Pétition pour
les villageois quon empêche de danser. Leur marque
se connaît ou se reconnaît entre mille. On peut d'ail-
leurs les aimer ou ne les aimer pas; nos goûts et nos
idées peuvent différer des leurs; celui-ci, Joseph de
Maistre, abuse un peu du droit qu'on a de mettre
« de l'impertinence dans de certains ouvrages, comme
du poivre dans les ragoûts »; et l'autre, Paul-Louis
Courier, le faux « vigneron de la Ghavonnière », avec
tout son esprit, est trop déloyal dans la polémique.
Mais ce n'est pas le point; et le fait est qu'il demeure
d'eux, non seulement des. mots ou des traits, mais
1. I. Lamennais, étude d'histoire politique et religieuse, par
M. E. Spullur. Paris, 1892; Hachette. — II. Lamennais, d'après
des documenls inédits, par M. A. Roussel, de l'Oratoire de
Rennes, 1892; Caillière.
32 NOUVEAUX ESSAIS
des pages entières comme gravées dans les mémoires.
Quelque sujet qu'ils aient traité, la manière n'en a
jamais appartenu qu'à eux. Ils sont originaux, enfin;
et pour écrire comme eux, ce ne serait pas assez
d'être de leur famille, il faudrait être eux-mêmes.
Il n'en est pas ainsi de Lamennais. Assurément son
œuvre abonde en belles pages, et si nous en vou-
lions citer, nous n'aurions, comme on dit, que l'em-
barras du cboix. Il y en a d'éloquentes dans VFssai
sur r Indifférence', il y en a dans les Affaires de Borne;
il y en a dans les Paroles d'un crotjanl; il y en a de
moins connues, de moins vantées, mais non pas de
moins belles peut-être dans VFsquisse d'une philoso-
phie, sur l'art en général, et sur la musique en par-
ticulier, sur la cloche, par exemple, ou sur l'orgue.
Justesse et clarté, force et précision, ampleur de la
phrase, mouvement, véhémence, le style deLamennais
a toutes les qualités d'un grand style, et cependant...
je ne sais pourquoi ni comment toutes ces qualités
ont en lui quelque chose d'anonyme et d'imper-
sonnel. Allons plus loin; il a une manière, et même,
comme dans les Paroles d\in croijanl, une manière
dont on peut aisément démêler l'artifice; et cepen-
dant... sa prose, en vérité, n'est pas signée. On ne dit
pas en le lisant : « Voilà du Lamennais », comme on
dit : « Voilà du Joseph de Maislre » ou : « Voilà du
Courier ». C'est un grand écrivain, très éloquent,
très entraînant, dont les plus belles pages n'ont rien
qui soit exclusivement de lui.
SUR LA litti':ratl"RE contemporaine. 33
On ne peut s'empêcher de faire une autre observa-
tion. L'auteur de l'Essai sur V Indifférence n'a rien eu
d'un « moraliste », au sens du moins où l'on entend
ce mot quand on songe aux Essais de M. Nicole, par
exemple, ou aux Sermons de Bourdaloue. Il a connu
l'homme en général, mais non pas les hommes en
particulier. A cet égard, comparez encore, — dans
l'accomplissement d'un dessein presque analogue, —
la pauvreté psychologique de son premier volume à la
richesse des Pensées de Pascal. Est-ce que peut-être,
pour observer le monde, il en a toujours vécu trop
éloigné? Mais, d'un autre côté, trop solitaire et trop
orgueilleux, il semble avoir été toujours incapable
aussi de ces retours sur soi, qui nous permettent par-
fois de lire, dans la contemplation de notre propre
misère, un peu du secret de l'humanité.
Et l'appellerons-nous seulement un « penseur »?
C'est un titre au moins qu'Edmond Scherer, dans une
très belle Etude, lui a jadis durement contesté.
M. Ravaisson, dans son mémorable /{apport sur la
philosophie en France au xix^ siècle, et M. Paul
Janet, dans un bon livre sur la Philosophie de Lamen-
nais, se sont montrés moins sévères. Si cependant
Lamennais, plus heureux dans l'art de renouveler
telle ou telle partie de l'apologétique ou de la phi-
losophie, que dans l'art d'édifier un système, — ce
qui est assez grave quand on en a prétendu cons-
truire deux, — s'est lui-même un peu égaré dans
l'argumentation du premier de ses deux grands
34 NOUVEAUX ESSAIS
ouvrages et n'a pas très habilement ni très soli-
dement ordonné le second, nous serons de l'avis
d'Edmond Scherer. Quelque chose encore lui a
manqué de ce côté. « Il ne s'est pas rendu compte à
lui-même de ce qu'il voulait établir ». Et si j'ajoute
qu'en fait d'idées « pures », pour ainsi parler, on n'en
voit pas de vraiment féconde, ni surtout de vraiment
nouvelle, dont on puisse faire honneur à Lamennais,
quelle est donc cette espèce d'énigme? et qu'y a-t-il
en lui qui justifie sa réputation?
Car elle est grande, et elle est méritée. Quand on
en aura vu décroître et s'évanouir de plus éclatantes
peut-être, la sienne continuera de durer. Il sera tou-
jours l'un des grands noms du siècle. A quel titre et
pour quelles raisons, c'est ce que je voudrais essayer
de dire très rapidement. J'aurai d'ailleurs, pour
m'y aider, la consciencieuse Étude de M. Spuller,
et deux volumes récemment publics par M. Alfred
Roussel, de l'Oratoire de Rennes, Composés d'après
les papiers du « dernier survivant des disciples de
Lamennais », — le chanoine Houet, supérieur de
l'Oratoire de Rennes, mort il n'y a pas encore tout
à fait trois ans, — les deux volumes de M. Roussel
sont riches de détails et de « documents inédits ».
S'il ne s'en dégage pas un nouveau Lamennais, ils
peuvent pourtant servir à préciser quelques traits
de sa physionomie. Quant à M. Spuller, ce qu'il
a sans doute le mieux vu, l'un des premiers, c'est
que jamais les idées de Lamennais n'ont été plus
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 35
« vivantes », que depuis qu'il est mort. El j'en suis
bien heureux, si c'est un nouvel exemple et une
preuve nouvelle pour moi, que l'histoire, assuré-
ment, s'éclaire beaucoup de la lumière du passé,
mais bien plus encore peut-être des clartés que pro-
jettent en tout temps sur elle les leçons du présent.
En se plaçant à ce point de vue, l'énigme se dé-
brouille, et ce qu'on ne discernait pas, — ce qu'on
ne pouvait pas discerner aux environs de 1860, —
nous commençons, nous, à l'entrevoir.
L'influence de Lamennais s'est surtout fait sentir
comme qui dirait aux confins de l'action et de l'idée,
dans cette région intermédiaire où l'abstrait et le
concret se mêlent, dans ce domaine mal délimité où
les idées, descendues des hauteurs, se transforment
en moyens d'action. C'est ce qui la distingue assez
profondément de l'influence de Bonald, ou de celle
de Joseph de Maistre, sans compter qu'étant de 1817,
le premier volume de VE%sai sur V Indifférence a donc
précédé les lîecherclies philosophiques, qui sont de
1818, et le livre du Pape, qui n'a paru qu'en 1819.
Bonald ou de Maistre sont encore des philosophes, et
le premier même, à sa manière, est un « idéologue »
ou, comme l'a si bien dit M. Emile Faguet, un « sco-
lastique, » une sorte de docteur « irréfragable » ou
« subtil ». Lamennais, lui, est un combattant. « Vous
avez reçu de la nature un boulet — lui écrivait de
Maistre, au mois de septembre 1820, en le remerciant
de l'envoi du second volume de VFssai sur IJndi/fé-
36 NOUVEAUX ESSAIS
rence, — n'en faites pas de la dragée, qui ne pourrait
tuer que des moineaux, tandis que nous avons des
tigres en tête ». C'est cela même : il ne s'agissait point
de parader alors, ni de faire la petite guerre. Deux
grands partis étaient en présence, que tout ce qui
peut émouvoir ou passionner les hommes animait
l'un contre l'autre, et Lamennais était à l'avant-gardo
de l'un, sauf à devenir plus tard, on le sait, l'un des
chefs de l'autre, mais, — on le verra aussi, — c'était
bien le même Lamennais.
Son coup de génie avait été de reconnaître dans
l'individualisme, — cet individualisme dont Benjamin
Constant était alors le grand théoricien et Victor
Cousin le prophète, — l'ennemi qu'il fallait com-
battre, et abattre , si l'on voulait reconstituer la
société sur la base de la religion. A la vérité, je ne
sais si , sous le nom commun d'individualisme ,
Lamennais ne confondait pas deux choses ; et, en
tout cas , quand il reprochait à nos philosophes
du xvni^ siècle leur insouciance ou leur incuriosité
des intérêts généraux, il se trompait. La philoso-
phie du xvni^ siècle en son ensemble est essentielle-
ment une philosophie sociale, et les Montesquieu, les
Voltaire, les Rousseau, les Diderot, — sans parler des
moindres, — ne se sont préoccupés de rien plus, ou
autant, que de consolider, d'améliorer, de perfec-
tionner, ou de réformer l'institution sociale. Mais
quand Lamennais s'en prenait aux excès de la
« raison individuelle », quand il attaquait en elle sa
SUR LA LITTÉrxATURE CONTEMPORAINE. 37
confiance en elle-même, dans l'infaillibilité de ses
lumières, dans la souveraineté de ses jugements,
c'est là qu'il avait raison, et c'est là qu'il triomphait!
Sous ce rapport, nul n'a mieux montré ce qu'il y a
d'antisocial, ou d'anti-humainmême, à faire de l'indi-
vidu la mesure de toutes choses, et que, si la logique
réussissait jamais à démontrer qu'il l'est, il en fau-
drait douter encore, au nom de l'intérêt commun, de
la nécessité sociale, et de la solidarité des généra-
tions. Aucun de nous n'a le droit de se poser en
maître absolu de ses actes, ni de ses pensées même,
parce qu'il n'est aucun de nous qui n'appartienne
autant à la société qu'à lui-même, pour ce qu'il lui
doit de bienfaits dans le passé, pour ce qu'il en
réclame d'aide ou de secours dans le présent, pour
l'espèce d'engagement qu'il a pris, rien qu'en nais-
sant, de transmettre à ceux qui le suivront tout ce
qu'il a reçu, et de le leur transmettre intact, ou, si
possible, accru. Ceci, répétons-le, — parce qu'on ne
saurait trop le redire, dans l'intérèl de la société,
comme pour expliquer la vraie pensée de Lamennais
— c'est ce qu'il a supérieurement vu, dans son Essai
sur rindi/férenrc, et plus tard encore mieux.
Il a sans doute été moins heureux quand, avec
cette fougue de tempérament qui l'emportait d'abord
aux extrêmes, il a voulu substituer à l'autorité de la
« raison individuelle » celle du « consentement uni-
versel ». Il n'y a pas de « consentement universel ».
Et il est vrai d'autre part qu'il n'y a pas non plus de
3
38 NOUVEAUX ESSAIS
« raison individuelle ». Ce qui revient à dire que les
aiïaires humaines se déroulent ou se jouent, pour
ainsi parler, entre les exagérations de l'individua-
lisme et celles de son contraire. Nous ne sommes ni
anges ni bêtes. L'individu n'a pas tous les droits,
mais la société ne les a pas tous non plus. La sagesse
est au milieu, comme le bonheur, à ce que l'on dit,
dans la médiocrité, A chaque moment de l'histoire,
trouver un moyen terme qui concilie les droits de
l'individu avec ceux de la société, c'est l'éternel pro-
blème, dont la nature même est de ne pouvoir jamais
être résolu que pour un temps. Et n'y ayant rien de
plus raisonnable, il n'y a donc rien aussi qui soit
d'une philosophie plus vulgaire; — je le sais. Que
faire cependant si, philosophiquement, la théorie
individualiste et celle du « consentement universel »
sont également intenables? On fait comme Constant
et comme Lamennais ; on se porte tout entier d'un
côté. Pourquoi d'ailleurs cela vaut-il mieux? et qu'en
résulte-t-il? Il y a là-dessus une belle page de critique
hégélienne dans V Etude d'Edmond Scherer que j'ai
déjà citée.
Ce qui nous importe ici davantage, — et pour
aujourd'hui, — c'est que l'on voie bien comment sa
théorie du consentement universel acheminait, dès
1820, l'auteur de V Essai sur rindi/férence vers l'idéal
futur de l'auteur du Livre du peuple. L'observation
d'ailleurs en a souvent été faite, et je n'ai pas besoin
d'y insister. Vox populi, vox Dei. C'est Dieu qui parle
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 39
par la voix des foules , et Lamennais n'a reculé
devant aucune des conséquences de son principe.
Aussi, n'est-ce pas sans raison, — sans une espèce
de raison instinctive, confuse, et profonde, — que la
mémoire des foules lui est reconnaissante encore de
ce qu'il a tenté pour fonder le droit du nombre sur
un titre authentique. Dans un temps où personne
peut-être encore n'y songeait que comme à une chose
très lointaine, Lamennais a pressenti cette extension
du droit de suffrage qui est actuellement en train de
boulevers^er les conditions de l'histoire, et son nom
se trouve ainsi mêlé naturellement à l'origine de
toutes les questions qui intéressent l'avenir de la
démocratie. Ou plutôt, il en est devenu comme insé-
parable, et puisqu'il semble qu'à de certains égards
cet « idéaliste forcené », comme l'appelle un de ses
critiques, ait eu quelque chose d'un « voyant », qui
peut répondre que, de ses principes et de ses idées,
l'avenir ne dégagera pas encore des conséquences
inaperçues?
Mais avant d'abandonner l'Église, il devait lui
rendre un autre grand service, qui est, comme on
l'a dit, de l'avoir constituée en 'parti. L'expression
est d'Ernest Renan. Entre 1815 et 1830, tout ayant
donc changé depuis un demi-siécle, Lamennais com-
prit qu'il fallait que le catholicisme, aussi lui, chan-
geât, dans la mesure, assez large d'ailleurs, où le
permettait l'immutabilité nécessaire de son dogme.
A des attaques nouvelles, il comprit qu'il fallait
40 NOUVEAUX ESSAIS
répondre par des moyens nouveaux. Lilteiié de la
presse, liberté d'enseignement, — et généralement
toutes les formes que peut prendre la liberté de
penser, de parler ou d'écrire, — puisque les adver-
saires de la religion en usaient, il fallait que, comme
eux , ses défenseurs apprissent à s'en servir . Ce
n'était pas assez que le prêtre se contentât de prê-
cher dans sa chaire la morale ou le dogme, et encore
moins d'être inscrit au budget; mais il fallait qu'il
descendît des hauteurs paisibles où il affectait de se
tenir; qu'il eût, comme citoyen et comme chrétien, sa
politique; et, pour tout dire enfin, qu'il parût dans la
place publique. C'est ce que fît Lamennais, dans les
livres fameux sur la Religion dans ses rapports avec
Vordre civil, sur les Progrès de la révolution et de la
guerre contre V Eglise, et surtout par la fondation du
journal V Avenir et la reconstitution de Y Agence
catholique.
Ce qu'il voulait, où il tendait par là, il nous l'a dit
lui-même : à ruiner le gallicanisme, et, en le ruinant,
à dégager la religion même de « l'édifice politique »
où il la trouvait comme emprisonnée. « On doit peu
s'étonner des progrès du libéralisme, écrivait-il de
la Chênaie, le 16 juillet 1830, à l'abbé de Hercé, c'est
la marche naturelle des choses, et dans les desseins
de la Providence, la préparation au salut; je le crois
du moins. La religion, emprisonnée dans le vieil
édifice politique , véritable cachot de l'Église , ne
reprendra son ascendant qu'en recouvrant sa liberté,
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 41
et c'est là le service que ses ennemis, instruments
aveugles d'une puissance qu'ils méconnaissent, ont
reçu d'en haut l'ordre de lui rendre. Tout se prépare
pour une grande époque de restauration sociale,
mais qui devra, comme il arrive toujours, être
achetée par beaucoup de travaux, de souffrances et
de sacrifices. Pour nous, qui ne serons plus là quand
elle s'accomplira, saluons de loin cette espérance,
comme les prophètes celle du Messie, et supplions
Dieu de répandre, parmi les catholiques et le clergé
surtout, les lumières qu'exige sa position présente, et
que tant d'hommes d'ailleurs estimables ne savent
pas même encore désirer. »
Si j'ai cité cette lettre, c'est qu'elle est inédite, et
à ce propos je ne sais ce qui me retient d'en revenir
à l'éternelle question : que trouvera-t-on bien qu'elle
ajoute à ce que nous connaissions déjà de Lamen-
nais? Peu de chose, assurément; et dans sa Corres-
pondance déjà publiée, il y en a vingt autres où il
exprime les mêmes idées. Telle est la lettre à M. de
Senfft, datée du 18 avril 1831 :
« Pour moi, je crois profondément à une transfor-
mation universelle de la société sous l'action du
catholicisme qui, affranchi et ranimé, reprendra sa
force expansive et accomplira ses destinées en s'assi-
milant les peuples qui ont résisté jusqu'ici à son
action; tout se prépare pour cela, et la politique
européenne n'a été et n'est encore que l'instrument
aveugle de la Providence, qui se sert d'elle comme
42 NOUVEAUX ESSAIS
du libéralisme antichrétien pour réaliser cette grande
promesse. Et erit nnum ovile et unus pastor. Si les
puissances comprenaient cela, elles sauveraient aux
peuples d'effroyables calamités et elles se sauveraient
elles-mêmes. Tout le monde aujourd'hui agit contre
soi, et c'est à mes yeux une des plus fortes preuves
que tout ce qui est, est réprouvé, et que Dieu a pris
en main le gouvernement du monde pour y établir
un ordre nouveau. S'il existait, dans une certaine
position, — c'est-à-dire sur le Saint-Siège, — un
homme qui sentît cela et qui se plaçât, pour ainsi
dire, au milieu de l'action divine, jamais il n'aurait
paru sur la terre rien de si grand que cet homme. »
On reconnaît ici les idées de Joseph de Maistre, exa-
gérées sans doute, et poussées déjà jusqu'au mépris
sinon jusqu'à la haine encore des « puissances ».
Mais, de plus, Lamennais a essayé de susciter cet
homme « qui se placerait au milieu de l'aclion
divine », — ou de suppléer à son absence par l'or-
ganisation du catholicisme en parti.
Que si maintenant Tune des plus cruelles décep-
tions qui puissent atteindre un grand agitateur est
de devenir l'hérétique du parti qu'il a lui-même
constitué; de voir en quelque sorte son œuvre le
renier; et l'arme enfin qu'il avait forgée servir à le
frapper , on sait quand et comment Lamennais
l'éprouva. L'Église, qui s'était assez naturellement
émue du troisième et du quatrième volume del'^'ssai
SU7' V Indifférence, pouvait-elle en 1833 accepter pour
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 43
siennes les Paroles cVun croyant? Toujours est-il
qu'elle ne le crut pas. Il lui sembla que Lamennais
l'engageait dans une voie dangereuse, et elle le con-
damna sans ménagement ni pilié. L'encyclique Sin-
gulari nos déclara ce mince volume aussi funeste
qu'il était petit, — mole quidem exiguum^ praviiate
tamen ingentem; — et l'auteur fut comme retranché
du nombre des fidèles qu'il avait disciplinés lui-
même à l'obéissance et à la soumission. Non seule-
ment aucun des siens, — aucun de ceux qu'il avait
rendus, pour ainsi dire, à l'ultramontanisme, — ne
le suivit dans sa résistance, mais quelques-uns d'entre
eux se séparèrent de leur ancien maître avec plus de
hâte, et surtout de fracas, que ne le demandait peut-
être le souci de leur orthodoxie. Ce « retour aux idées
romaines » dont Lamennais avait été le principal
ouvrier; ce grand mouvement « qui devait aboutir
à la décision suprême et irrévocable du Vatican », et
dont on lui fait un titre de gloire d'avoir été l'initia-
teur, il en fut la première victime; et, par la profon-
deur du coup qui l'atteignait, il put juger lui-même
de ce qu'il avait rendu de vigueur à la main qui le lui
portait.
Ce serait faire injure à sa mémoire que d'imputer
sa révolte au seul ressentiment de l'orgueil outragé.
Car je ne dis rien de sa « sincérité ». Personne, je
crois, ne l'a jamais sérieusement mise en doute, et
M. Roussel eût peut-être pu se dispenser de la démon-
trer. Il y a, comme on dit, des accents qui ne trompent
44 NOUVEAUX ESSAIS
pas! Mais ce qui est moins trompeur encore, c'est la
liaison nécessaire des idées de Lamennais entre elles.
Telle qu'il la concevait dès le temps même de V Essai
sur V Indifférence, la religion était pour lu', la reli-
gion des humbles. « Philosophes, s'écriait-il, parlez
moins de la dignité de l'homme, ou respectez-la
davantage. Quoi! c'est au nom de la raison, c'est en
exaltant avec emphase ses droits imprescriptibles
que vous condamnez hardiment plus des trois quarts
du genre humain à être la dupe de l'imposture... Et
vous vous imaginez qu'en jetant la religion au peuple,
et en lui disant que c'est pour lui un frein nécessaire,
il s'empressera de le saisir, en vous abandonnant les
rênes! Vraiment, je crois que cela serait assez com-
mode. Il s'abstiendrait pour vous et vous jouiriez pour
lui. » Et en effet, telle était bien, comme on sait, la
religion de Voltaire. Bonne pour la « canaille », ce
que Voltaire ne pardonnait pas à la religion chré-
tienne, c'était tout justement l'humilité de ses ori-
gines. Mais, au contraire, c'était ce que Lamennais
en devait surtout aimer, glorifier, prêcher un jour,
et si l'on ne saurait nier, je pense, qu'il y ait quelque
chose de démocratique dans l'Évangile, c'est d'abord
ce qu'il y a lu.
Aussi longtemps donc qu'il a cru pouvoir, par les
moyens dont il disposait, ou qu'il essayait d'orga-
niser, ramener le christianisme à la pureté de son
institution primitive, le débarrasser de la rouille des
temps, et renouveler en lui, pour ainsi dire, le carac-
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 45
tcre démocratique, ou populaire, si l'on veut, de sa
première propagande, Lamennais est demeuré non
seulement catholique, mais le plus ferme soutien et
le défenseur le plus hardi du catholicisme. Lorsqu'il
lui a semblé que, bien loin de soutenir l'Église et la
religion, l'alliance des puissances, — qu'il fallait
qu'on payât, et souvent de quel prix ! de quelle ser-
vitude ou de quelles complaisances! — rendait la
religion et l'Église suspectes aux « peuples », il n'a
pas hésité à dénoncer publiquement une solidarité
désormais dangereuse, et, sans déclarer encore la
guerre aux rois, il a commencé de les traiter en alliés
pour le moins inutiles. Et, en effet, n'étaient-ils pas
au premier rang de ces « indifférents » pour qui la
religion n'était en somme qu'une politique, un ins-
trument de règne, un moyen d'oppression au besoin?
Mais quand il se vit enfin abandonné de la papauté
même, il ne se plaignit point, il s'indigna plutôt, et
comme il était de ceux que la contradiction enfonce
dans leurs opinions, il devint hérétique pour n'avoir
pas voulu renoncer à des convictions qu'on avait
jadis encouragées en lui, qui faisaient d'ailleurs le
fond ou la substance de sa pensée, qui étaient sa
personne même. C'est alors que, débarrassé désor-
mais de foute contrainte, il se laissa naturellement
entraîner à la pente sur laquelle, non sans effort, il
s'était jusiiue-là retenu. Sans avoir besoin pour cela
de l'aiguillon de la colère, mais surtout, sans se
laisser, comme on l'a dit, enivrer aux fumées de
3.
46 NOUVEAUX ESSAIS
l'orgueil, n'ayant plus rien à ménager, il fut alors
ouvertement ce qu'il avait toujours été dans le secret
de son cœur. Y a-t-il rien de plus logique? où voit-on
là de contradiction? et qui pourrait avoir l'idée, je
dis un seul instant, de suspecter sa sincérité?
Je n'ai garde, à ce propos, de vouloir toucher le
fond de la question. 11 y aurait trop à dire. Mais s'il
y a plus d'une manière d'entendre et surtout de
« sentir » le christianisme, il suffit que celle de
Lamennais ne soit pas absolument contraire à la
lettre, ni même, je pense, à l'esprit de l'Évangile. On
ne peut pas seulement lui reprocher, après avoir mis
dans l'autorité le critérium de la certitude, d'avoir
secoué le joug de celte autorité, si, quelque respect
qu'il eût pour elle, il ne l'a jamais séparée, dans ses
écrits, mais encore moins dans sa pensée, du consen-
tement universel dont elle était à ses yeux la mani-
festation extérieure et visible. S'il s'est trompé,
comme je le crois, d'ailleurs, en plus d'un point, et
gravement, c'est dès l'origine, et en ce cas, c'est à
l'origine qu'on aurait eu tort de saluer ou d'applaudir
en lui, sans voir où tendaient ses doctrines, un « nou-
veau Bossuet ». Mais nous ajouterons qu'il s'est
trompé d'une manière qui l'honore; et que, par con-
séquent, dans ce qu'on appelle son « apostasie »,
avec une preuve de sa sincérité et de sa fidélité à lui-
même, il ne faut voir qu'une illusion de sa géné-
rosité.
Ce n'est pas, en effet, la moindre raison de la juste
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 47
popularité de Lamennais qu'au contraire de lu plu-
part des lionrimes, son cœur, bien loin de s'endurcir
et de se rétrécir, se soit élargi plutôt et comme
attendri par le progrès de l'âge. Si c'est un livre de
colère, c'est un livre aussi de pitié que les Paroles
d'un croyant. Je consens que la forme en soit souvent
déclamatoire, et parfois même l'inspiration haineuse.
Lamennais, on le sait, comme aussi bien Josepli de
Maistre, a eu le génie de l'invective, et déjà, dans les
Paroles d\in croyant, on peut citer plus d'une page
qu'il eût mieux fait, dans l'intérêt même de sa cause,
ou d'effacer ou au moins d'adoucir. Mais, après tout,
sous son air de pastiche biblique, c'est la flamme de
l'amour et de la pitié qui brille ou qui brûle dans
ce livre, et si l'on ne saurait s'étonner des cris de
colère, encore moins s'étonnera-t-on de l'enthou-
siasme d'admiration qui l'accueillit dans sa nou-
veauté. Si l'auteur avait voulu, comme il l'écrivait
à M. de Vitrolles, « en flétrissant les iniquités des
puissances mondaines, consoler les faibles, les pau-
vres, les opprimés, les petits, et leur montrer dans
leur retour aux sentiments de justice, de charité,
d'humanité, l'espérance certaine d'un meilleur ave-
nir », c'est bien ainsi qu'il fut compris. Avant même
que d'avoir paru, le livre, si l'on en croit Sainte-
Beuve, qui s'était chargé d'en surveiller l'impression,
« soulevait et transportait » les ouvriers eux-mêmes
de l'imprimerie où on le composait. On eût dit une
révélation; et au fait c'en était une an moins du chan-
48 NOUVEAUX ESSAIS
gement qui s'était opéré, non pas dans l'esprit, mais
bien dans le cœur de Lamennais. Le dur auteur de
VFssai sw V Ind'i fférence avait déposé la cuirasse
dont il s'était jadis revêtu pour combattre les incré-
dules. Ce n'était plus à la dialectique ou au raison-
nement, mais au sentiment et à la persuasion qu'il
faisait appel. Sa religion devenait celle de la souf-
france humaine. Et le succès des Paroles d'un croi/ant
n'était-il pas ainsi comme le signe ou la révélation
d'un sourd travail qui commençait de se faire dans
les profondeurs mêmes du sentiment religieux?
Car enfin, s'il s'était trompé, — puisque Home l'a
condamné, — qui répondra cependant que l'erreur
de Lamennais ne devienne pas peut-être la vérité
de demain? Dans le second volume de son intéres-
sant ouvrage, à la page 171, M. Roussel s'indigne
éloquemment qu'on ait pu prêter à Lamennais la
double intention « de démocratiser l'Église, et, par
elle, de démonarchiser l'État ». Mais, à la page 287,
c'est lui-même qui dit, en propres termes, que « ce
crime qui semblait alors, vers 1834, doublement abo-
minable, plus d'un catholique, du moins en France,
l'excuserait doublement », si l'on voulait un peu s'en-
tendre sur la valeur de ces mots. Et il dit encore, en
un autre endroit : « Le grand tort de Lamennais fut
toujours de devancer son époque ». C'est aussi bien
ce que pensent tous ceux qui, depuis de longues
années déjà, voient la religion s'efforcer à se rendre
indépendante de toutes les formes de gouvernement,
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 49
OU véritablement à se démocratiser, puisque nous
venons d'écrire le mot, en adressant aux masses,
comme l'on dit, avec ses plus éloquentes consola-
tions et ses plus sages conseils, son suprême appel
aussi. Mais alors l'erreur de Lamennais n'était donc
pas si profonde? Il avait donc raison, lorsqu'il se
plaignait à l'abbé Gerbet, au mois de janvier 1832,
« que le pape ne sût rien des choses de ce monde, et
qu'il n'eût aucune idée de l'état réel de l'Église? » Et
s'il avait raison, que signifient les anathèmes dont on
charge encore aujourd'hui sa mémoire?
Aussi ne saurait-on savoir à M. Roussel trop de gré
de la conclusion de son livre. « Plaignons Lamennais,
y dit-il, de n'avoir pas été à l'honneur, après avoir
été si longtemps à la peine, et nous rappelant, sui-
vant le mot de monseigneur de Lesquen, qu'il a fait
beaucoup de bien à l'Eglise et ne lui a pas fait de mal,
gardons-nous de le maudire! Ce serait pour nous,
Français et catholiques, pis qu'une simple faute contre
la charité : ce serait de l'ingratitude. » C'est ce qui
nous dispense d'insister sur ses dernières années.
Mais ce qu'il est curieux et instructif de noter,
c'est qu'en somme les conclusions du Lamennais de
M. Spuller ne diffèrent qu'à peine de celles du livre de
M. Roussel. Sans doute, — et on ne trouvera rien de
plus naturel, — M. Spuller loue dsiusle Livre du peuple ,
dans les Amschaspands et Darvands, dans les Réflexions
sur les Évangiles, ce qu'au contraire M. Roussel y
déplore; et, là même où M. Roussel ne voit que le
50 NOUVEAUX ESSAIS
progrès croissant d'une incrédulité qu'il regrette,
c'est là que M. Spuller, au contraire, voit d'année en
année Lamennais s'affranchir des anciennes con-
traintes. Mais, au fond, n'est-ce pas la même chose
qu'ils appellent de noms différents? et sous ces noms
différents, ce qu'ils s'accordent tous deux à recon-
naître, n'est-ce pas, à vrai dire, la continuité, la
logique intérieure, et l'unité de la vie et de la pensée
de Lamennais? Grâce au seul mouvement des idées,
par cela même et par cela seul que depuis une qua-
rantaine d'années de nouveaux événements ont jeté
sur l'histoire du passé des lumières toutes nouvelles,
cette espèce de contradiction qui scandalisait autre-
fois les amis de Lamennais, ou qui les embar-
rassait, a vraiment cessé d'en être une, et personne
aujourd'hui n'oserait dire que Lamennais se soit
renié lui-même. « Il s'est continué » ; selon le
mot de M. Spuller; « il n'a point changé », trop
raide, au surplus, et trop cassant même pour être
capable de changement; et dans ses « variations »
ou dans ses contradictions », il suffit qu'on y
regarde assez attentivement pour ne voir enfin
« qu'évolution ».
Nous pouvons maintenant nous rendre compte de
l'énigme ou du paradoxe de sa réputation; et c'est
d'abord qu'aujourd'hui même encore nous retrou-
vons partout la trace de son influence. Un de ses amis
lui reprochait une fois, — ou plutôt il ne lui reprochait
pas, mais il lui faisait observer, — que le christia-
SUR LA LITTÉRATURE CO.N TEMP ORAIN E . bl
nisme de ses Réflexions sur VÉvangilc n'était pas
celui de ses Réflexions sur V Imitation; et Lamennais
lui répondait : « C'est que VJmitation, comme le chris-
tianisme du moyen âge, dont elle est la plus parfaite
expression, ne s'occupe que de l'individu, point de la
société : elle tend à séparer les hommes des hommes
par une sorte d'égoïsme spirituel, qui fait que chacun,
dans la solitude et dans la quiétude, ne s'occupe que
de soi, de ce qu'il appelle son salut... L'Évangile, au
contraire, pousse à l'action, à tout ce qui rapproche
les hommes et les dispose à concourir à une œuvre
commune, qui n'est autre que la transformation de
la société... Il y a un monde entre ces deux tendances
et entre ces deux esprits. » Que si son oeuvre a donc
été, comme on l'a vu, de travailler de tout son effort
au triomphe de l'esprit de V Évangile sur l'esprit de
Vlmitation, on peut dire qu'il a consacré toute sa vie
à préparer la solution de l'un des plus grands pro-
blèmes du siècle. Non seulement il a mieux vu que
personne le danger croissant de l'individualisme;
non seulement il a constitué le parti catholique; et
non seulement enfin il a dégagé du christianisme
même l'élément démocratique, ou presque socialiste,
qu'il contient en effet; mais, à vrai dire, il a comme
incorporé sa personne tout entière à une grande con-
troverse dont l'histoire fait elle-même la partie tou-
jours la plus vivante et presque la plus considérable
de notre temps. Qu'il s'agisse de raconter l'histoire
de la ruine du jansénisme et du gallicanisme, et par
52 NOUVEAUX ESSAIS
là du retour du catholicisme français aux idées ultra-
inontaines, ou qu'il s'agisse d'étudier la formation du
catholisme libéral, on le trouve partout, comme
encore aux origines de ce que l'on appelait, il y a
seulement quelques années, du nom de socialisme
chrétien. C'est quelque chose que cela, sans doute!
A quoi, s'il est permis d'ajouter que ces idées elles-
mêmes n'ont pas encore épuisé toutes leurs consé-
quences, il est permis aussi de croire, comme nous
le disions, que l'action de Lamennais n'a donc pas
encore fini de s'exercer. Ce grand agitateur a eu
quelque chose d'un « voyant » ; et quand sun œuvre
écrite s'évanouirait tout entière, sa réputation lui
survivrait toujours.
C'est ce que j'ai tâché de montrer. J'aurais d'ail-
leurs voulu pouvoir le mieux montrer encore, avec
plus de clarté; mais la question est de celles qui ne
sont pas près de périr; et nous entrons dans un
temps où les occasions ne manqueront pas de la
reprendre. En attendant, je me suis attache surtout,
comme l'avait fait M. Spuller, à mettre en lumière la
continuité de la pensée de Lamennais. Ne me par-
donnera-t-on pas, si j'ai cru que cela valait mieux
que de raconter une fois de plus l'histoire de sa vie
ou de chercher dans son œuvre la trace, assez difficile
à saisir, de son éducation et surtout de sa race? Il
était de Saint-Malo, mais La Mettrie, par exemple,
l'auteur de l'Homme machine, n'en était-il pas aussi?
SUR LA LITTÉHATURE CONTEMPORAINE. o3
Et il était Breton, mais s'il y a quelque chose au
inonde qui difîére des Paroles d'un croyant, c'est le
Diable boiteux, j'imagine, ou Gil Bios, qui sont pour
tant d'un Breton aussi, et d'un Breton de Sarzeau!
I nunc\ Allons maintenant, et tâchons de définir les
caractères du génie celtique!
1" février 1893,
VICTOR HUGO APRÈS 1830'
On a SI vivement reproché à M. Edmond Biré
d'avoir, dans ses deux volumes sur Victor Hugo après
i 830, manqué de respect à une illustre mémoire,
qu'il me prend envie de le défendre un peu, — pour
commencer.
Ses deux volumes abondent, j'en conviens, en
anecdotes qui nous montrent un très petit homme
dans un grand poète. Mais puisqu'elles sont vraies,
ne serait-il pas assez plaisant que l'on s'en prît à
M. Biré? La faute en est à Hugo, d'abord, et ensuite
à l'indiscrétion ou à l'intempérance de quelques-uns
de ses admirateurs.
Il va sortir de vous un livre ce mois-ci,
lui disait un jour M. Vacquerie,
Une nature encor dans votre tête est née
Et le printemps aura son jumeau cette année.
Ici-bas et là-haut vous serez deux Seigneurs...
1. Victor Hugo après 1830, par M. Edmond Biré. Paris, 1891;
Perrin.
56 NOUVEAUX ESSAIS
Le bon sens français ne s'accommode point aisé-
ment de ce genre d'hyperboles; il cherche l'homme
sous le dieu; et quand il l'y trouve, je ne dirai pas
qu'il s'en réjouisse, mais pourquoi ne l'y signalerait-il
pas? C'est ce que M. Biré n'a pas cru qu'il lui fût
interdit de faire.
Encore, si Hugo se fût contenté, comme Vigny,
comme Musset, d'être poète et romancier! Nous ne
trouverions pas mauvais, en ce cas même, ou plutôt
nous trouverions bon, utile, et nécessaire que l'on
cherchât dans l'histoire de sa vie le commentaire ou
l'explication de son œuvre. Mais nous savons assez
qu'il a voulu jouer son rôle dans l'histoire politique
de son siècle ; — et il l'a joué. Refusera-t-on à M. Biré
le droit d'apprécier ce rôle? de juger l'acteur et la
pièce? d'avoir au besoin, sur la question romaine ou
sur la liberté d'enseignement, une opinion qui difTêre
de celle de l'auteur de l'Ane; — et de l'exprimer?
Mettons d'ailleurs, si on le veut, qu'au lieu de se
tenir dédaigneusement enfermé dans sa « tour
d'ivoire », ce soit l'honneur d'Hugo que de s'être
mêlé de sa personne aux luttes de son temps.
Honte à qui peut chanter, tandis que Rome brûle!
Mais aussi, cet honneur se paie. Le poète rentre
alors sous la loi commune. H redevient l'un de nous.
Et nous, si nous estimons qu'il a mal servi nos inté-
rêts, la Prière pour tous ou la Tristesse d'Olympio, Booz
endormi ni la Rose de l'infante ne sauraient nous
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. o7
empêcher de lui en demander compte. De beaux vers
sont de beaux vers, mais ils ne font pas que de mau-
vais votes ne soient de mauvais votes.
Et des injures sont aussi des injures, en vers comme
en prose; et si personne, dans ce siècle, à l'exception
de Louis Veuillot peut-être, n'en a vomi de plus gros-
sières que Victor Hugo, disputera-t-on à ceux qu'il a
si copieusement insultés le droit de s'en plaindre, ou
de s'en venger? Il n'y a pas de représailles que Fau-
teur des Châtiments n'ait autorisées par l'outrageuse
violence de ses invectives ; et puisqu'il n'y a pas un
de ses adversaires politiques, ou seulement de ses
ennemis littéraires, qu'il n'ait traité « d'âne » et de
« cuistre », de « coquin » et de « flibustier », de
« voleur » et « d'assassin », il n'y en a pas un qu'il
n'ait libéré vis-à-vis de lui de toute obligation, — je
ne dis pas de courtoisie, — mais de politesse même
ou d'indulgence. Patere legem quant ipse fecisti. Au
mépris de sa propre dignité, s'il a fait parler à sa
Muse le langage du cabaret et du bouge, il ne pour-
rait pas s'étonner, et bien moins s'indigner, qu'on lui
répondît du même style.
Ai-je besoin de dire ici que M. Biré s'en est bien
gardé? Tout le monde n'a pas la fécondité du maître
dans l'insulte, ni surtout n'en voudrait user, quand il
l'aurait, s'il essayait. Mais, aussi souvent que l'occa-
sion s'en présentait, si M Biré a cherché la première
origine des haines du poète, et s'il l'a généralement
trouvée dans les griefs les plus mesquins, pourquoi
58 NOUVEAUX ESSAIS
ne l'aurait-il pas dit? « Tout ce qui lui est cher », à
lui, Biré, si Victor Hugo, pendant plus de trente ans,
ne l'a pas seulement combattu, mais outragé, qui lui
reprochera d'avoir essayé de le défendre? et quel est
ce nouveau privilège que l'on réclame ici pour
l'homme qui, dans sa longue existence, n'a jamais
rien oublié, ni pardonné, ni su taire... que le bien
qu'on lui avait fait et les services qu'on lui avait
rendus?
Nous avions assez d'apologies d'Hugo, sans compter
celle qu'il a dictée lui-même dans son Victor Hugo
raconté par un témoin de sa vie. Avant que la légende
se formât, il était enfin temps, grand temps même,
que Ton essayât de fixer la vérité de l'histoire.
M. Biré a pris pour lui cette tâche difficile et ingrate.
Bien loin de lui en vouloir, quiconque a plus de souci
de connaître la vérité des choses que « d'admirer
comme une brute », l'en remerciera donc. Et cela ne
signifie pas que nous approuvions toutes ses opinions !
mais, nous l'avons dit jadis et nous le répétons, quan^
on n'y trouverait qu'à contredire, nul n'écrira désor-
mais sur Victor Hugo sans être obligé de recourir
au livre de M. Biré.
J'aurais d'ailleurs voulu que l'esprit de parti s'y
montrât moins, en moins d'endroits, et moins ouver-
tement.
Par exemple, déjà, dans son premier volume, au
chapitre à'Hernani, M. Biré n'avait pas oublié de noter
que VHenrillI de Dumas et V Othello de Vigny avaient
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 59
précédé le drame de Victor Hugo. Mais ce qu'il avait
négligé de dire, et ce qui change pourtant un peu les
choses, c'est que Marion Delorme était écrite avant
Bernani, d'une part, et, de l'autre, que Cromwell
avait également précédé Henri III et la traduction
d'Othello. Dans son Victor Hugo après 1830, il revient
à la charge. Il croit avoir retrouvé le sujet ou l'idée
de Ruij Blas dans un mauvais mélodrame de Bulwer :
la Dame de Lyon, jouée à Londres, nous dit-il, « cinq
mois avant le jour où Victor Hugo écrivit le premier
vers de Biiy Blas ». H n'ose pas affirmer que Victor
Hugo ait « démarqué » le drame de Bulwer, mais
il l'insinue seulement. Et il ajoute : « Mais tandis que
Bulwer avait compris que, pour rendre vraisemblable
la transformation si soudaine et l'interversion si com-
plète du rang social de son héros, il fallait placer la
scène dans un pays où toutes les situations venaient
d'être bouleversées — » c'est-à-dire dans la France du
Directoire — Hugo, lui, « a transporté son action dans
l'^.pays, à l'époque les moins appropriés, les plus
contraires même au développement de son sujet, au
caractère de son héros. » Que ne dit-il en propres
termes qu'Hugo, l'ayant pillé d'abord, a ensuite gâté
le drame de Bulwer?
Pourquoi faut-il cependant que, ce qu'il y a dans
liuy Blas de plus heureusement inventé ou trouvé,
ce soit précisément le choix du pays et de l'époque.
« Transformations soudaines », ou « interversion des
rangs sociaux », rappellerai-je à M. Biré que l'histoire
60 NOUVEAUX ESSAIS
de notre ancien régime en est pleine, et qu'un Albe-
roni, qu'un Dubois, qu'un Mazarin en sont peut-être
des exemples assez fameux? Qu'il relise là-dessus son
Gil Blas, ou ses Lettres persanes : « Le corps des
laquais est plus respectable en France qu'ailleurs;
c'est un séminaire de grands seigneurs; il remplit
le vide des autres états... » Voilà pour « l'époque ».
Mais, pour en venir maintenant au « pays », le
Ruy Blas d'Hugo n'est-il pas le Fernand Valenzuela
de l'histoire? Picaro devenu Grand d'Espagne, élevé
des bas emplois de la domesticité du palais, par
la faveur ou le caprice d'une femme, au premier
rang de la monarchie, si Valenzuela n'a pas été
l'amant de la reine Marie-Anne d'Autriche, mère de
Charles II, le bruit en a couru. Hugo en a retrouvé
l'écho, — comme aussi bien presque tous les traits
dont il a composé la physionomie de son personnage,
— dans les Mémoires sur la cour d'Espagne, de madame
d'Aulnoy, lesquels ne sont point du tout une source
qu'on doive mépriser. La valeur de lîiiy Blas comme
drame historique est donc tout à fait analogue,
— je ne dis pas égale, — à celle du don Sanche
d'Aragon ou du Ciel même de Corneille, et le poète
n'a pas pris avec l'histoire plus de libertés que son
devancier. Supposé qu'il ait emprunté à Bulwer le
sujet de son drame, le coup de génie a été justement
de le dépayser ou de le transporter. Et M. Biré l'au-
rait bien vu s'il ne s'était pas fait une étrange illusion
sur le mélodrame de Bulwer, mais surtout s'il n'avait
SUR LA LITTÉRATUUE CONTEMPORAINE. 61
pas cru beaucoup rabaisser Hugo en Taccusant de
plagiat.
Quand en finira-t-on de cette accusation ridicule?
et quand metlra-t-on Tinvention où elle est : je veux
dire partout ailleurs que dans l'imagination des faits
qui servent de support au drame et au roman? M. Biré
compare encore le sujet de Huy Blas à celui des Pré-
cieuses ridicules : il trouve dans Lucrèce Borgia des
réminiscences du Richard III de Shakspeare et de
la Duchesse d'Amcilfi, de Webster, — que Victor Hugo
n'avait sans doute jamais lus. Quand il en trouverait
d'autres encore, et quand Hernani lui rappellerait
Cinna, — ou Ruy Blas, comme à J.-J. Wei-ss, le
Jeu de l'amour et du hasard, — s'ensuivrait-il que
les idées d'Hugo se fussent associées comme les
siennes? Pour parler de plagiat, ce n'est pas assez
que de pouvoir signaler des ressemblances, même
indiscutables; il faut encore établir la réalité de la
contrefaçon. Et quand on l'a établie, qu'en résulte-
t-il enfin, si, comme tout le monde le sait, il n'y a
presque pas une pièce de Molière, ou de Shakspeare
même, dont le sujet leur appartienne en propre? Véri-
tablement, je regrette cette concession de M. Biré à
l'un des préjugés les plus répandus, je le sais, mais
aussi l'un des plus vulgaires et des plus faux qu'il y
ait au monde.
Je regrette encore qu'il se soit servi de certains
arguments qui ne sont pas d'assez bonne guerre,
comme quand il reproche à Victor Hugo d'avoir, en
4
62 NOUVEAUX ESSAIS
184^, « le premier en France, — le premier après
VolUiire, — désiré et célébré l'agrandissement de la
Prusse ». Car, enfin, avant Hugo, et avant Voltaire,
il y en a d'autres aussi qui ont désiré l'agrandisse-
ment de la Prusse ou qui même y ont travaillé; le
roi Louis XV, par exemple! Mais si cela prouve que
Louis XV, Voltaire et Hugo ont manqué de sens ou de
perspicacité politique, M. Biré n'insinue-t-il pas ici
quelque chose de plus, et de trop? Il nous rappelle
un peu plus loin qu'en 1845 le poète, par l'intermé-
diaire d'Humboldt, fit parvenir au roi de Prusse un
exemplaire de JSo Ire- Dame de Paris, avec son Discours
en réponse au Discours de réception de Sainte-Beuve.
Quel besoin d'ajouter : « Tout le monde, du reste,
dans la maison de Victor Hugo, aimait, célébrait le
roi de Prusse? » M. Biré, par hasard, a-t-il craint que
nous n'eussions pas entendu sa première insinua-
tion? Mais il sait bien qu'en 1845 ou 1842 nous n'étions
pas en 1891, et s'il le sait, pourquoi écrit-il comme
s'il ne le savait pas?
Aussi bien touchons-nous ici le grand défaut du
livre de M. Biré. D'une manière générale, il a donné
trop d'importance au personnage politique du poète.
11 a pris trop au sérieux des prétentions dont en vinjjt
endroits il plaisante lui même; qui semblent avoir été
sans portée, puisqu'elles ont été sans grandes consé-
quences; et, avec sa grande connaissance de l'histoire
contemporaine, avec l'intérêt passionné qu'il prend
aux choses de la poliliqui^ il s'est trop complaisam-
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 63
ment étendu sur les discours ou sur les votes du
pair de France et du membre des Assemblées de
la seconde république. C'est là, dans celte complai-
sance même, bien plus que dans ses jugements, que
l'on sent percer l'esprit de parti. Pour ne rien vouloir
nous laisser ignorer des défaillances ou des palim idii^s
de l'homme politique, M. Biré a vraiment trop (iublié
le poète, et ainsi, une biographie qui devait suiluut
être littéraire, se termine en brochure ou plutôt en
pamphlet. Si j'ai dit que c'était le droit de M. Biré, je ne
m'en dédis certes point, mais j'aurais souhaité qu'il en
usât avec plus de discrétion, et j'ose l'assurer que son
livre n'y eût rien perdu de son intérêt.
Ce que du moius il a très bien vu, si d'ailleurs il
ne l'a pas assez dit, c'est que l'œuvre d'Hugo ne se
sépare pas aisément de sa personne, et que les
défauts de l'homme sont en lui, pour ainsi parler, la
rançon même des qualités ou du génie du poète. Rien
n'est plus triste à dire, et rien pourtant ne semble
plus vrai! Oui, s'il avait été plus capable de s'aliéner
de lui-même, si son égoïsme, si son orgueil avait été
moins naïf à la fois et moins démesuré, s'il n'avait
pas été soixante ans la dupe et quelquefois la victime
de son imagination grossissante, de ce que Sainte-
Beuve appelait « son fastueux et son pomposo », je
doute qu'il eût été le poète qu'il fut. Eùt-il écrit les
Châtiments s'il avait eu des rancunes moins tenaces?
Et si seulement enfin il avait été moins avide de
popularité, moins soucieux d'être toujours du « côté
64 NOUVEAUX ESSAIS
du succès », de ne jamais perdre en aucun temps le
contact de l'opinion, sans doute, il aurait changé
moins souvent de partis et de brigues, et on ne l'au-
rait pas vu légitimiste, orléaniste, bonapartiste, répu-
blicain tour à tour, mais il n'aurait pas été non plus
le poète des « idées communes » de son siècle; et,
son œuvre, moins banale, — ou, si l'on veut, moins
accessible à tous, — ne serait pas assurée contre l'in-
jure du temps justement parce qu'elle contient d'élo-
quentes ou de splendides banalités.
A la place de M. Biré, c'est sur cette complaisance
d'Hugo pour les « idées communes » que j'aurais
d'abord insisté, comme formant l'un des traits à la fois
de son caractère et de son génie poétique. Nul moins
qu'Hugo n'a eu l'horreur de penser ou plutôt de
sentir comme tout le monde, avec les masses, pour
ainsi parler; et, en prose comme en vers, nul n'a
fait de plus belles variations sur des thèmes appa-
remment plus usés. Relisez la Prière pour tous, ou la
Trhlcsse d'Ob/mpio, ou les Mages : je vous défie bien
d'y trouver un sentiment ou une idée qui ne soient
pas la banalité même :
Que peu de temps suffit pour changer toutes choses;
Nalure au front serein, comme vous oubliez!
Et comme vous brisez, dans vos métamorphoses
Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés...
OU encore :
Quoi donc, c'est vainement qu'ici nous nous aimâmes,
Nous y sommes venus, d'autres y vont venir,
Et le songe qu'avaient ébauché nos deux âmes.
Ils le continueront sans pouvoir le finir!
SUi; LA LITTÉKATUHE C 0 N TE M P 0 H AI .\ E . G5
Il n'y a là d'Hugo, comme aussi bien dans la pièce
entière, que l'aecenl, le mouvement, les images; mais
les sentiments et les idées nous appartiennent à tous,
pour les avoir tous éprouvés; et c'est ce qui en pro-
longe la résonance comme à l'infini dans nos cœurs.
Avec une voix plus puissante et une plus longue
haleine, le poète ici chante à l'unisson de tout le
monde, et il sait bien qu'avec le Iriompiie de son art
là est le secret de sa force.
Mais ne voyez-vous pas aussi que là est la condition
de son succès? Malheur à lui s'il voulait penser ou
sentir seul! Pour qu'il nous enchante ou qu'il nous
étonne, il faut que nous le soutenions, et lui, pour
que nous le soutenions, il faut qu'il nous caresse
et qu'il nous flatte. Ainsi fuit-il! et de là, son
souci de l'opinion; de là, dans son œuvre, tant de
pièces de « circonstance », — l'événement du jour
transposé sur le mode lyrique; — de là, aussi, dans
sa vie, tant de défaillances et de palinodies. Il suit son
siècle, comme autrefois Voltaire, ou plutôt il va ofiTen-
Iraîne la foule. Ses opinions politiques, religieuses,
philosophiques ont quelque chose de l'inconstance des
opinions populaires, irraisonnées, presque instinc-
tives, extrêmes surtout comme elles. Et à cet égard
j'ose dire que si quelqu'un, dans notre langue, a donné
le modèle d'une poésie démocratique et révolution-
naire, c'est lui. N'est-ce pas quelque cb.osc, que l'on
peut bien ne pas aimer, j'y consens, mais pourtant
quelque chose, et quelque chose d'assez grand?
4.
ér
66 NOUVEAUX ESSAIS
Comment cependant a-l-il pu se défendre de la
vulgarité? Car c'était là l'écueil; et s'il ne s'en est pas
toujours défendu, — je veux dire s'il y a bien de la
grossièreté, bien du rabâchage aussi dans son œuvre,
— il n'en demeure pas moins l'un des plus grands
poètes que le monde ait connus, et l'un des plus
originaux. Il le doit à la qualité de son imagination
visionnaire, à la fécondité de son invention verbale,
à l'ampleur encore de sa rhétorique, aux ressources
infinies de sa virtuosité. Si tous les sujets lui sont
bons, jusqu'à lui être indifférents, c'est qu'il n'y en a
pas de si banal dont il ne sache tirer des effets qui ne
sont qu'à lui... Mais la vraie raison, je crois la voir
surtout dans ce que l'on appelle à bon droit son
égoïsme ou son orgueil, ou, si l'on veut, dans l'excès
même de sa personnalité.
Nous l'avons dit plus d'une fois : il semble qu'en
vérité l'excès de l'individualisme ou l'hypertrophie
de la personnalité soit l'une au moins des sources
ou des conditions du lyrisme; et n'est-ce pas pour
cela que, dans le siècle oîi nous sommes, drame
ou roman, histoire ou critique même, le lyrisme a
tout renouvelé d'abord, tout envahi, et tout dénaturé?
Prenez Goethe, prenez Byron, prenez Rousseau : si
différents qu'ils soient les uns des autres, ils ont ce
trait de commun entre eux qu'ils n'ont aimé, qu'ils
n'ont connu, qu'ils n'ont vu qu'eux-mêmes au monde,
et qu'en eux-mêmes, sous les noms de Saint-Preux,
de don Juan, de Werther, ils n'ont pris d'intérêt
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 67
qu'aux aventures de leur sensibilité. Ainsi d'Hugo :
« Lui toujours, lui partout! » et si peut-être jamais
le Moi ne s'est plus largement ni plus splendide-
ment étalé que dans son œuvre, — jusque dans les
parties épiques ou dramatiques de son œuvre, dans
liuy Blas ou dans Hernani comme dans les Miséra-
bles et dans la Légende des siècles, — c'est par là,
qu'il est et pour cela, dirai-je le plus grand? mais
le moins intermittent et le plus continu de nos
lyriques.
Ce que l'on lui donne donc, ou ce qu'il emprunte,
ou ce qu'il tire du patrimoine et du trésor commun,
il se l'approprie, il se le convertit en sang et en nour-
riture, sans en avoir à personne d'obligation ni de
reconnaissance, puisqu'à vrai dire il ne se souvient
plus de l'avoir pris, emprunté, ou reçu. Par un autre
effet de la même cause, tout ce que les suggestions
des sens, ce que son intérêt, ce que sa colère ou les
fumées de son amour-propre lui dictent, il le dit, il
le laisse échapper, sans plus d'égards aux conve-
nances qu'aux règles, à sa propre dignité qu'au bon
sens, à la vérité même qu'à la logique. Il y va pour
lui d'être ou de ne pas être; et critiquer un drame où
il a comme engagé sa propre conception de l'amour,
de Ihonneur, de la justice, lui refuser ou lui mar-
chander ce qu'il a décidé qui lui convenait, c'est en
quelque sorte l'atteindre ou le blesser aux sources
de la vie, attenter aux droits de son Moi, outrager
enfin le Dieu qu'il s'en est fait. Mais c'est aussi le
68 NOUVEAUX ESSAIS
frapper aux sources de Tinspiralion et les faire
jaillir ;
0 ilrapeaiix du passé, si beaux dans nos liistoires,
Draiicaux de tous nos preux et de toutes nos gloires
Redoutés du fuyard,
Percés, troués, criblés, sans peur et sans reproche,
Vous qui dans vos lambeaux mêlez le sang de Hoche
Et le sang de Bayard.
S'il a sufli qu'on ne lui donnât pas un portefeuille
de ministre, et ainsi qu'on irritât la plaie vive de sa
vanité pour qu'il trouvât ces vers, son génie a donc
la même origine que son égoïsme ou que son orgueil ;
ce qu'il y a de plus beau dans son œuvre est donc
solidaire de ce qu'il y a de plus puéiil et de plus
insupportable à la fois dans son caractère; et, assu-
rément, nous ne devons pas excuser ceci sur cela,
mais nous devons pourtant subordonner l'histoire de
sa vie au commentaire de son œuvre.
Je me contente ici d'indiquer le thème : un autre
le développera, l'élargira. Il montrera sans peine
que, si Victor Hugo avait eu l'âme plus haute, et en
quelque manière plus dégagée des sens, moins
esclave des réalités, son vers, le vers des Orientales,
celui des Contemplations et de la Légende des siècles,
n'aurait sans doute pas les qualités extraordinaires
de relief, et de précision jusque dans l'obscur, qui le
distinguent du vers philosophique et laborieux de
Vigny, du vers souvent si éloquent, mais si peu plas-
tique de Musset, du vers ondoyant et amorphe de
Lamartine. Qui donc encore a dit des Chansons des
SUR LA LITTERATURE CONTEMPORAINE. 69
rues et des bois qu'elles étaient « le plus bel animal
de la langue française? » Mais le seraient-elles si la
pensée «llfugo s'était habituellement nourrie de
préoccupalions plus pures? Ou bien encore, entre tous
nos grands pi)ètes, croyez-vous qu'il fût celui qui
peut-être a le plus éloquemment exprimé la terreur,
et l'horreur, et la peur de la mort, s'il avait moins
aimé la vie, et de la vie ce qu'elle avait de plus maté-
riel?
C'est ce que j'aurais voulu que M. Biré nous mon-
trât surtout dans son livre, dont il n'eût eu, comme
on le voit peut-être maintenant, sans en presque
rien retrancher, qu'à changer ou à intervertir la dis-
position. Tel qu'il l'a conçu, je ne dis pas d'ailleurs
qu'il en soit moins piquant, ni même moins utile.
Les anecdotes caractéristiques y abondent : sur Hugo
lui-même, sur les circonstances de la publication de
ses œuvres, sur ses familiers, sur ses contemporains,
sur ses rivaux de gloire et de popularité. On ne connaît
pas mieux que M. Biré l'histoire secrète du roman-
tisme; on n'est pas plus curieux de l'information
précise et du document authentique; on n'est pas
plus heureux en trouvailles. M, Adolphe Jullien,
dont nous attendons impatiemment l'ouvrage sur
le Romantisme et Véditeur Uenduel, lui a communiqué
les « traités » de Victor Hugo, et M. Biré en a tiré
des renseignements du plus vif intérêt. Une famille
d'Angers, la famille Pavie, étroitement mêlée à l'his-
toire du romantisme, lui a permis de puiser libre-
70 NOUVEAUX ESSAIS
ment dans ses « cartons, » tous pleins de lettres
d'Hugo, de madame Hugo, de Sainte-Beuve, de David
d'Angers... qui encore? Et de tous ces documents,
choisis et présentés avec son industrie habituelle,
contrôlés par la rigueur de sa méthode, commentés
enfin avec son ordinaire malice, M. Biré a formé
les deux volumes les plus amusants... si l'on n'éprou-
vait toujours quelque tristesse de ne pouvoir estimer
ni aimer un grand poète autant qu'on l'admire. Qu'il
nous pardonne après cela si nous avons trouvé que la
littérature n'y tenait pas assez de place, et qu'au
contraire de ce que nous attendions, les œuvres n'y
servaient que de prétexte à raconter l'histoire de la
vie d'Hugo!
Il est entre autres une petite question que j'aurais
bien aimé qu'il effleurât au moins : c'est celle de
la langue et de « l'impeccabilité » du style de
Victor Hugo. Dans ses plus grands excès, Victor Hugo
passe pour avoir toujours respecté la langue, et
tandis que l'on se complaît à relever chez Lamartine
des négligences ou des incorrections qui n'en sont
point souvent, il -est admis qu'on en chercherait vai-
nement dans l'œuvre entière d'Hugo. Qu'en pense
M. Biré?
Que pense-t-il de cette phrase, qu'il a lui-même
citée pour en faire la conclusion de son livre : « H
est, — dit Hugo dans la préface de l'édition défini-
-tive de ses Œuvres^ — il est un don suprême qui se
fait souvent seul, qui n'en exige aucun autre, qui
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 71
quelquefois reste caché, et qui a d'autant plus de
force qu'il est plus renfermé. Ce don, c'est l'estime ».
Oserai-je avouer que je n'entends pas bien ce que
c'est que ce don, « qui se fait souvent seul », et qui,
tout « suprême » qu'il soit, cependant « n'en exige
aucun autre ». Mais pourquoi a-t-il « d'autant plus
de force » qu'il est « plus renfermé? » c'est ce que
j'entends encore moins. On dira que le poète était
bien vieux alors? Prenons-le donc dans sa jeunesse et
lisons les Deux îles :
11 est deux îles dont un monde
Sépare les deux océans.
Cela veut-il dire qu'il y aurait quelque part deux
îles séparées des deux océans par un monde? On est
tenté de le croire d'abord. Mais ccmme il s'agit de
la Corse et de Sainte-Hélène, il faut entendre que les
deux îles, avec les deux océans qui les baignent, sont
séparées l'une de l'autre par le continent africain.
C'est une amphibologie bien caractérisée.
L'air était plein d'encens, et les prés de verdures
Quand il revit ces lieux, oii par tant de blessures,
Son cœur s'est répandu :
il faudrait, si je ne me trompe :
Où son cœur s'était répandu;
comme l'on dit : « Il faisait beau quand je revis les
lieux où s'était écoulée ma jeunesse ». Hugo lui-
72 NOUVEAUX ESSAIS
même, nous le savons, aimait à « éplucher » ainsi
Corneille et surtout Racine, — Racine, dont il a
presque aussi mal parlé que M. Yacquerie! Mais aimez-
vous encore beaucoup ces vers, et pourriez-vous me
les expliquer :
Quand noire âme, en rêvant, descend dans nos entrailles,
Comptant dans notre cœur, qu'enfin la glace atteint,
Chaque douleur tombée et chaque songe éteint?
Musset, à qui l'on reproche aigrement l'incohérence
de ses métaphores, n'en a pas au moins de plus
bizarre que celle de cette âme qui descend dans les
entrailles et qui, je ne sais comment, y rencontre le
cœur; — et voilà bien des affaires pour dire : « Quand
nous repassons en mémoire les jours que nous avons
vécus!.. »
En tout cas, puisque je n'ai pas rougi de proposer
la question, je voudrais qu'on prît la peine de l'étudier
quelque jour d'un peu près. Il y a des Lexiques de la
langue de Molière : n'en pourrait-on pas dresser un de
la langue d'Hugo? On ne négligerait pas aussi, par
la même occasion, d'étudier ses rimes, que peut-être
on ne trouverait pas aussi riches ni aussi neuves que
l'a prétendu Théodore de Banville dans un petit traité
de versification, qui est un chef-d'œuvre àliumour en
même temps que de flatterie à l'adresse du maître. Et
peut-être qu'après tout, le problème ne serait pas moins
intéressant que de rechercher ce que Victor Hugo n'a
pas répondu, le 21 mai 1850, à une voix de droite
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 73
qui l'interrompait. II apprenait ses discours par
cœur.
Que si maintenant quelqu'un nous reprochait qu'au
lieu de prendre le livre de M. Biré pour ce qu'il est,
nous lui offrons, en en rendant compte, un moyen de
le refaire, la réponse est facile. Il y a, comme on
disait jadis, une « constitution » des sujets, et par
suite, il y a une manière de les traiter qui est telle,
que toute autre est moins bonne, comme étant moins
conforme à cette « constitution ». En fait, si quelques-
uns de nous s'intéressent encore au personnage poli-
tique de Victor Hugo, nous sommes les derniers; il
faut bien le savoir; et déjà les jeunes gens ne voient
plus en lui que le poète. Ils ont raison ; car ni l'his-
toire ne serait possible, ni la vie même ne serait tena-
ble, si les générations nouvelles héritaient fidèlement
des moindres rancunes de celles qui les ont précé-
dées. Mais, au contraire, puisque, aussi longtemps que
durera la langue française, on continuera de lire et
d'étudier l'œuvre de Victor Hugo, il ne nous faut dès
à présent retenir de sa vie que ce qui importe à l'in-
telligence de son œuvre, et n'y rien chercher de plus
que les raisons de ce qui nous choque ou de ce que
nous admirons dans son œuvre. Pour justifier un
jour l'un des hommes qui sans doute ont le plus
insolemment foulé aux pieds tous les droits de l'huma-
nité, — mais dont les intérêts anglais ne perdront pas
de sitôt la mémoire, — Clive, ou Warren Hastings
peut-être, Macaulay a quelque part écrit que les
5
74 ESSAIS SUR LA LITTÉRATURE
« hommes extraordinaires, qui ont accompli des
choses extraordinaires, ont droit à une mesure d'indul-
gence extraordinaire ». Je ne voudrais pas aller jus-
que-là! Quelques devoirs sont les mêmes pour tous
les hommes; et surtout si l'on considère combien la
différence est petite, souvent, d'un homme « extraor-
dinaire » à celui qui l'est moins. Pouvons-nous
cependant parler d'Hugo ou de Lamartine comme on
ferait d'un membre quelconque de nos Assemblées
délibérantes? de ceux qui n'ont vécu que par et pour
la politique? et ne devons-nous pas, en dépit de nous-
mêmes, essayer de prévenir et de préparer le juge-
ment de la postérité? C'est le scrupule qu'en termi-
nant je soumets à M. Biré; — et j'espère qu'il ne le
trouvera pas contradictoire au souci que j'ai eu, en
commençant, de revendiquer pour lui le droit d'être
un peu partial?
1" octobre 1891.
OCTAVE FEUILLET
Peu d'écrivains, au cours d'une carrière de près
d'un demi-siècle, ont remporté plus de succès, de
plus flatteurs, de plus glorieux, — de plus légitimes
aussi, — que l'auteur du Roman d'un jeune homme
pauvre, de Sibylle, de Monsieur de Camors, de Julia de
Trécœur, du Journal dune femme, de la Morte; et
cependant peu d'écrivains, jusqu'à leur dernier jour,
ou jusqu'au lendemain même de leur mort , ont
trouvé la critique plus malveillante, plus hostile, et,
disons le mot, plus injuste...
Je ne fais point allusion à ceux de ses rivaux, ou
de ses successeurs, qui, comme l'auteur de la Bête
humaine, ont cru l'avoir jugé d'un mot, en l'appelant,
celui-là : « le Musset des familles », ou celui-ci :
« l'auteur favori de l'impéralricc Eugénie ». Nous
reviendrons dans un instant sur « le Musset des
familles ». Mais si ce n'est pas, sans doute, une
preuve de talent que de savoir plaire aux impéra-
76 NOUVEAUX ESSAIS
trices, en serait-ce donc une que de les offenser,
comme on a fait depuis, elle et tout leur sexe, dans
la préférence qu'il est naturel, — et même heureux,
— qu'elles donnent à ce qui est noble sur ce qui est
vulgaire, à ce qui est distingué sur ce qui l'est moins,
à ce qui est « propre » sur ce qui ne l'est pas? Cette
manière d'envelopper la réputation d'un écrivain
dans la disgrâce d'une femme malheureuse et d'un
régime tombé, a d'ailleurs quelque chose de niais et
de perfide à la fois, qui ne mérite pas seulement qu'on
y réponde...
Mais ce sont les critiques eux-mêmes qui, pendant
quarante ans, ont affecté de marchander à Octave
Feuillet tout ce qu'ils prodiguaient d'éloges plus
qu'excessifs aux Flaubert, aux Concourt, auxFeydeau,
et qui, même en le louant, n'ont pu se tenir de
mêler, à ce que la force de la vérité leur arrachait en
dépit d'eux, je ne sais quelle expression de mécon-
tentement ou de mauvaise humeur. C'est Sainte-
Beuve, non plus le Sainte-Beuve des Consolations et
Volupté, mais un Sainte-Beuve revenu du monde, le
Sainte-Beuve bourgeois et quelque peu cynique des
Nouveaux lundis, qui a jadis écrit, sur Y Histoire de
SiOylle, deux longs et venimeux articles, où il repro-
chait à Feuillet non seulement son succès, mais la
nature de ce succès, — comme s'il en eût lui-même
encore été jaloux, — et jusqu'aux « équipages de ses
élégantes lectrices ». C'est Edmond Scherer qui s'éton-
nait, qui s'indignait que l'auteur de Bellah, de la Petite
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 77
Comtesse, du Roman d'un jeune homme pauvre, de
Sibylle, osât, comme il disait, « se poser en roman-
cier »; et, depuis lors, ce qu'il y avait, je ne dis pas
d'outré, mais d'impertinent dans ce jugement, ni
Monsieur de Camors, ni Julia de Trécœur, ni le Jour-
nal d'une femme, ne lui ont inspiré, que je sache, le
désir de l'atténuer ou de le rétracter. Il préférait les
Confidences d'un joueur de clarinette! Plus près de
nous encore, après Y Histoire d'une Parisienne, après
la Veuve, après la Morte, ai-je besoin de rappeler à
ses lecteurs comment M. Lemaître a parlé d'Octave
Feuillet? avec autant de légèreté que d'esprit, mais
avec moins d'esprit que d'injustice, et sans une par-
celle de cette sympathie dont il nous reproche de
manquer quand nous parlons, nous, de la Terre ou
du /iêve. Et l'autre jour, enfin, dans une petite note
du Temps, tout ce que M. France voulait bien accorder
à Feuillet, c'était que ses romans, datés comme ils
sont du « règne de la crinoline », revivraient peut-
être avec elle, quand ils auront comme elle, ainsi que
les « paniers » et que les « falbalas », à défaut d'autre
charme, celui des choses pour toujours passées. Est-
ce que, par hasard, aux romans d'Octave Feuillet
M. France, aussi lui, préférerait ceux de M. Fernand
Calmettes et de madame Jane Dieulafoy?
Non pas qu'à notre tour, en rendant à Octave
Feuillet l'hommage que nous lui devons, nous nous
proposions de nous aveugler volontairement sur ses
défauts, ni même que notre amitié, qui fut grande
78 NOUVEAUX ESSAIS
pour lui, se croie tenue de les passer sous silence.
Aussi bien que personne, nous savons, — et nous le
disons tout de suite, — qu'une partie de son œuvre
est déjà caduque, et ni à'Onesta ni de Bellah, ni même
du Roman d'un jeune homme pauvre, nous ne faisons
plus d'estime ou de cas qu'il ne faut. Son théâtre non
plus, — nous le craignons du moins, — ne lui sur-
vivra guère, ni la Tentation, ni la Belle au bois dor-
7nant^ ni Montjoîe, ni Julie, ni le Sphinx. Faut-il seu-
lement faire exception pour le Village, pour/e Cheveu
blanc, pour le Cas de conscience^ et la valeur propre-
ment dramatique n'en est-elle pas très inférieure à la
valeur morale?... Mais, après tout cela, ce que nous
osons bien dire, et ce que nous allons essayer de
montrer, c'est que peu de romanciers ont mieux
connu le « monde » ; c'est que nul, dans notre siècle,
n'a mieux peint la femme, — non pas même l'auteur
de Vale.ntine et d'Indiana, qui ne connut en réalité
que madame Sand; — et nul surtout, depuis Prévost
ou depuis Racine même, n'a su le secret, en faisant
servir le roman à de plus nobles usages, de nous
conter en même temps, dans une langue d'abord plus
précieuse ou plus nerveuse, et ensuite plus ferme et
plus simple, mais toujours élégante et aisée, de plus
jolies, de plus hardies, de plus tragiques histoires
d'amour.
SUR LA LITTERATURE CONTEMPORAINE. 79
I
Je ne parlerai pas de l'homme. Il n'a point caché
sa vie, mais il ne l'a pas étalée non plus; et, pour me
servir de ses propres expressions, « l'un des mérites
comme l'un des bonheurs en fut d'être obscure ». Je
n'insisterai pas davantage sur les premiers essais de
l'écrivain. Il suffit de savoir que, lorsque Feuillet
débuta, aux environs de 1846, le romantisme, encore
que mal remis du retentissant échec des Burgraves,
régnait pourtant toujours. Et, en effet, ce n'était pas
Scribe ou Ponsard dont l'influence pouvait contre-
balancer celle des Dumas et des Hugo, des Balzac et
des George Sand, des Musset et des Mérimée. Il y
avait d'ailleurs en Feuillet un goût inné de la distinc-
tion, et, quoiqu'il n'eût pas été bercé « sur les genoux
d'une duchesse », il y avait une habitude naturelle
d'esprit, si je puis ainsi dire, déjà trop aristocratique,
pour qu'il pût s'accommoder de ce que les ennemis du
romantisme, en ce temps-là, mêlaient à leur solide et
louable bon sens, d'inélégance, de lourdeur, et même
de vulgarité. Comme tous les jeunes gens, Feuillet
commença donc par imiter les maîtres qu'il avait
admirés du fond de sa province ou qu'il avait lus en
cachette au lycée : George Sand, dans Onesta, sa
première nouvelle ; Musset, dans le Fruit défendu, dans
Alix, qu'on lit encore avec plaisir, dans Rédemption^
80 NOUVEAUX ESSAIS
— qui est sa Marion Dclormc ou sa Dame aux camé-
lias^ — dans le Pour et le Contre^ dans le Cheveu blanc;
Balzac enfin ou Jules Sandeau dans Bellah, son pre-
mier roman, ressouvenir ù peine déguisé des Chouans et
de Mademoiselle de LaSeiglière. Entre tous ses récits,
disons-le pour n'y plus revenir, Bellah est le seul,
comme l'a fait jadis observer M. Montégut, où Feuillet
n'ait rien mis de lui-même; le seul dont on ne voit
pas qu'il ait eu des raisons de l'écrire.
L'influence de Sandeau se retrouve encore dans le
Roman d'un jeune homme pauvre, et même beaucoup
plus lard, jusqu'en 1865, dans la Belle au bois dor-
mant. Si l'on y ajoute l'influence de Scribe, aisément
reconnaissable dans une petite comédie : Péril en ta
demeure, qu'on ne croirait jamais qui fût de l'auteur
de Sibylle et de Monsieur de Camors, on aura dit, je
pense, tout ce que Feuillet dut à ses prédécesseurs,
— et on peut commencer de l'étudier dans la partie
vraiment originale et vraiment personnelle de son
œuvre.
Sans parler, en effet, de ceux qui, comme ils le
disent en leur style, n'ont voulu voir dans son œuvre
entière qu'un « délayage de Musset et de George
Sand », a-t-on bien assez remarqué ce qu'il y a déjà
de lui, qui n'appartient qu'à lui, dans quelques-unes
de ces « imitations? » et, pour quelques autres —
la Crise, par exemple, ou l'Ermitage, ou la Clef d'or,
ou le Village, l'Urne même et Dalila surtout — a-t-on
bien assez loué ce qu'elles avaient alors de tout à fait
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 81
neuf? « Commérages, bavardages, menus propos,
petites manières de toutes sortes de gens, » ni Musset
dans ses proverbes, ni George Sand dans ses romans,
ne les avaient ainsi rendus au naturel, avec cette
aisance et cette vérité, avec cette justesse d'accent
et ce bonheur d'imitation. George Sand et Musset
étaient peut-être au-dessus, mais ils étaient en
dehors du ton; et les clercs de notaire parlaient chez
eux comme des poètes, mais quelquefois aussi les
marquis comme des confiseurs. Autre mérite, à nos
yeux, et mérite qu'on chercherait en vain dans les
proverbes de Musset ou dans les comédies mêmes de
Marivaux, — car que signifie Arlequin poli par V amour
et à quoi dirons-nous bien que riment les Caprices de
Mariannci — chacune de ces petites pièces avait un
sens; elle tendait, sans en avoir l'air, à prouver quel-
que chose; et, sans qu'on y prît garde, elle le prou-
vait. Enfin une même idée, que nous retrouverons
dans Sibylle et jusque dans la Morte, reliait entre
elles ces « esquisses » ou ces « études » de la vie
mondaine... Mais en insistant, je craindrais de donner
à la Crise ou à VUrne plus d'importance que l'au-
teur ne leur en attribuait lui-même. Je craindrais
surtout d'imiter ces critiques, dont quelques-uns, en
louant les Scènes et Proverbes, n'y ont cherché, en
vérité, qu'un prétexte à déprécier ses romans.
Comme si, cependant, quelques qualités qu'on
apprécie dans les Scènes et Proverbes, ce n'était pas
les mêmes qu'on retrouve dans la Petite Comtesse,
5.
82 NOUVEAUX ESSAIS
dans le Roman dun Jeune homme pauvre, dans VH'is-
ioire de Sibylle! Elles y sont seulement plus appa-
rentes et plus fortes. C'est ainsi que le style, plus
franc et plus direct, y est déjà presque entièrement
dépouillé de ce qu'il avait encore d'affectation ou
d'afféterie même, dans VErmitage, par exemple, ou
la Partie de dames. La rapidité n'en a plus rien de
romantique : peu de portraits, peu de descriptions, à
peine quelques dissertations; mais des faits, des sen-
timents; et les personnages presque uniquement
caractérisés par leurs discours ou par leurs actions.
Notons et retenons ce point. Si le dialogue est une
partie considérable de l'art du romancier, et si peut-
être il n'y a rien de plus rare que le talent de le faire
servir à la peinture des caractères, aucun romancier
contemporain, — je dis aucun, ni George Sand, ni
Balzac, — ne l'a possédé chez nous au même degré
que Feuillet; et la Petite Comtesse ou le Roman d'un
jeune homme pauvre en sont déjà la preuve. Ces pre-
miers romans témoignaient encore d'un art de traiter,
ou, comme on disait jadis, de manier les passions,
presque plus rare que celui de les faire parler. S'il
n'y avait de l'inexpliqué dans la Petite Comtesse, et
trop de sentimentalisme ou de convention dans le
Roman d'un jeune homme pauvre, mais surtout si la
pauvreté passagère et trop dorée du héros ne mentait,
en quelque sorte, au titre de ce roman célèbre, —
« le plus grand succès de larmes » du xix° siècle, —
Feuillet, dès ce temps-là, n'eût eu qu'à se recom-
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 83
mencer. Mais aussi bien ou mieux que personne, il
savait ou il sentait ce qui lui manquait encore. Il
savait aussi ce qu'il lui fallait faire pour l'acquérir;
et clans l'intervalle des six ans qui séparent le Roman
d'un jeune homme pauvre et la Petite Comtesse de
V Histoire de Sibylle, c'est à quoi, sans se laisser ni
décourager par la critique, ni étourdir par le succès,
il allait travailler.
Il avait l'imagination naturellement romanesque et
le tour d'esprit volontiers optimiste. Ce sont deux
choses qui vont assez habituellement ensemble : ce
sont deux mots aussi qui demandent qu'on les
explique un peu; — et surtout le premier. Puisque
nous ne vovons pas, en effet, que l'on reproche à une
comédie d'être trop « comique », d'où vient que l'on
blâme un roman d'être trop « romanesque »? et cela
ne serait-il pas presque plus contradictoire encore que
plaisant. Pourquoi nos romanciers ne se défendent-
ils aujourd'hui de rien tant que d'être « romanes-
ques »? Pourquoi ce mot, lui tout seul, emporte-t-il
je ne sais quelle idée de ridicule? Et s'il y a sans
doute plus d'une manière d'être « romanesque »; s'il
y en a même beaucoup; si celle de George Sand dans
Indiana ou dans Valentine diffère de celle de Balzac
dans la Dernière incarnation de Vautrin, ou si celle
de Dumas dans les Trois Mousquetaires n'est pas celle
de Sandeau dans la Maison de Penarvan, n'y en a-t-il
pas une bonne? plus d'une, peut-être? Et, quand on
a dit de Feuillet qu'il avait l'imagination romanesque,
84 NOUVEAUX ESSAIS
est-ce assez? ou même qu'en a-t-on dit? Mais, ce
qu'il faut savoir, c'est en quoi le romanesque a con-
sisté pour lui, et rien n'est plus facile, puisqu'il a lui-
même pris soin de nous l'apprendre.
Je crois bien qu'en effet il songeait moins à Scribe
qu'à lui-même quand il s'exprimait ainsi, dans son
Discours de réception à r Académie française :
« Ce qui répugnait à Scribe, ce qui lui semblait dan-
gereux et haïssable, c'était l'exagération vaine, la
chimère, l'affectation, le faux ; c'était la fantaisie
substituée à la morale; c'était la passion érigée en
maîtresse vertu, en devoir suprême, en règle unique
de la vie. Mais autant que personne, il avait dans le
cœur et dans l'esprit l'intelligence bienveillante,
l'amour même, et le culte de ces sentiments désinté-
ressés, de ces délicatesses exquises, de ces nobles
exaltations qui forment, dans une région supérieure
au devoir lui-même, le domaine de la beauté morale;
mais autant que personne il savait qu'il y a dans les
limites du vrai et du possible, un idéal généreux, qui
est le romanesque des honnêtes gens; et cet idéal, il le
propose, il le recommande sans cesse à ceux qui peu-
vent être tentés de le méconnaître ou de le dédai-
gner. »
N'est-ce pas lui visiblement, n'est-ce pas l'esprit de
son œuvre qu'il définissait en ces termes, et non pas,
— quoi qu'il en crût peut-être, — la nature d'imagi-
nation de l'auteur de la Camaraderie? C'est l'Ermi-
tage et la Clef dor qui sont ce « romanesque des
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 83
honnêtes gens, » et non pas Bataille de Dames. C'est
le Roman d'un jeune homme pauvre; ce n'est pas le
Domino noir ou Piquillo Alliaga. C'est lui, Feuillet,
— avec Augier, dont la Gabrielle est de 1849, et avant
Flaubert, — qui a dénoncé le premier « l'exagéra-
tion vaine, la chimère, le faux, l'affectation, la pas-
sion érigée en devoir suprême ou en règle de la vie »,
et généralement ce qu'il y avait, dans l'esthétique
du romantisme, de plus dangereux encore pour la
morale des honnêtes gens que pour la littérature.
Ce « romanesque » a, en un mot, commencé la
déroute du « romantisme » ; et quand on lui reproche
d'être ou d'avoir été trop « romanesque », nous, au
contraire, nous l'en louons, si par hasard c'est cela
qu'on veut dire! 0 duperie des mots, et fureur de
« blasonner » les gens! Si nous avons quelque chose
dans notre littérature qui ressemble aux petits chefs-
d'œuvre du naturalisme hollandais, à quelque Miéris
ou à quelque Gérard Dow, — pour la familiarité de
la donnée, pour l'intimité du caractère, pour le fini
de l'exécution — c'est le Village, où Feuillet a si bien
exprimé de qu'il peut y avoir de poésie cachée, sous
la règle, et dans l'uniformité d'une humble destinée
provmciale. Et ce n'est pas un hasard, ce n'est pas
une rencontre; et c'est ainsi qu'il a toujours entendu
le « romanesque >>; et j'en trouve encore la preuve,
bien des années plus tard, dans ce passage du Jour-
nal d'une femme :
« Ah! mon Dieu! ce n'est pas contre les idées roma-
86 NOUVEAUX ESSAIS
nesiiuos qu'il faut mettre en garde la génération pré-
sente... le danger n'est pas là pour le moment... Et
puis, je ne comprends pas cette manie qu'on a d'op-
poser toujours la passion au devoir, — la passion
par-ci, le devoir par-là, — comme si l'un était néces-
sairement le contraire de l'autre... Mais on peut
mettre la passion dans le devoir... et non seulement
on le peut, mais on le doit... car le devoir tout seul
est bien sec, je vous assure... Vous dites qu'il n'est
pas poétique?.. C'est parfaitement mon avis... mais
il faut qu'il le devienne pour qu'on ait du plaisir à le
pratiquer... et c'est précisément à poétiser le vul-
gaire devoir, que servent ces dispositions romanes-
ques contre lesquelles on lance l'anathème. »
C'est une grand'mère qui parle, à des jeunes gens,
à des jeunes filles, et son langage aisé n'a pas sans
doute la précision ni le pédantisme de celui d'un
théoricien du romanesque, mais on entend assez ce
qu'elle veut dire; et elle le dit assez clairement pour
que ce soit le romancier qui parle par sa bouche.
Le romanesque et l'optimisme ont donc consisté
pour Feuillet, non point du tout à croire qu'une pro-
vidence, une fortune, ou un hasard propice finissaient
toujours pas « arranger » les choses, puisque per-
sonne, à vrai dire, n'a écrit des romans plus tragi-
ques, dont les dénouements soient plus cruels, san-
glants, et irréparables. Sous ce rapport, aux romans
de Balzac, les romans de Feuillet sont à peu près
ce que sont les tragédies de Corneille aux comédies
sur. LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 87
de Molièce : ils sont aux romans de George Sand,
— qui finissent presque toujours trop bien, par
quelque bon mariage ou par quelque adultère con-
fortable, — ce que la tragédie de Racine est aux
comédies de Marivaux. N'est-ce pas dire encore que
le romanesque n'a pas non plus consisté pour lui
dans l'extraordinaire des aventures ou dans Tinvrai-
scmblance des événements : — si de même que le
Village en effet, la Crise, l'Ermitage, la Ch'f d'or sont
des scènes de la vie réelle; — ni dans l'idéalisation
des personnages : — si M. de Camorsou M. de Maures-
camp, par exemple, dans VHistoire d'une Parisienne,
pour ne rien dire de madame de Campvallon, de
Julia.de Trécœur, ou de Sabine Tallevaut, dans la
Morte, ne sont pas très éloignés d'être de simples
criminels? Ou bien le trouverait-on « romanesque »
peut-être, d'avoir mis en scène dans ses romans tant
de comtesses et tant de marquis, au lieu de chefs de
gare et de demoiselles de magasin?.. Mais tout ce
qu'il faut dire, c'est qu'il a commencé par croire la
vie plus facile et l'humanité meilleure qu'elles ne le
sont; le devoir plus agréable; et la passion plus
aisée, je ne dis pas précisément à vaincre, mais à
diriger.
Sainte-Beuve l'avait assez bien démêlé, qu'une
part au moins de son « romanesque », l'auteur de la
Petite Comtesse et des Scènes et Proverbes la tenait
« de l'éducation première qu'il avait reçue, de son
milieu d'enfance et de jeunesse, de l'ensemble de ses
88 NOUVEAUX ESSAIS
habitudes et de ses mœurs ». Il voulait dire, et, en
somme, il disait que, pour écrire le vrai « roman
d'un jeune homme pauvre », ce qui manquait surtout
à Feuillet, c'était d'avoir éprouve lui-même, ou cou-
doyé la vraie pauvreté, celle que les hommes secou-
rent, mais qu'ils ne haïssent pas moins à l'égal d'un
vice. Dans ce milieu « bourgeois et distingué » que
fréquentait l'auteur, s'il avait été, par là même, pré-
servé de bien des contacts, il avait été privé de plus
d'un sujet d'observation et de bien des occasions
d'expérience. A peine même pouvait-on dire qu'il
eût traversé « la vie littéraire », la vie de bohème; et
tout ce que ses aristocratiques modèles avaient
déployé devant lui de grâces apprises et de beaux
sentiments convenus, s'il n'en avait pas été la dupe,
comme on le devinait à la légère et piquante ironie
de sa manière, on pouvait craindre qu'il ne le devint.
C'est ce qu'il comprit, et sans changer de modèles, il
étudia de plus près, d'un œil toujours charmé, mais
déjà plus attentif, ceux qu'il avait accoutumé d'imiter,
et que d'ailleurs il ne devait jamais cesser de pré-
férer aux autres. Il était ainsi fait qu'il aimait mieux
les salons que les bouges, et je dirai tout à l'heure
ce que nous avons gagné, nous qui le lisons, à cette
préférence. Mais au lieu de se jouer à la superficie
des choses, il attacha son observation aux drames
éternellement humains, qui se jouent entre marquis
et baronnes, comme entre couturières et mécaniciens.
Il vit qu'un sourire, une rougeur, un air de tète, un
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 89
épigramme trahissaient quelquefois plus d'ardeur, ou
de violence même de passion, que n'en expriment,
dans un autre monde, les interjections, les larmes ou
les injures. Et de la peinture de ces passions, enve-
loppées, ou si je puis ainsi dire, comme ouatées de
discrétion, mais intérieurement exaspérées de toutes
les contraintes que leur imposent l'éducation et
l'usage, il conçut l'ambition d'en faire quelque chose
qui fût aussi noble et aussi « fort » à la fois que la
tragédie de Racine, quAudromaque ou que Bajazet.
Et nous, — maintenant que la mort nous a délié la
langue, — serons-nous suspects de flatterie, si nous
disons qu'il y a presque réussi?
Ce qui d'ailleurs ne laissait pas encore, vers le
même temps, entre 1850 et 1860, de contribuer à
préciser ce qu'il y avait d'inconsistant et d'un peu
vague dans le romanesque de sa première manière,
c'était l'expérience qu'il faisait du théâtre, avec sa
Dal'ila d'abord ; puis avec son Roman d'un jeune homme
■pauvre, adapté pour la scène; et successivement avec
la Tentation, avec Montjoie, — celle de toutes ses
pièces que je crois qu'il aimait le plus, — et avec la
Belle au bois dormant.
Parmi beaucoup de conventions, que l'on peut bien,
si l'on le veut, qualifier d'arbitraires, il est pourtant
vrai que le théâtre a des exigences de clarté, de
rapidité, de logique, et de précision que n'a point le
roman. Les caractères, par exemple, n'y sauraient
avoir cette espèce de flottement, pour ainsi parler,
90 NOUVEAUX ESSAIS
OU d'inelétermination qu'on leur souffre, et qui sou-
vent même nous charme, dans le roman. Pareille-
ment, l'imitation de la vie n'y est pas plus fidèle,
mais, comme l'inexactitude en est plus promptement
aperçue ou sentie, il faut donc que la j-essemblance y
soit aussi plus apparente, et par conséquent le détail
plus réel. On n'y peut pas « situer » ou « planter »
des scènes de la vie réelle dans un décor de féerie ou
de ballet, et le marquis ou le bourgeois n'y sauraient
porter la même redingote, les même gilets, les
mômes cravates. Il faut encore que le dialogue y ait
quelque chose de plus vif et de plus large à la fois;
de plus décisif et de plus « coupant », si je puis ainsi
dire. Pour tous ceux dont l'errante imagination
s'abandonnerait volontiers au cours sinueux de leur
rêverie, comme aussi pour tous ceux dont l'observa-
tion subtile, ayant quelque chose de trop « choisi »,
risquerait, par là même, d'avoir quelque chose de
trop étroit, le théâtre est la meilleure école...
Feuillet en fit l'épreuve, et il en profita. Non pas,
comme je l'ai déjà noté plus haut, que, s'il a rem-
porté de grands succès au théâtre, je les croie vrai-
ment durables. On joue, dit-on, souvent encore la
Tentation en Allemagne, mais je ne conseillerais à
aucun de nos directeurs de la remettre à la scène; et
ni Montjoie, ni Julie, ni le Sphinx ne s'inscriront au
répertoire. J'en ai peur, si je n'en suis pas sûr!
Étail-il peut-être trop romancier pour être auteur
dramatique aussi? Car, s'il n'y a guère de sujet de
?UR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 91
roman qui ne puisse devenir un sujet de drame — et
réciproquement — cependant la manière de les traiter
diffère; et lui-même le savait bien, qui n'a mis que
bien peu de ses romans à la scène! La correction un
pou froide et la sobriété de son style, dont il affectait,
quand il écrivait pour la scène, de retrancher les
moindres ornements, y font-elles peut-être l'effet
de la sécheresse? Ou bien encore son genre de
talent, ennemi de la vulgarité, mêlé de délicatesse et
de force, s'accommodait-il assez mal des conditions
matérielles de la scène? de son optique grossissante?
de la qualité du public? et de certaines concessions
qu'il faut toujours lui faire? Je ne sais; et c'est, d'ail-
leurs, une question qu'on peut se passer de décider.
Mais je sais, en revanche, qu'il avait certainement
quelques-uns des dons de l'auteur dramatique, s'il ne
les avait pas tous; et il faut dire ici que, de les avoir
transportés dans le roman, c'est une autre part, et
non pas la moindre encore de son originalité.
Tous ses romans sont dramatiques ; — et pour aper-
cevoir le prix de ce genre de mérite jusque dans
V Histoire de Sibylle, il suffît de la comparer à Made-
moiselle La Quintinie. Les « situations » y abondent,
toujours fortes, jamais invraisemblables, et quand
elles sont le plus extraordinaires, toujours sauvées,
toujours rendues probables ou nécessaires parla lon-
gueur et l'habileté des préparations. J'en ait fait jadis
la remarque : Feuillet n'entre pas brusquement, bru-
talement en matière, in médias res; et il en a d'excel-
12 NOUVEAUX ESSAIS
lentes raisons, que j'ai essayé de donner, et qui sont
(les raisons d'auteur dramatique. Ses caractères sont
daiUeurs et d'abord entiers, constants, semblables à
eux-mêmes, « posés » et suivis, savamment nuancés,
mais non pas anatomisés, compliqués et brouillés à
force de « psychologie ». Telle est Sibylle, telle est
Julia de Trécœur, tel est M. de Camors, tel est M. de
Maurcscamp. Ils ne se font pas sous nos yeux, ils se
développent, ou, pour mieux dire, ils développent
ridée que Feuillet nous a donnée d'eux. Leurs atti-
tudes et leurs gestes encore ne sont pas indiqués
avec moins de précision que le jeu de leurs physio-
nomies. On en trouvera partout d'innombrables
exemples, dans JuUa de Trécœur, dans Monncur de
CcDiiors, dans l'Histoire d'une Parisienne : un acteur
n'aurait qu'à s'y conformer. Le style enfin, direct et
agissant, net et rapide, impersonnel et objectif, s'il a
d'autres qualités, a surtout celle-ci, qui est dramati-
que entre toutes, de ne pas attirer ou débaucher l'at-
tention, mais au contraire de l'aider, de la soulager,
d'en sauver la fatigue.
Si Feuillet ne laissera donc pas dans l'histoire du
théâtre la trace ineffaçable qu'il laissera dans l'his-
toire du roman contemporain, il ne faut pas regretter
pour lui, ni nous plaindre qu'il ait fait du théâtre. A
s'enfermer dans le roman, il eût écrit plus de Roman
d'un jeune homme pauvre que àt Petite Comtesse. Mais
les nécessités de la scène achevèrent de l'enlever à
son romanesque. En sortant du petit monde où il
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 93
s'était conliné jusqu'alors, il lui fallut modifier, avec
la nature de son observation, les moyens de la rendre.
Et, après l'expérience de la vie, ce qui lui manquait
encore, la pratique du théâtre le lui donna.
Joignons-y l'influence des idées ambiantes.
« 11 y aurait quelque naïveté, — disait J.-J. Weiss,
en 1858, dans un article célèbre sur la Littérature
brutale, — à signaler, après mille autres, ce dévelop-
pement excessif des intérêts matériels qui tend à
devenir la loi de la société... Mais ce phénomène en
entraine d'autres, dont nous sommes plus particuliè-
rement responsables, et contre lesquels il est possible
de réagir; tous ensemble se résument dans une lente
et singulière corruption des mœurs publiques, dont
la bourgeoisie opulente et les classes aisées ne paraissent
point assez craindre de se rendre responsables. Tout ce
gui est idéal est aujourd'hui méprisé. » C'est ce que
devraient savoir ceux de nos critiques, — puisqu'il en
est encore quelques-uns, — qui reprochent aux
romans de Feuillet d'être trop « romanesques ». Ne
seraient-ils pas trop « positifs » eux-mêmes, trop
« réalistes », sans le bien savoir? et parce que c'est
un beau roman que 3Iadame Bovary, les autres n'ont-
ils donc de valeur et de prix qu'autant qu'ils appro-
chent de celui de Flaubert, et, au besoin, qu'ils le
recommencent? Mais, en réalité, lorsque l'auteur des
Scènes et Proverbes, après avoir lui-même rétabli
contre le faux idéalisme des derniers romantiques les
droits de la nature et de la vérité, vit le « natura-
94 NOUVEAUX ESSAIS
lisme » ou le « posilivisiuc » à leur tour envelopper
et confondre dans la même dérision insultante tout
ce qui fait Tagrément ou l'ornement de la vie, le
poète ou le moraliste qu'il y avait en lui se révoltè-
rent à la fois. Puisque l'on contestait les titres de
l'idéal, il se proposa de les retrouver. Non content de
plaire, il conçut, aussi lui, l'ambition, s'il le pouvait,
« d'encourager et de consoler les cœurs qui luttent »,
ainsi que l'y avait plusieurs fois invité la critique. Il
sortit de sa calme retraite pour entrer dans la lutte
et se mêler de sa personne à la bataille des idées. Il
revendiqua pour l'art en général, et pour le roman
en particulier, le droit « de discuter les idées les plus
hautes » ; et il résolut de faire servir la fiction à
quelque chose de plus utile qu'à distraire une heure
ou deux de leurs graves travaux les ennuyés de la
politique et de l'administration.
J'essaierai tout à l'heure de dire comment il y a
réussi. Mais ce que l'on voit dès à présent, c'est com-
bien sa seconde manière, pour ce seul motif, allait
nécessairement différer de la première. C'en était fait
de l'épicurisme élégant où son imagination délicate
s'était complu jusqu'alors; et c'en était fait de ce
goût du romanesque et du rêve oti l'on avait pu
craindre qu'il ne s'attardât. Désormais, il n'en devait
retenir que ce qui servirait, en rendant ses fictions
plus séduisantes, à les rendre aussi plus persuasives.
Pour agir plus efficacement sur son temps, il allait
en étudier les idées et les hommes de plus près qu'il
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 9b
n'avait fait encore. Il allait soumettre ses convictions
ou ses croyances à cet examen qu'il faut bien que
tout homme digne de ce nom en fasse une fois dans
sa vie. Mieux encore : il allait, pour ainsi dire, inviter
ses lecteurs à le faire avec lui. S'il y avait un moyen
de réagir contre cette « corruption des mœurs publi-
ques », il allait le chercher avec eux, et, persuadé
que, comme on le disait, si quelqu'un était respon-
sable de cette corruption, c'était « la bourgeoisie
opulente » et les « classes aisées », c'est à elles qu'il
allait s'adresser. Depuis VHisioire de Sibylle, qui
parut dans la Revue des Deux Mondes en 1862, jusqu'à
la Morte, qui est de 1885, ce n'est pas à une autra
fin, comme on le va voir, que presque tous ses romans
allaient tendre.
II
« Les vrais conquérants sont ceux qui se modèrent :
je voudrais donc que le roman, dans l'intérêt de sa
gloire et même aussi de nos plaisirs, fût un peu moins
ambitieux. Vous parliez tout à l'heure, monsieur,
d'un chef-d'œuvre que vous nommiez à bon droit
immortel; or savez-vous, sans compter beaucoup
d'autres raisons, ce qui pour moi fait que Gil Blas
est vraiment un chef-d'œuvre? C'est qu'il consent de
bonne grâce à n'être qu'un roman, à nous amuser
96 NOUVEAUX ESSAIS
sans fatigue, à nous donner tout simplement, dans
un miroir légèrement moqueur, mais lucide et fidèle,
le spectacle de la vie humaine. » Ainsi parlait, le
26 mars 1863, M. Vitet, recevant, en sa qualité de
directeur de l'Académie française, l'auteur de Vllis-
toire de Sibylle. Mais si l'usage permettait au récipien-
daire de reprendre à son tour la parole, Feuillet
aurait pu lui répondre : « En fait de conquérants, le
croirez-vous, monsieur, j'en ai connu de toutes les
manières, et je n'ai pas vu que les moins modérés,
Alexandre ou Napoléon, aient passé pour les moin-
dres. J'ai parlé de Gil Blas, mais j'ai parlé d'un autre
chef-d'œuvre. Or savez-vous, sans compter beaucoup
d'autres raisons, ce qui fait pour moi que VHéloise est
un chef-d'œuvre ? C'est qu'elle ne consent pas à
n'être qu'un roman, à nous amuser sans nous faire
penser; c'est que l'auteur s'y est proposé quelque
chose de plus; c'est que Saint-Preux et Julie y discu-
tent quelques-unes des questions les plus hautes qui
puissent intéresser les hommes et la société . »
N'est-ce pas Feuillet qui aurait eu raison? Quiconque
écrit prend un peu charge d'âmes; et les idées qu'un
romancier croit justes, il a, je pense, autant qu'un
député, le droit de les répandre, et aussi de faire
servir à leur diffusion les moyens de son art.
Ai-je besoin de résumer VHisloire de Sibylle, de
rappeler ce qu'elle excita d'émotion en son temps, ce
qu'elle provoqua de vives controverses? et comment
George Sand y voulut répondre, en écrivant Mademoi-
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 97
selle La Quinlinie? « L'aigle puissante s'est irritée
comme au jour de son premier essor, écrivait à ce
propos Sainte-Beuve; elle a fondu sur la blanche
colombe, Ta enlevée jusqu'au plus haut des airs,
par-dessus les monts et les torrents de Savoie; et à
l'heure qu'il est, — le roman était alors en cours
de publication, — elle tient sa proie comme sus-
pendue dans sa serre. » Hélas! vingt-huit ans écoulés
ont quelque peu rabattu de l'ambition de cette méta-
phore; et je ne dis pas que les défauts que Sainte-
Beuve relevait aigrement dans Sibylle y soient devenus
autant de qualités, — ce qui s'est vu cependant quel-
quefois, — mais encore peut-on lire Sibylle avec
plaisir, avec émotion même, et c'est Mademoiselle La
Quintime qui est devenue parfaitement illisible. Quelle
absence d'intérêt I quelle abondance de mots! quelle
ingénuité de pensée ! « L'aigle puissante » avait-elle
seulement compris le livre de « la blanche colombe » ?
Je serais tenté d'en douter, et je dirais pourquoi,
s'il n'était plus intéressant de montrer dans l'His-
toire de Sibylle la suite et le développement d'une
idée qui a toujours été celle de Feuillet, qui fait l'àme
de son œuvre, et qu'on trouvait déjà dans les Scènes
et Proverbes. Écoutez plutôt Suzanne d'Athol, dans la
Clef d'or:
« Dieu sait qu'aucune femme ne fut jamais plus dis-
posée que moi à se contenter du rang modeste, des
humbles devoirs que notre conscience nous assigne
dans le monde; mais il m'est difficile, monsieur, —
6
98 NOUVEAUX ESSAIS
c'est à son mari qu'elle parle, un mari qui ne l'est
pas tout à fait, — il m'est diCficile de nous croire con-
damnées à n'être qu'une espèce de créatures subal-
ternes dont vous pouvez à votre fantaisie refouler,
maîtriser, anéantir même toutes les facultés, tous les
instincts, toutes les passions. Sommes-nous en pays
chrétien? Avons-nous une âme? Qu'est-ce, enfin?
Voyons. Quoi! monsieur! parce qu'il vous a plu de
jeter sur ma personne, ou plutôt sur ma terre de
Chesny, un coup d'oeil favorable, me voilà forcée,
moi, d'oublier tout à coup mes sentiments les plus
chers, de commander à ma tête de ne plus penser, à
mon cœur de ne plus battre; me voilà réduite à
vieillir éternellement dans le port, en vue des bril-
lants horizons où m'emportaient mes songes; à par-
tager votre lassitude, moi qui n'ai pas voyagé, — et
votre mort, enfin, moi qui n'ai pas vécu. »
Dira-t-on que Suzanne d'Athol ne réclame encore
dans le mariage que le droit au roman? mais une
autre, Hélène d'Orthez, dans VErmitage, réclamait
quelque chose de plus :
« Qu'appelez-vous un bon mari? Le mariage est
donc, à votre avis, une de ces transactions, une de
ces affaires purement humaines où il suffît d'apporter
le facile honneur, les qualités superficielles qui font
un galant homme, comme vous dites?... Oui... vous
vous mariez comme les prêtres de certaines reli-
gions barbares accomplissent les rites de leurs an-
cêtres, dont le sens est perdu pour eux; vous vous
SUR LA LITTERATURE CONTEMPORAINE. 99
mariez pour obéir à la vague influence de l'exemple,
de la tradition, de la routine... Vous enfermez toute
la vie d'une femme dans un épisode indiffèrent de
la vôtre, et voilà le mariage!.. Eh bien! monsieur,
tenez, le conseil que vous me demandez, je vais
vous le donner avec une franchise qui vous déplaira
peut-être... Eh bien! ne vous mariez pas! Vous
avez, je le crois sincèrement, beaucoup de loyauté et
même de bonté... Vous seriez un bon mari... à
votre compte... mais pas au nôtre... Je vous le pré-
dis, vous seriez, comme tant d'autres, malheureux,
jaloux à bon droit, trompé peut-être, parce qu'il
vous manque, comme aux autres, l'intelligence sé-
rieuse, élevée, morale... et, laissez-moi vous le dire,
la pensée religieuse de ce que vous faites, de l'acte
où vous vous engagez; parce que vous formez trop
légèrement ces liens que vous voulez si solides ,
et qui ne tiennent à rien quand ils ne tiennent
pas au ciel; parce que vous manquez de foi, com-
prenez-moi bien : de foi en vous-mêmes, en nous, et
en Dieu. »
On le voit, je pense, assez clairement, c'est ici
toute y Histoire de Sibylle : seulement, tandis que
les Suzanne et lesHélène dcsScênes et Provei^bes sem-
blent badiner encore, — puisqu'enfîn elles cèdent,
et que leurs discours n'ont pas la vertu de les per-
suader elles-mêmes, — ce qu'elles disent presque en
riant, Sibylle de Férias, elle, l'a pris au sérieux.
Laissons de côté, pour un moment, la question reli-
100 NOUVEAUX ESSAIS
gieuse; n'appelons pas, avec Sainte-Beuve, saint
Paul en témoignage; ne cherciions pas « si la femme
fidèle justifie le mari infidèle » : voilà de la théologie,
et même de la mauvaise! Mais ce que craint Sibylle
de Férias, en épousant un homme qui ne partage
point ses convictions ou ses croyances, chrétiennes
ou autres, quelles qu'elles soient, c'est qu'il ne se glisse
tôt ou tard entre eux, jusque dans l'amour même,
un principe subtil de mésintelligence et de division.
Libre penseuse en effet ou athée, tout ce qu'elle dit,
elle pourrait également le dire, et tout ce qu'elle
exige, elle pourrait encore l'exiger : une foi com-
mune pour fonder la vie commune; l'union des es-
prits, avant celle des cœurs, pour n'être pas dupe de
l'attrait ou de l'illusion des sens; l'égalité dans le
mariage; et, de la part de l'homme, le même esprit
de sacrifice ou d'abnégation qu'il impose lui-même
à la femme. Je n'en veux pour garant que le discours
de madame de Vergues, l'une des grand'méres de
Sibylle, à son vieux beau de mari, qui lui a dure-
ment reproché de n'avoir pas « deux idées dans le
cerveau ».
« Toute jeune fille qui se marie, et qui a un brave
cœur, est prête, comme je l'étais, à se faire l'élève
soumise, heureuse, passionnée de son époux... Une
femme apprend tout de celai qu'elle aime, et n'ap-
prend rien que de lui... C'est vous qui nous tirez du
néant ou qui nous y laissez... Vous m'y avez
laissée!.. Vous n'avez pas voulu sacrifier un seul de
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE, 101
VOS goûts, une seule de vos habitudes, une seule de
vos soirées pour faire de cette enfant qui vous adorait
une femme qui vous comprît... Et vous me reprochez
ma nullité qui est votre ouvrage!.. Et vous me
reprochez, grand Dieul la folie, le vide, la dissipa-
lion de ma vie!.. l\Iais qui donc, de nous deux, a
déserté le premier ce foyer de famille?... »
Il faut bien le reconnaître à ces preuves; une
préoccupation a passé, pour Feuillet, avant toutes
les autres : c'est celle de la condition de la femme
dans notre société moderne ; celle du sort que lui fait
le mariage; et celle des satisfactions que la coutume
ou le préjugé lui refusent.
On l'a trop oublié, quand on a cherché unique-
ment dans le tour de son imagination romanesque
l'explication ou le secret des sympathies féminines
que ses romans éveilleront toujours. Car, en réalité,
les femmes ne sont pas plus romanesques que nous;
ou du moins c'est nous, c'est notre égoïsme qui
travaille à entretenir en elles, « au profit de nos
passions et de nos plaisirs », ce goût d'un certain
romanesque dont nous nous plaignons ensuite. Au
romancier qui, le premier parmi nous, l'a osé dire,
et revendiquer pour elles le droit d'être traitées
comme des personnes morales, est-il donc étonnant
qu'elles aient d'abord accordé leur confiance? Pour
lui, s'il a flatté quelque chose en elles, c'est ce
qu'elles avaient de meilleur. Môme dans ceux de ses
romans où il les maltraite, c'est leur cause, encore
6.
102 NOUVEAUX ESSAIS
et toujours, qu'il plaide. Mieux que cela : les trahi-
sons qu'il leur impute, — comme dans la Petite
Comtesse, comme dans les Amours de Philippe^
comme dans l'Histoire d'une Parisienne, — et jus-
qu'aux crimes qu'il leur fait commettre, — dans
Monsieur de Caniors, dans le Sphinx, dans la Morte, —
à peine est-ce elles qu'il en rend responsables... En
vérité, elles seraient bien ingrates si elles ne l'avaient
pas aimé, mais plus ingrates encore si elles ne se
faisaient pas un scrupule, un point d'honneur, et
comme un devoir pieux de garder fidèlement sa
mémoire
Ce que cette conception du droit de la femme a en
effet de généreux en même temps que d'original ou
de personnel, on le voit sans que j'y insiste; et
l'auteur même d'Indiana et de Valentine n'a pas
plus éloquemment plaidé la cause de son sexe. Mais
ce qui est curieux, ce qui nous appartient ici, c'est
d'en suivre les conséquences; et, rien qu'en les
suivant, c'est de voir tant de figures charmantes ou
tragiques venir l'une après l'autre, en enchantant
notre imagination, nous prouver qu'une idée, et le
désir de la répandre, n'ont jamais rien gâté dans un
drame ou dans un roman. Il y faut seulement un art
supérieur, des qualités plus rares, et un détachement
de soi-même, une préoccupation de son sujet qui ne
fut pas la moindre des vertus littéraires de Feuillet,
Le plus « romanesque » de nos romanciers n'est pas
seulement l'un de ceux qui a créé le plus de figures
Sun LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 103
vivantes et réelles, c'est l'un aussi de ceux qui a le
mieux connu son temps, et dont les fictions auront
enseigné le plus de nobles et de hautes leçons.
Car, d'où vient et comment se fait-il que, dans une
société qui se croit civilisée, la condition de la femme
ne soit pas meilleure? égale à celle de l'homme? et
que, dans l'amour masculin, il entre, si l'on y regarde
bien, tant de mépris ou tant de dédain pour celles
qui en sont l'objet?
Chose étrange d'aimer! et que, pour ces traîtresses,
Les hommes soient sujets à de telles faiblesses!
Tout le monde connaît leur imperfection :
Ce n'est qu'extravagance et qu'indiscrétion,
Leur esprit est méchant et leur âme fragile,
Il n'est rien de plus faible et de plus imbécile,
Rien de plus infidèle; et, malgré tout cela,
Dans le monde on fait tout pour ces animaux-là!
L'esprit de ces vers grossiers, nous le retrouvons
dans presque toute notre littérature; et le pays dn
monde où l'on va contant que les femmes ont eu le
plus de pouvoir, est celui où, de tout temps, les
hommes les ont le moins respectées.
La faute en est d'abord au monde, qui ne prépare
point les jeunes filles à leur métier de femmes, ni
surtout au mariage, et là, — pour le dire en passant,
— est la raison d'une certaine dureté que Feuillet,
en aimant à les peindre, a toujours témoignée pour
les jeunes filles et pour le monde.
«Je ne pense pas que la précocité des jeunes filles,
104 NOUVEAUX ESSAIS
en ce temps-ci, doive être attribuée à l'insouciance
morale des mères... Mais il n'y a que l'aveuglement
des maris à l'égard de leurs femmes qui soit compa-
rable à celui des mères à l'égard de leurs filles. Elles
semblent croire que tout, dans la nature, est suscep-
tible de corruption, excepté leurs filles. Leurs filles
peuvent braver les plus dangereux contacts, les plus
troublants spectacles, les entretiens les plus équi-
voques. Tout ce qui passe par les yeux, par les
oreilles et par l'intelligence de leurs filles se purifie
instantanément. Leurs filles sont des salamandres
qui peuvent impunément traverser le feu, fût-ce le
feu de l'enfer. Pénétrée de celte agréable conviction,
une mère n'hésite pas à livrer sa fille à toutes
les excitations dépravantes de ce qu'on appelle le
mouvement parisien, lequel n'est autre chose, en
réalité, que la mise en train des sept péchés capi-
taux. »
La faute en est encore aux jeunes filles elles-
mêmes, qu'une éducation — non moins timide à de
certains égards que corruptrice en un autre sens —
n'a pas habituées à stipuler pour elles-mêmes,
comme le prétend faire Sibylle de Férias, et comme
l'essaie, sans y réussir, dans le roman de la Morte,
Aliette de Courteheuse. Hélas I elles sentent bien
qu'entre deux âmes « que l'étendue des cieux sépare »,
il n'y aura jamais rien de vraiment commun, et que la
vie, bien loin de combler l'intervalle, au contraire ne
pourra que l'élargir encore. Mais l'amour est le plus
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. lOo
fort! Elles cèdent; elles mettent leur main dans celle
de ce séduisant Camors ou de cet aimable Bernard
de Vaudricourt; et, c'en est fait, leur malheur est
accompli! Car, quand ils ne leur demandent pas,
comme le premier, de servir de protection ou, si je
puis ainsi dire, de paratonnerre à leurs amours
coupables, ils n'en exigent, comme le second, que
« bienséance, confortable de la vie, respectabilité,
descendance légitime, bonne cuisine bourgeoise » ;
et comme le dit ailleurs un troisième, plaisamment,
mais brutalement, une femme les gênerait beaucoup
« qui les emmènerait au clair de la lune, dans les
bois, pour leur parler de l'immortalité de l'àme ».
Passe encore pour une maîtresse!
C'est aussi bien la théorie que professe un autre
personnage, — homme d'esprit d'ailleurs, et de beau-
coup d'esprit, — M. de Talyas, dans le roman des
A7nou7's de Philippe :
« Nous dépravons nous-mêmes nos femmes, disait-
il, en excitant trop vivement leurs passions. Nous ne
les respectons pas assez... Voyez les Romains... mon
Dieu! les Romains n'étaient pas des anges plus que
nous; mais quand ils avaient des fantaisies d'amour
poétiques et dramatiques, ils n'y mêlaient pas leurs
femmes, il y avait de belles esclaves grecques élevées
pour cela; quant à leurs femmes, ils les traitaient
comme des saintes, et il en résultait qu'elles étaient
en effet des saintes.
« Pour se conformer à ses théories, M. de Talyas
106 NOUVEAUX ESSAIS
avait toujours observé dans son intimité avec sa
femme la gravité d'une étiquette espagnole, gardant
ses principaux transports pour les esclaves grecques;
mais la marquise s'en doutait, et elle ne le trouvait
pas bon. »
Qu'arrive-t-il cependant de ces paradoxes égoïstes?
Tantôt que les femmes se résignent, comme la com-
tesse de Vergues, dans VHlslolre de Sibylle, en
essayant de se tromper elles-mêmes, à moins que,
comme madame de Vaudricourt, elles ne meurent de
leur résignation. « Rien ne m'est plus, plus ne m'est
rien ». Quiconque de nous a manqué le but qu'il avait
assigné à sa vie, qu'importe comment il en vit le
reste? et la mort même, qu'a-t-elle de si terrible,
quand, après tant d'agitations, elle n'est plus que
l'enlrce dans l'éternel repos? C'est aussi bien encore
ici l'un des caractères des romans de Feuillet : on
n'y craint pas la mort, et c'est ce qui fait la réelle
noblesse de la plupart de ses personnages. Elle n'est
pas pour eux, comme pour les personnages du roman
contemporain, ce qui leur peut arriver de pire. Et il
y en a quelques-uns pour lesquels, n'étant que le
commencement d'autre chose, bien loin de rien avoir
qui les puisse effrayer, ils ne se la donneraient pas,
mais ils l'appellent, et quand elle approche, ils la
trouvent douce.
Plus énergiques cependant, d'autres femmes ne se
résignent pas si facilement : elles luttent; elles se
défendent, comme madame de Rias, l'héroïne d'un
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 107
Mariage dans le monde '^ et, finalement, en dehors du
mariage, elles cherchent ce que leur a refusé le
mariage.
« Après les premiers désenchantements d'une union
mal assortie, elles se remettent du choc et se recueil-
lent; elles reprennent leur rêve interrompu; elles
reforment leur idéal un moment ébranlé. Elles se
disent, non sans raison, qu'il est impossible que le
monde fasse autour de l'amour tant de bruit pour
rien; qu'il est impossible que cette grande passion
qui remplit la fable et l'histoire, chantée par tous les
poètes, glorifiée par tous les arts, éternel entretien
des hommes et des dieux, ne soit en réalité qu'une
vraie et déplaisante chimère ; elles ne peuvent ima-
giner que de tels hommages soient rendus à une
divinité vulgaire, que de si magnifiques autels soient
dressés de siècle en siècle à une plate idole. L'amour
demeure donc malgré tout, et à travers tout, la prin-
cipale curiosité de leur pensée, et la perpétuelle
obsession de leur cœur. Elles savent qu'il est, que
d'autres l'ont connu, et elles se résignent difficile-
ment à vivre et à mourir elles-mêmes sans le con-
naître.
((C'est assurément un danger pour une femme que
de garder et de nourrir, après les déceptions com-
munes du mariage, cet idéal d'un amour inconnu,
mais il y a pour elle un danger plus grand encore,
c'est de le perdre. »
Sont-ce peut-être des phrases comme celle-ci qui,
i08 NOUVEAUX ESSAIS
naguère encore, ont fait accuser Feuillet d'immora-
lité par nos naturalistes? Mais ce qu'en tout cas ils
ne sauraient lui refuser, c'est la hardiesse alors de
quelques-unes de ses idées, — et surtout de la vérité
de son observation.
Et d'autres femmes enfin se vengent, madame de
Talyas, dans les Amours de Philippe^ Blanche de
Chelles dans le Sphinx, madame de Maurescamp
dans l'Histoire d'une Parisienne. Elle aussi, comme
madame de Rias, comme madame de Camors, comme
Sibylle de Férias :
« Le rêve le plus cher de sa jeunesse avait été de
continuer avec son mari, dans la plus tendre et la plus
ardente union de leurs deux âmes, l'espèce de vie
idéale à laquelle sa mère l'avait initiée en parta-
geant avec elle ses lectures favorites, ses pensées et
ses réflexions sur toutes choses, et enfin ses enthou-
siasmes devant les grands spectacles de la nature,
ou les belles œuvres du génie... Cette vie idéale, si
salutaire à tous, si nécessaire aux femmes, M. de
Maurescamp la refusa à la sienne, non seulement par
grossièreté et par ignorance, mais aussi par système.
A cet égard même il avait un principe : c'était que
l'esprit romanesque est la véritable et même l'unique
cause de la perdition des femmes. En conséquence,
il estimait que tout ce qui peut leur échauffer l'ima-
gination, — la poésie, la musique, l'art sous toutes
ses formes, et même la religion, — ne doit leur être
permis qu'à très petites doses. »
SUR LA LITTÉRATURE CO N TE M I' 0 R AIiN E . 109
Ce que vaut le « principe » ou le « système » de
M. de Maurescamp, nos lecteurs le savent, qui n'ont
pas oublié, sans doute, V Histoire d'une Parisienne. Si
je n'oserais dire de tous les romans de Feuillet ce
soit le meilleur, — quoique ce ne soit pas celui que le
public a le mieux accueilli — c'en est peut-être le
plus significatif, celui qui résume le mieux sa con-
ception du mariage, de la femme, et de la vie. Ces
grandes amoureuses qui traversent son œuvre, si je
puis ainsi parler, — les marquises de Campvallon, les
Julia de Trécœur, les marquises de Talyas ou les
Blanche de Chelles, — nulle part il n'a mieux montré
comment elles sommeillaient, ignorantes d'elles-
mêmes, dans le cœur des « petites filles bien sages »
qu'il s'est amusé quelquefois aussi à peindre, et com-
ment il suffisait, pour les y éveiller, de l'imprudence,
ou de la sottise d'un M. de Maurescamp.
Avions-nous tort de dire que, même en maltraitant
les femmes, c'est toujours cependant leur cause qu'il
a plaidée? Ce sont les hommes qui sont coupables :
coupables comme M. de Trécœur de ne pas mieux
élever leurs filles ; coupables comme M. de Talyas et
comme M. de Yaudricourt de ne vouloir voir dans
leur femme qu'un jouet qu'on abandonne quand il a
cessé de vous plaire; coupables enfin, comme M. de
Maurescamp, d'essayer de détruire en elles ce goût
romanesque qui leur est peut-être si « salutaire » et
même si « nécessaire », comme le croyait Feuillet,
Il le croyait déjà, nous l'avons vu, quand il n'était
7
110 NOUVEAUX ESSAIS
l'auteur encore que des Scènes et Proverbes; il le
croyait encore vingt-cinq ou trente ans plus tard,
quand il avait drjà presque achevé son œuvre; et ce
qu'il avait dit en 1850, dans VErmitage ou dans la
Clef d'or, il le redisait encore dans un Mariage dans
le monde. S'il est quelque remède aux maux dont
soufTre cette fin de siècle, il n'y en a pas de plus sûr
que l'eflort individuel; et de même que la nature ne
procède point par révolutions brusques, mais par
une longue et lente accumulation d'insensibles efforts,
ainsi ce ne sont point des lois qui refont ou qui cor-
rigent les mœurs, mais le travail de chacun de nous
sur lui-même :
« Mon Dieu! je le sais, écrit madame de Loris à
M. de Rias, — dans le ménage duquel elle s'est donnée
pour tâche de faire renaître la concorde et la paix, —
les femmes sont élevées trop légèrement en France;
leur éducation est frivole, superficielle, exclusivement
mondaine, elle les prépare fort mal au métier sérieux
de femme mariée : tout cela, je vous l'accorde; mais,
malgré tout cela, j'ose affirmer qu'en thèse générale
il ny en a pas une qui ne soit moralement supérieure à
l'Jiomme quelle épouse, et plus capable que lui des
vertus domestiques. Et je vais vous dire pourquoi :
c'est que les femmes ont toutes à un plus haut degré
que vous la vertu maîtresse du mariage, qui est l'es-
prit de sacrifice, mais il leur est difficile de renoncer
à tout quand leur mari ne renonce à rien ; — et c'est
cependant ce qu'il leur demande. »
SUR LA LITTERATURE CONTEMPORAINE. ili
La lettre est un peu longue, et je ne puis la citer
tout entière, mais on me permettra d'en détacher
encore ces quelques lignes :
« Le mariage est une entreprise qui promet d'ines-
timables bénéfices; mais il y a un cahier des charges.
L'aviez-vous lu, monsieur? Je crains que non, car
vous y auriez vu qu'une grande part de l'éducation de
la femme revient à son mari, que c'est à lui de modeler
à son gré, de former suivant ses vœux, d'élever à la
dignité de ses sentiments et de ses pensées, ce jeune
cœur et ce jeune esprit qui ne demandent qu'à lui
plaire : vous y auriez vu qu'il est à la fois sage et
charmant d'ajouter aux liens qui unissent une femme
à son mari, ceux qui unissent l'élève à son maître, à
son instituteur, à son guide, à son ami... Mais vous
n'avez pas essayé seulement... Vous avez espéi-é que
cette enfant que vous épousiez allait devenir brusque-
ment, du jour au lendemain, par la seule vertu du
sacrement, une femme accomplie... Eh bieni non,
monsieur, c'était un miracle qu'il fallait avoir la bonté
d'opérer vous-même. »
Après treize ans passés, c'est le langage que nous
avons entendu tenir à la comtesse de Vergues,
et dix ans plus tard, en 1885, nous le retrouve-
rons encore dans la Morte. Mais dans ce dernier
roman, dont sans doute le souvenir est encore dans
toutes les mémoires, il y a quelque chose de plus : la
thèse religieuse reparaît; et puisqu'enfîn c'est sur
elle et d'après elle qu'il semble qu'on ait surtout
112 NOUVEAUX ESSAIS
jugé Feuillet, il nous faut bien en dire ici quelques
mots.
« C'est une chose singulière, a-t-on dit, qu'une si
belle orthodoxie dans des romans qui exhalent une
telle odeur de femme! » Nous avons essaye de mon-
trer, et peut-être a-t-on vu comment et pourquoi la
chose était moins « singulière » qu'il ne le paraît
d'abord, — ou plutôt qu'elle est logique et toute
naturelle. Admettons, en elFet, qu'on ait tort, et nous
le croyons volontiers, de mêler le monde et la reli-
gion, toujours est-il qu'ils sont mêlés, et que de
refuser à l'auteur dramatique, au poète ou au roman-
cier le droit de nous les présenter dans leur confusion,
cela équivaut à lui refuser le droit de toucher, je ne
dis pas à la religion, mais au monde. « Il n'y a que
bien peu de sujets de conversation, s'il y en a, disait
Feuillet lui-même, qui par un côté ou par un autre
ne touchent à la question religieuse, laquelle, en
réalité, est au fond de tout » ; et, chez les femmes
surtout, qui sont un peu moins simples que les
hommes, les concessions qu'elles font à la mondanité
n'ont jamais ou rarement altéré le fond de la croyance.
Quant au point particulier de savoir si la moralité
se fonde nécessairement sur la croyance, et, en dehors
du spiritualisme ou du christianisme s'il n'y a point
de vertu, je commencerai, pour mieux raisonner, par
faire une profession absolue d'incroyance, et je dirai
alors d'autant plus librement que la question ne se
décide point, comme on a l'air de se le figurer, par
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. Ii3
un simple haussement d'épaules. On l'a dit plus d'une
fois, et- nous ne craignons pas de le répéter : il est
vrai qu'actuellement nous pouvons être, — sans rien
croire, ni croire àrien, — honnêtes. probes, etvertueux.
Mais deux choses sont également vraies : l'une, qu'il
n'y a jamais eu jusqu'ici de morale qui ne s'appuyât
sur une métaphysique, ou qui n'en dérivât, pour mieux
dire ; et l'autre, qu'il n'y a pas didées qui ne se trans-
forment tôt au tard en principes ou en mobiles d'ac-
tion. J'en ajoute une troisième : c'est que dix-huit
cents ans de christianisme nous ont inoculé, pour
ainsi dire, la religion; et que, sans le vouloir ou sans
le savoir, notre conduite se guide sur des motifs dont
l'indépendance religieuse et le caractère purement
scientifique ne sont rien moins que prouvés. C'en est
assez pour permettre à un philosophe, et davantage
encore à un romancier, de soutenir la thèse que
Feuillet a soutenue dans Sibylle et dans la Morte,
sans que personne ait le droit de lui reprocher son
étroitesse d'esprit ou sa naïveté. Si rien n'est sans
doute plus commode que de prendre ainsi d'abord ce
que j'appellerai le dessus de la discussion, et de se
donner, sur ceux que l'on contredit, la facile supé-
riorité de les renvoyer à l'école pour y apprendre les
raisons qu'on rougirait de leur donner, il n'y a rien
aussi de moins probant, ni qui sente davantage son
échappé de collège.
En abordant ces hautes questions et en les traitant
avec le sérieux qu'elles exigent, l'auteur de la Morle
114 NOUVEAUX ESSAIS
n'a donc dépassé ou excédé ni les limites de son art,
ni le droit ou le devoir qu'on a, dans des temps trou-
blés, d'affirmer sa façon de penser. Ce sera son hon-
neur et c'a été son originalité. Mais ce qu'il faut
ajouter, c'est que jamais thèses plus graves n'ont été
incarnées dans des figures plus vivantes, ou encadrées
dans de plus agréables intrigues et dans des drames
plus passionnés. Je le dirai mieux en prenant plus de
place, — et en passant à toute une partie de l'œuvre de
Feuillet, que j'ai dû négliger un moment pour mieux
mettre en lumière celle de ses idées à laquelle je crois
pouvoir dire que lui-même il tenait le plus.
III
Il me semble, en effet, que s'il y a jamais eu, dans
notre littérature, ou même dans aucune, des romans
de mœurs mondaines, ce sont ceux de Feuillet : VHis-
toire de Sibylle, Monsieur de Camors, Jnlia de Trécœur^
un Mariage dans le monde, le Journal d'une femme, la
Morte, Honneur d'artiste; — et, à vrai dire, je n'en
connais point d'autres que les siens. Là-dessus, je
sais bien qu'il en est des « mœurs mondaines » comme
de la « couleur locale ». Qu'y a-t-il donc de si « car-
thaginois » dans la Salammbô de Flaubert, ou de
tellement « nilotique » dans les romans égyptiens de
M. George Ebers? Pareillement, qui dira ce que c'est
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. Hb
qu'un roman de mœurs mondaines? ou seulement ce
que c'est que le monde? Car de même qu'il ne suffit
pas, pour être assez carthaginois, d'invoquer « Siv,
Sivan, Tammouz, Eloul, Tischri, Schebar », il ne sau-
rait non plus suffire, pour qu'un roman soit assez
mondain,
Qu'on n'y cite en parlant que duc, prince ou princesse!
Je conviendrai même, qu'excusables encore quand,
du fond d'une bibliuthèque, avec la Bible ou Hérodote
en main, nous discutons la fidélité d'un détail de
mœurs égyptiennes, nous prêtons toujours à rire
quand, pour dîner quelquefois en ville ou pour nous
être mis de quelque club, nous afTectons, romanciers
ou critiques, de nous ériger en arbitres des élégances-
Mais, après tout cela, si nous trouvons dans les
romans de Feuillet, dans Monsieur de Camors ou dans
le Journal d'une femme, je ne sais quel air de distinc-
tion sans effort; si nous y respirons une atmosphère
plus aristocratique; si nous avons enfin l'illusion d'y
vivre en compagnie d'une humanité plus choisie que
n'est celle même du Marquh de ViUemer ou du Cabi-
net des antiques, c'est un trait qu'il faut bien que l'on
note; — et c'est tout ce que l'on \eut dire quand on
dit du Journal dune femme ou de Monsieur de Camors
que ce sont des romans mondains.
La qualité sociale des personnages y est assuré-
ment, à elle toute seule, pour quelque chose. Dans un
116 NOUVEAUX ESSAIS
pays comme le notre, où l'esprit démocratique, en
dépit qu'il en ait, n'a pas encore tout à fait triomphé
de la superstition de la noblesse, aucun de nous, pour
cette raison, n'est tout à fait insensible à l'honneur
de frayer avec les marquises. Si le temps est passé
peut-être où, — comme le disait du bon de son cœur
une madame de Ghaulnes, pour s'excuser de convoler
avec un avocat, « une duchesse n'avait toujours que
vingt ans pour un bourgeois », — il est encore bien
près de nous ; et, le dirai-je ici tout bas? mais je crois
avoir observé que plus on se moquait de ce genre de
« snobisme », comme nous l'appelons maintenant, et
plus, au fond, on en était la dupe. C'est qu'une
baronne peut bien être une coquine, et un vidame
peut bien être une brute, mais la qualité nous pro-
cure toujours, au théâtre comme dans le roman,
l'illusion de l'aristocratie, de même que l'étalage du
luxe, encore qu'il puisse être du mauvais goût, ne
nous donne pas moins la sensation de la richesse; —
et toutes les raisons du monde n'y peuvent et n'y
pourront rien. A la condition donc de ne leur faire
rien faire qui déroge à leur qualité, mais pour peu
qu'on ait le talent de leur prêter un langage qui con-
tinue, qui complète, qui précise, et qui remplisse
l'idée que leurs titres nous ont donnée d'eux, il n'est
pas douteux que nous sachions gré à Jeanne Béren-
gère de Latour-Mesnil ou au commandant du Pas-
Devant de Frémeuse de se nommer de leur nom.
Comment en serait-il autrement, si le nom, lui tout
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. HT
seul, parmi nos bourgeois, décide encore des mariages ;
ou, dans un cercle plus étendu, si les railleries hai-
neuses qu'il provoque témoignent du cas que l'on en
fait toujours?
N'est-ce pas aussi bien ce que Feuillet lui-même,
dans Honneur d'artiste, son dernier roman, semble
avoir voulu dire, quand il a mis sur les lèvres de la
baronne de Montauron ce discours délicieux d'aristo-
cratique impertinence? Elle s'adresse au peintre
Fabrice, qui vient lui demander la main de made-
moiselle de Sardonne, sa lectrice, et elle s'efibrce de
lui faire sentir les inconvénients de cette union dis-
proportionnée :
« Jesais ce que vous allez me dire... Vous allez me
parler de la Révolution. Mon Dieu! certainement, il
y a eu la Révolution... Mais si la Révolution nous a
enlevé nos privilèges, et même nos têtes, elle n'a pu
nous enlever le privilège de ce que vous appelez, je
crois, l'atavisme... c'est-à-dire, en vieux français, la
qualité d'un sang qui s'est distillé et raffiné dans les
veines de génération en génération pendant cinq ou
six cents ans... C'est ce sang-là, mon cher maître, qui
se révolte malgré nous quand on le mélange avec du
sang plus jeune... plus pur peut-être... mon Dieu ! je
ue dis pas le contraire... mais qui, enfin, n'est pas de
la même essence, ni du même azur... N'oubliez pas,
monsieur Fabrice, — et ici je vous parle en véritable
amie, — n'oubliez pas, en effet, que, dans nos lon-
gues successions et sélections de famille, ce n'est pas
7.
118 NOUVEAUX ESSAIS
seulement le sang qui se raffine... c'est aussi l'édu-
cation, le goût, le tact, le savoir-vivre... tous les sens
et toutes les facultés... De là cette distinction supé-
rieure qui vous enchante chez mademoiselle de Sar-
donne et qui sera pour vous à la fois un grand charme
et un grand danger... Car une nature si perfectionnée
et si exquise sera froissée d'un rien, révoltée d'une
menace... 11 faudra faire bien attention!... »
On ne saurait ni mieux faire parler son person-
nage, ni faire aussi plus galamment la leçon à tous
ceux qui n'ont pas compris ou qui ont affecté de ne pas
comprendre les raisons qu'un romancier peut avoir de
préférer une sorte de héros à une autre. Les raisons
que Feuillet a eues de ne mettre que comtes et mar-
quises en scène sont analogues, à celles qu'a eues
jadis Racine, par exemple, de n'y mettre que des
rois ou des impératrices, des sultanes et des princes,
des Agrippine et des Néron, des Mithridate et des
Roxane; et, au seul point de vue de l'art, il en a
presque tiré les mêmes avantages.
En effet, tout ce qui est décor, costume ou détail
de la vie matérielle, la qualité des personnages
permet de le reléguer au second plan, quand encore
elle n'autorise pas à le supprimer tout à fait. Par
exemple, si les gens de qualité ne méprisent point
l'argent, il n'est pas de bon ton parmi eux d'en parler.
Ils ne nous demandent pas, comme les Grandet et
les Nucingen, de nous intéresser aux efforts qu'ils
font pour se procurer les moyens de soutenir leur
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 119
rang, ou d'arrondir leur fortune; et, par suite, cette
chasse au million ou à la pièce de cent sous qui tient
tant de place dans le roman de Balzac, — dans le l'cre
Goriot ou dans la Cousine Bette, — n'en prend pas
beaucoup plus dans les romans de Feuillet que dans
les tragédies de Racine. On n'y mange point non plus,
ou du moins on n'y mange pas en public ; et pour ce
motif, le romancier ne se croit point obligé, comme
l'auteur de Madame Bovary^ de nous parler du
« parfum des fleurs et du beau linge », du « fumet
des viandes et de l'odeur des truffes », des « pattes
rouges des homards qui dépassent des plats ).>, ni des
cailles « qui ont encore leurs plumes ». Toutes ces
recherches du luxe de la table, qui peuvent bien
séduire la fille au père Rouault, elles sont l'ordinaire
de madame de Camors ou de madame de Vaudricourt,
à peu près, comme, au dire de madame du Maine,
cinquante ou soixante personnes, toujours présentes
et empressées autour d'elle, faisaient jadis le « parti-
culier » d'une princesse. Pas de descriptions de cos-
tumes non plus, de robes ou de corsages...
Mais si ce sont toutes ces choses qui font qu'un
roman date, il suffira déjà, pour qu'il date moins, de
ne les y pas mettre. C'est ce que n'ont point vu ceux
qui nous disaient, hier encore, qu'à défaut d'autre
mérite, le Roman d'un jeune homme pauvre, elSiOylle,
et Monsieur de Camors, vivraient au moins comme
images fidèles des modes, et des mœurs, et de la
société française du second empire. Disons cela, si
120 NOUVEAUX ESSAIS
nous le voulons, de Madame Bovary, ou de V Éducation
sentimentale, les plus « documentaires » des romans;
disons-le de Fanny; disons-le des romans d'About;
mais ne le disons pas de ceux de Feuillet. Précisément
parce que le costume et le décor, parce que le mobi-
lier, parce que les robes y tiennent peu de place,
l'intérêt en est fait de ce qu'il y a de plus durable et
de plus permanent dans la peinture des passions ou
du monde. Et pour que cette préoccupation d'une
vérité psychologique plus générale ne nuisit pas à la
réalité de ses personnages, c'est pour cela que Feuillet
les a pris dans un monde où l'imagination du lecteur
compose inévitablement le décor de ce qu'il y a de
plus somptueux chez les tapissiers et chez les coutu-
riers de son temps.
Mais il en résulte un autre avantage encore, ou
plutôt deux : c'est qu'en éliminant ainsi ce qu'il y a
de plus matériel dans le détail descriptif, l'action,
dégagée de tout ce qui pourrait la retarder, marche
d'un pas plus rapide vers des dénouements plus émou-
vants; et, d'autre part, la passion, libérée de tout ce
qui lui est étranger, s'y développe à l'état presque
pur. Si par exemple Julia de Trécœur était née dans
une condition plus humble, l'amour qu'elle éprouve
pour M. de Lucan, — lequel est à peu près de la même
nature que celui de la Phèdre de Racine pour le lîls
de Thésée, — ne se développant qu'à travers mille inci-
dents ou mille obstacles vulgaires, n'aurait pas sans
doute le caractère ardent et passionné qui en fait la
SUR LA LITTÉRATURE COiNTEMPORAINE . 121
sombre beauté. Mais n'aurait-il pas quelque chose de
plus honteux que criminel, si nous pouvions supposer
qu'il s'y mêle quelque pensée de lucre; et qu'en
essayant de séduire son beau-père, elle songeât à sa
fortune autant qu'à sa passion? Inversement, si Char-
lotte d'Erra, l'héroïne du Journal d'une femme^ tenant
boutique au Palais-Royal, était détournée de l'amour
qu'elle nourrit dans son cœur pour M. d'Éblis, par
les préoccupations de la vie quotidienne, — comme
de ne savoir de quels fonds elle fera face à ses
échéances, ou comme d'être obligée de faire elle-
même sa cuisine, — est-ce que la nécessité de vivre
ne triompherait pas en elle de son amour; et surtout
est-ce que son sacrifice, n'ayant plus le même carac-
tère de liberté, aurait encore pour nous le même carac-
tère de grandeur? Débarrassés de ce que la vulgarité
de la vie étroite mêle à la passion, si l'on peut ainsi
dire, de néant qui la ravale, les héros des romans de
Feuillet, ne vivant que de leur passion et que pour
leur passion, comme ceux de Racine, deviennent
ainsi l'incarnation même de ce qu'ils représentent.
Julia de Trécœur est l'inceste, comme Charlotte d'Erra
le sacrifice. L'action en change de nature. Elle tend
d'elle-même à la rapidité, mais surtout à l'unité du
drame. De telle sorte que, dans le roman comme dans
la tragédie, la qualité des personnages a cet effet
singulier, mais certain de modifier à la fois la qualité
de la psychologie, celle du drame, et, conséquem-
ment, celle de l'émotion.
122 NOUVEAUX ESSAIS
Car, ce qu'il faut encore ajouter, c'est que, quoi
que l'on soit, bon ou mauvais, vicieux et vertueux,
compatissant ou féroce, intelligent ou sot, — je ne
sais pas même si je ne devrais pas dire belle ou laide,
— on l'est d'autant plus que l'on est né dans un
milieu social plus élevé. Les « monstres » ne man-
quent pas dans l'œuvre de Feuillet, — depuis
madame de Campvallon, dans Monsieur de Camors,
jusqu'à madame de Maurescamp dans VHistoire d'une
Parisienne; — et je me trompe peut-être, mais je les
trouverais moins complets, moins brillants et moins
« beaux », s'ils se développaient moins harmonieu-
sement dans le crime. C'est qu'en tout temps et par
tous pays, les aristocraties sont la création de leur
volonté, si je puis ainsi dire; et qu'habituées, par
l'hérédité comme par l'éducation, à mettre leur hon-
neur dans l'orgueil de cette volonté, la dernière
chose qu'elles perdent, c'est le sentiment ou l'illusion
de leur liberté. On peut, je crois, reprocher à Feuillet
de ne nous l'avoir pas toujours suffisamment ''.rp/fV/we.
Pas plus qu'à décrire, il n'aimait à disserter, et per-
sonne n'est plus clair que lui, mais quelques-uns des
sujets qu'il aimait à traiter exigeaient peut-être qu'il
le fût encore davantage. Il n'est jamais trop long,
mais il ne l'est pas toujours assez, et avec Mérimée,
c'est sans doute le seul écrivain de ce siècle à qui l'on
puisse adresser une semblable critique. J'aurais donc
voulu, plus d'une fuis, qu'il s'engageât lui-même plus
à fond dans ses propres intrigues, et je crois qu'il
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 123
l'eût pu. J'aurais voulu surtout que tout ce que je
viens de dire péniblement de la raison du choix de
ses personnages, il m'en eût dispensé en le disant lui-
même. Mais il suffira que l'on voie qu'en se limitant à
la peinture du monde, il a eu ses raisons; que ces
raisons sont esthétiques; et qu'à travers les siècles
écoulés, elles rattachent ses romans à la lignée de la
Pr'mcesse de Clèves, si l'on ne veut pas que ce soit
plutôt encore à celle de la tragédie de Racine.
IN"est-ce pas ce qui lui a permis, tout en demeurant
jusqu'au bout le plus « mondain » des romanciers
contemporains, d'en être souvent le plus hardi et le
plus pathétique? Je ne connais guère de situations
plus « fortes » que celles de Monsieur de Camors, ou
que celles de Julia de Trécœui\ ou que celles de V His-
toire d'une Parisienne. Je ne connais guère non plus
de dénouements plus cruels que les siens. Mettons à
part le Roman d'un jeune homme pauvre, un Mariage
dans le monde, et les Amours de Philippe : tous ses
romans finissent mal, comme on dit vulgairement :
par la mort, et plus souvent encore par le suicide.
Est-ce qu'il avait donc l'imagination sombre et mélo-
dramatique? Non, pas plus encore qu'autrefois nos
tragiques. Mais rien ne lui paraissait digne d'être
étudié qui ne se terminât par quelque catastrophe
irréparable, et il n'était pas l'homme des adultères
confortables ou des passions bourgeoises. Pour que
l'amour l'intéressât, il fallait qu'on y risquât sa per-
sonne tout entière, et il n'admettait pas qu'on se
124 NOUVEAUX ESSAIS
donnât pour se reprendre. On remarquera que c'est
là le contraire même du romanesque, et pour s'en
convaincre, on comparera ses romans avec ceux de
George Sand. La différence est justement celle de la
tragédie à la comédie de la vie Feuillet ne s'est guère
intéressé qu'à la tragédie de la vie ; et le plus « roma-
nesque » de nos romanciers se trouve être, à cet
égard, celui dont l'œuvre enferme le plus de sens et
le plus de moralité.
Ce dernier trait achève la ressemblance; et tandis
que de certains romans n'ont qu'une valeur purement
anecdolique ou documentaire, et ne servent qu'à nous
divertir, au contraire, les siens nous font penser.
Habituellement et habilement cachée, la préoccupa-
tion morale s'y fait pourtant toujours sentir; et, à
la vérité, nul ne s'est moins soucié que lui de « punir
le vice », ou de « récompenser la vertu » ; mais nul n'a
plus scrupuleusement évalué les actions humaines à
leur taux moral, ni guidé son lecteur, d'une main plus
sûre en même temps que plus discrète, vers un juste
discernement de ce qui fait l'honneur des hommes et
la vertu des femmes. Il n'a point hésité à faire
mourir le commandant du Pas-Devant de Frémeuse ou
madame de Vaudricourt, parce que cela était con-
forme à la logique de leur situation et à la vérité de
la vie. Il n'a point hésité davantage à laisser vivre
même madame de Talyasou madame de Maurescamp,
parce qu'en réalité l'audace des « monstres » leur
assure l'impunité. Mais sans presque en avoir l'air, il a
SUR LA LITTERATURE CONTEMPORAINE. 125
déterminé le jugement que nous devions porter sur
les uns et sur les autres, et c'est là toute la morale.
Je veux dire qu'en tout temps la quantité du mal
étant toujours égale à elle-même parmi les hommes,
la seule chose qui importe, c'est de savoir appeler le
mal par son nom et de ne pas inventer, comme avait
fait le] romantisme, en faveur du vice ou du crime,
des excuses qui finissent tôt ou tard par devenir des
justifications. En ce sens, on retrouve dans sa der-
nière manière le souvenir de sa première, et la fin de
son œuvre en rejoint le commencement.
C'est qu'il avait l'âme noble et naturellement
haute. Lorsqu'il est mort, presque subitement, voilà
tantôt un mois, ceux-là mêmes qui n'ont point pour
son œuvre l'admiration et la sympathie qui sont les
nôtres n'ont pu s'empêcher de louer en lui « le galant
homme », et de rendre au nom d'Octave Feuillet
riiommage qu'ils refusaient à l'auteur de Monsieur
de Camors. Si les mots ont un sens, je voudrais donc
qu'on m'expliquât une fois, — lorsqu'un « galant
homme », après tant de succès, laisse derrière lui
une œuvre aussi considérable et, pendant quarante
ans, si manifestement inspirée du même esprit —
je voudrais que l'on m'apprît comment les qualités
de son caractère n'auraient point passé jusques à son
talent. Eh oui! sans doute, nous le savons, ni le
talent n'est toujours à la hauteur du caractère, ni
non plus le caractère à la hauteur du talent. Mais
qu'entre l'un et l'autre il n'y ait rien de commun, que
126 NOUVEAUX ESSAIS
la vulgarité du talent n'ait pas souvent sa cause dans
la bassesse du caractère, ou, réciproquement, que la
dignité de la vie ne se retrouve pas dans le caractère
de l'œuvre, c'est ce qu'il nous est impossible d'ad-
mettre; et — je n'en ai pas fait le compte — mais
c'est de quoi je doute que l'on trouvât un exemple.
La disjonction ne va pas jusque-là. Laissons le style,
qui n'est pas aussi propre à l'homme qu'on le pré-
tend quelquefois encore; où il peut d'ailleurs entrer
trop d'école et de procédés; qui n'a toujours été
qu'un moyen pour Feuillet, et jamais une fin. Je dis
qu'on ne saurait être l'homme qu'il fut, très simple
et très fier, « froissé d'un rien, révolté d'une nuance »,
très discret et très réservé, sans que ces qualités se
retrouvent dans son œuvre, où, pour y prendre d'au-
tres noms, elles ne sont pas moins les mêmes. Peu
d'artistes avaient reçu sa forte éducation morale;
peu d'artistes ont travaillé plus patiemment, plus
constamment que lui à la perfectionner encore; et
c'est pourquoi peu d'artistes ont laissé une œuvre
plus noble en son ensemble et où l'on voie plus dis-
tinctement ce que peuvent, dans un même écrivain,
l'alliance du talent et du caractère.
Aussi, comme à ses débuts, les paradoxes du
romantisme avaient glissé sur lui sans l'émouvoir,
on s'est trompé quand on a voulu signaler dans ses
œuvres les plus récentes l'influence ou l'involontaire
contagion des grossièretés du naturalisme. Au con-
traire, les derniers de ses grands romans : Honneur
SUR LA LITTERATURE CONTEMPORAINE. 127
d'artiste et la Morte, sont des protestations contre le
naturalisme, tout de même qu'il y a plus de quarante
ans maintenant, c'est aux exagérations du roman-
tisme qu'il opposait la Crise et le Village^ la Clef d'or
et Dalila. Ai-je besoin de rappeler, d'ailleurs, qu'au
sens où l'on prend aujourd'hui le mot, ses plus
grandes hardiesses sont Monsieur de Camors, qui est
de 1867, et Julia de Trécœur, qui est de 1872? Ils les
auraient plutôt atténuées dans un Mariage dans le
monde et dans les Amours de Philippe, deux de ses
rares romans qui « finissent bien », comme le Roman
d'un jeune homme pauvre. Non pas peut-être que dans
le secret de son cœur il n'ait rendu justice au talent
de quelques-uns de nos naturalistes; et j'en pourrais
donner des preuves, s'il ne me paraissait, d'ailleurs,
tout à fait indécent de faire parler les morts dans les
querelles des vivants. Mais si les romantiques avaient
jadis abusé du droit d'extravaguer, les naturalistes,
eux, ont abusé de celui qu'on a d'être grossier ou
même obscène; et c'était un emploi du talent qu'il en
considérait comme la prostitution. Il eût trouvé hon-
teux de réussir par de certains moyens; et supposé
qu'étant homme, il eût pu concevoir l'idée de riva-
liser de « hardiesse » avec ses successeurs, c'est la
qualité de son éducation, c'est la sûreté de son goût,
c'est la noblesse de ses sentiments et la hauteur de
son caractère qui l'en auraient encore préservé.
Que restera-t-il de son œuvre? Dès à présent,
comme ceux de George Sand, comme ceux de Balzac,
128 NOUVEAUX ESSAIS
comme ceux de Flaubert, — pour ne parler que des
morts, — les romans de Feuillet, depuis Sibylle jus-
qu'à la Morte, appartiennent à l'histoire du roman
contemporain. Combien y en a-t-il dont on en puisse
dire autant? De même que l'histoire de notre vie ne
se compose pas, même pour nous, de la totalité des
jours que nous avons vécu, mais seulement du petit
nombre d'heures, tristes ou lumineuses, que le temps
ne nous a pas ravies comme à mesure qu'il nous les
accordait; ainsi, l'histoire d'une littérature ou d'un
genre ne se compose pas de tous les efTorts qu'une
génération a tentés pour se sauver du néant, mais
seulement de ceux qui ont réussi. Tels sont bien les
romans de Feuillet. Peut-être écrira-t-on l'histoire
du théâtre contemporain sans trouver l'occasion de
nommer ni Monljoie, ni Dalila, ni le Sphinx. On
n'écrira pas celle du roman, on ne pourra pas
l'écrire, si même on le voulait, sans y faire une place
au Roman d'un jeune homme pauvre, — qu'il est
pourtant vrai que je n'aime guère, — et une plus
grande encore à Sibylle, à Monsieur de Camors, à
Julia de Trécœur, au Journal d'une femme, à la Morte.
Elle aurait sans eux quelque chose d'obscur, d'in-
complet, et de mutilé.
Cest qu'en effet, s'il y a des romans que l'on puisse
appeler idéalistes, ce sont ceux de Feuillet. Ils le sont
à tous égards, de toutes les manières, dans tous leâ
sens du mot, comme j'ai tâché de le faire voir, en
évitant jusqu'ici d'user de ce terme d'école; et, certes,
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 129
on peut, chacun selon son goût, en préférer de plus
naturalistes; mais on ne saurait avancer, sans
quelque ridicule, que le naturalisme, à lui seul,
égale, remplisse, épuise la définition ou l'idée du
roman. Si l'imitation fidèle de la nature et de la vie
est sa doute l'une des fins du roman ou du théâtre,
il y en a d'autres, dont l'interprétation ou l'idéalisa-
tion du monde et de la réalité en est une. De CAs-
soinmoi)' à Madame Bovary, de Madame Bovary au
Père Goriot ou à Eugénie Grandet, à' Eugénie Grandet
à Tom Jones^ de Tom Jones h. Manon Lescaut, de Manon
Lescaut à Gil Blas, le roman naturaliste a sa généo-
logie bien prouvée, ses titres d'honneur et de gloire,
qu'on ne lui dispute point. Mais le roman idéaliste
n'a-t-il pas aussi les siens, de la Princesse de Clèves
au Doyen de Killerine, du Doyen de Killerine à Cla-
risse, de Clarisse à la Nouvelle Hclo'ise, de la Nouvelle
Héloise à Delphine, de Delphine à Indiana, d'Indlana
à Sibylle ou à Monsieur de Camors; et quel est le bar-
bare qui les lui contestera? Parmi les romans idéa-
listes, ceux de Feuillet sont et resteront au premier
rang, moins éloquents peut-être, mais combien moins
déclamatoires que ceux de George Sand; plus nom-
breux — ce qui est toujours quelque chose, — et sur-
tout mieux écrits que ceux de madame de Staël ; moins
longs que ceux de Rousseau et de Richardson.
Je viens de les relire encore, et j'y ai retrouvé,
non seulement les mêmes émotions qu'autrefois,
mais la même sensation d'art, si je puis ainsi dire, et
130 NOUVEAUX ESSAIS
surtout cette vérité d'observation ou de généralisa-
tion, qui, parce qu'elle fait la difficulté de l'art idéa-
liste, en est aussi le triomphe, quand on y peut
atteindre. On a rarement écrit de plus tragiques his-
toires d'amour que Monsieur de Camors, que Julia de
Trécœur, que le Journal d'une femme, que VHistoire
d'une Parisienne. Rarement on a mieux fondu, dans
l'unité d'un art supérieur, la satire du monde, la
peinture de la passion, et, jusque dans le désordre
de la passion même, le sentiment persistant de la
dignité humaine. Et rarement enfin des figures plus
vivantes, plus individuelles, ont mieux représenté,
en même temps qu'elles-mêmes, ces types de grandes
amoureuses dont l'histoire est remplie, les La Vallière
humbles et modestes, les superbes Montespan, les
ardentes et passionnées Marie Stuart. Que veut-on
davantage? quelle est cette autre « vérité » dont on
regrette l'absence dans les romans de Feuillet? et
n'est-ce pas reprocher aux Andromaque, aux Béré-
nice et aux Phèdre d'avoir quelque chose de plus
achevé, de plus durable, et de plus vrai que les
modèles de cour dont on croit reconnaître quelques
traits dans leur physionomie?
Le naturalisme contemporain s'est chargé de faire
lui-même l'opinion sur son propre compte. Il est
bruyant; il a pris pour complices les pires instincts
de ses lecteurs; il est surtout intolérant. Les romans
de Feuillet pourront donc quelque temps encore
n'être pas mis à leur véritable place, et jugés au-
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 131
dessous de leur valeur. Mais ils y remonteront. Ce
sera quand l'idéalisme, et le romanesque même,
auront reconquis leurs droits, qu'ils n'ont jamais
perdus, qu'ils ont seulement négligé de faire assez
valoir, mais que nous voyons, depuis déjà quelques
années, qu'ils commencent à revendiquer. Monsieur
de Camors, Julia de Trécœur, le Journal d'une femme
et la Morte s'inscriront alors parmi les livres qu'on
relit, à côté de la Princesse de Clèves ou de Manon
Lescaut, et on leur rendra la justice qu'ils n'ont pas
toujours reçue de leurs contemporains. Nous serions
heureux d'y avoir contribué;
... El fanlùme sans os
Par les ombres myrteux prenant notre repos,
plus heureux encore si ceux qui liront en ce temps-là
Julia de Trécœur ou la Morte associaient le souvenir
de notre admiration à la gloire du nom d'Octave
Feuillet.
1" février 1890.
LA STATUE DE BAUDELAIRE
A qui se fier, je vous le demande, ô compagnons
de la vie nouvelle, et sur qui compterons-nous désor-
mais, si M. Paul Desjardins lui-même fait défaut à la
cause du « devoir présent »? Lorsque j'ai lu quelque
part qu'il était question d'élever un buste, ou une
statue tout entière, — là-haut, devers l'Élysée-Mont-
martre ou du côté du Moulin-Rouge, — à Charles
Baudelaire, je n'ai rien dit; et j'attendais, comme tout
le monde, la généreuse protestation de M. Desjar-
dins. Il me semblait qu'en effet il nous en devait une,
ou même deux, en sa double qualité d'ouvrier du
a devoir présent », et de professeur de rhétorique.
Comme professeur de rhétorique, il ne se peut pas,
me disais-je, qu'wne Charogne, ou le Voyage à Cythère
n'offensent et ne révoltent la délicatesse de son goût.
Mais, comme ouvrier du « devoir présent », quelle
sera donc cette « littérature infâme », qu'il avait pris
l'engagement de combattre, si ce n'est celle à laquelle
8
134 NOUVEAUX ESSAIS
appartiennent xme iMcwli/re ou les Femmes damnées?
Cependant, il a gardé jusqu'ici le silence, et j'en
cherche vainement les raisons. Est-ce que peut-être
il S8 réserve pour le jour de l'inauguration? ou n'a-
t-il jamais lu Baudelaire? ou attend-il à intervenir
que l'on ait proposé de dresser sur la place publique,
dans une attitude analogue à leurs œuvres, la statue
de Restif de la Bretonne, ou celle de Casanova?
Mais, en ce cas, qu'il nous pardonne alors d'être
moins ambitieux, ou moins dégoûtés que lui! Assu-
rément, il l'eût mieux dit lui-même, — avec plus de
pleurs dans la voix, et je ne sais quoi de plus navré,
de plus abandonné, de plus démissionnaire dans
toute sa personne; — mais enfin, si ce serait un
scandale, ou plutôt une espèce d'obscénité que de
voir un Baudelaire en bronze, du haut de son pié-
destal, continuer de mystifier les collégiens, il faut
bien que quelqu'un le dise. Où les apôtres hésitent,
il se pourrait qu'après tout un modeste « littéra-
teur » réussit. Et, en vérité, nous ne croirions pas
avoir fait une besogne inutile si nous avions détourné
de souscrire au « monument » de Baudelaire, un seul
de ses admirateurs.
Pour cela, nous nous garderons bien de disputer
au poète son talent, non plus qu'aux Fleurs du mal
leur place, et leur part d'intluence, depuis une tren-
taine d'années dans le mouvement de la littérature.
La place est grande; l'influence a été, n'est encore,
de nos jours même, que trop considérable; et de
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 133
plus illustres que Baudelaire, de mieux doués, de
plus simples surtout et de plus sains, n'en ont cer-
tainement pas exercé de semblable.
Il a dû beaucoup à ses prédécesseurs : Gautier,
Vigny, Sainte-Beuve. Supposé qu'il existe une poésie
de l'hôpital ou du mauvais lieu, palhologir|ue, pour
ainsi dire, vicieuse et profondément gangrenée, c'est,
en effet, Sainte-Beuve qui l'avait jadis imaginée le
premier, qui s'y était même hypocritement essayé
dans son Joseph Delorme; et Baudelaire, plus franc
ou plus cynique, n'a fait que la réaliser. D'un autre
côté, quand il louait lui-même Théophile Gauthier
« d'avoir exprimé sans fatigue, sans effort, toutes
les attitudes, tous les regards, toutes les couleurs
qu'adopte la nature, ainsi que le sens intime contenu
dans tous les objets qui s'offrent à la contemplation
de l'œil humain », ou encore, et principalement,
« d'avoir ajouté des forces à la poésie française, d'en
avoir agrandi le répertoire et augmenté le diction-
naire, sans jamais manquer aux régies les plus
sévères de sa langue », s'il ne parlait peut-être pas
très bien, le disciple se mirait dans l'éloge qu'il
décernait à son maître. Et foncièrement pessimiste,
il n'avait pas attendu pour s'inspirer de Vigny, tout
en le dégradant, qu'une main pieuse eût réuni les
Destinées en volume , et il avait déjà transposé
dans sa langue réaliste ce qu'il y a d'horreur ou
d'effroi de la nature dans la Maison du berger, par
exemple, ou de haine de Dieu dans le Christ au mont
136 NOUVEAUX ESSAIS
des Oliviers. Mais, de tous ces éléments contradictoires
et en apparence ennemis, dont les affinités entre
eux, très secrètes, si elles sont très réelles, avaient
comme échappé jusqu'alors à la poésie ou à la cri-
tique même, combinés dans ses vers, mêlés ensemble,
fondus en un, Baudelaire n'a pas moins dégagé
quelque chose d'absolument original, et les Fleurs
du mal, — on peut m'en croire, si je l'avoue, — n'en
composent pas moins un livre unique dans la litté-
rature française.
Là est le secret de son influence, comme aussi de
l'intérêt qu'il faut bien que l'on prenne à son œuvre.
L'œuvre forme un anneau de la chaîne des temps. C'est
ce que l'on ne pourrait pas dire des Odes funam-
hulescfues de Théodore de Banville, des Fossiles de
Louis Bouilhet, ou des poésies décidément trop
vantées de madame Ackermann. Mais l'influence
dure encore, et, pour la retrouver partout, il ne faut
que jeter un coup d'œil sur la littérature contempo-
raine.
C'est ainsi que Baudelaire a certainement « ajouté
des forces à la poésie française »; il en a, selon son
expression, « agrandi le répertoire » ; et, par exemple,
s'il n'a pas inventé la poésie des odeurs, il a su du
moins lui donner une place et une importance toute
nouvelle, — une importance légitime et une place
durable, — dans l'art encore alors tout musical,
plastique, ou pittoresque des Lamartine, des Hugo,
des Gautier :
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 137
En ouvrant un colTret venu de l'Orient,
Dont la serrure grince, et rucliigne en criant;
Où, dans une maison déserte, (|uei(|ue armoire
Pleine de l'acre odeur des temps, poudreuse cl noire;
Parfois on trouve un vieux llacon (|ui se souvient,
D'où jaillit toute vive une âme qui revient.
Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres.
Frémissant doucement dans les lourdes ténèbres.
Qui dégagent leur aile et prennent leur essor.
Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or.
Voilà le souvenir enivrant (pii voltige
Dans l'air troublé; les yeux se ferment; le Vertige
Saisit l'àme vaincue, et la pousse à deux mains
Vers un goulTre obscurci de miasmes humains...
Si la forme, si la facture de ces vers n'a rien de
très original, ou si peut-être encore, cette poésie
de la_sensation n'était pas absolument nouvelle aux
environs de 1838, cependant on ne l'avait pas
demandée jusqu'alors au plus suggestif peut-être,
mais le plus « animal » aussi de tous nos sens :
j'entends le seul dont les plaisirs n'aient jamais en
soi rien d'intellectuel, le plus grossier par consé-
quent; et, pour cette raison peut-être, le seul dont
aucun poète, avant Baudelaire, ne se fiît avisé de se
faire un art, une « manière, » ou un procédé, de
noter les impressions. Il était d'ailleurs naturel, ou
plutôt inévitable que la poésie, que le roman même
fissent du procédé d'autant plus d'emploi qu'ils se
matérialiseraient davantage; et c'est efîceliveiuent ce
qui est arrivé. Les « symphonies » d'odeurs où se
complaisait naguère M. Zola, celles qui « chantent »
8.
138 NOUVEAUX ESSAIS
quelquefois encore dans les romans de M. Huys-
mans, ou dans les vers de M. Paul Verlaine, tout
cela, c'est du « baudelairisme »; et, possible que
depuis lors on en ait abusé jusqu'à la ridiculiser,
mais ce n'en est pas moins là l'une de ses trouvailles
ou de ses « notes » originales.
Comme d'aulres esprils voguent sur la musique,
Celui de Baudelaire nage sur les parfums....
Ajoutons que, par cela même qu'il est le moins
« spirituel » de tous, l'odorat est le sens dont les
impressions s'échangent le plus aisément avec celles
des autres. Disons mieux encore : il les sollicite ou
il les provoque; et tandis que les couleurs ou les
formes limitent, pour ainsi parler, la liberté du rêve,
en en dessinant les contours avec quelque précision,
les odeurs au contraire l'émancipent, la favorisent,
et l'exaltent. C'est ce que Baudelaire a mieux su que
personne, et c'est ce qu'il a si bien exprimé dans le
sonnet célèbre intitulé Co)'respondances :
Comme de longs échos, qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Lisez encore la Vie antérieure, Parfum exotique,
ou les vers adressés à une Malabaraisc. Quelque
éi'ident, et facile à imiter qu'il soit, le procédé est
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 139
cependant légitime. Pas d'impression qui ne puisse,
de sa langue originelle, se transposer en une autre,
et le tout est d'en trouver l'exacte équivalence.
11 est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— El d'autres corrompus, riches et triomphants,
Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens.
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.
Il y a bien dans ces vers quelque chose de légè-
rement ridicule, mais aussi de profondément sensuel,
et en tout cas d'assez original. Le symbolisme
conlempurain nous est venu de là. D'autres éléments,
sans doute, s'y sont joints, dont l'origine est plus
intellectuelle, et, depuis Baudelaire, l'art s'est encore
compliqué d'intentions ou de prétentions nouvelles.
Mais c'est bien là le point de départ, et les Fleurs du
mal, à défaut d'autre mérite ou d'autre intérêt lit-
téraire, auraient celui de l'avoir indiqué.
La nature est un temple oii de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles,
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
Veut-on achever de s'en convaincre? et veut-on,
comme qui dirait, avec une preuve « expérimentale »
de l'influence de Baudelaire, une explication aussi
du prestige qu'il continue d'exercer? Que l'on prenne
i40 NOUVEAUX ESSAIS
donc la pièce intitulée les Phares, et, du premier vers,
de chacune des stances, que l'on retranche le
premier mot : il semblera que ce soit le désordre,
l'incohérence, ou la folie mêmes.
... Fleuve d'oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fraîche où l'on ne peut aimer,
Mais où la vie afflue et s'agite sans cesse
Comme l'air dans le ciel, et la mer dans la mer.
... .Miroir profond et sombre
Où des anges charmants, avec un doux souris
Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays.
. . Triste hôpital, tout rempli de murmures.
Et d'un grand crucifix décoré seulement,
Où la prière en pleurs s'exhale des ordures,
Et d'un rayon d'hiver traversé brusquement.
En vérité, ne diriez-vous pas de quelque sonnet de
M. Mallarmé? Mais, maintenant, rétablissez l'intégrité
du texte, et lisez :
liuhens, fleuve d'oubli, jardin delà paresse...
Léonard de Vinci, miroir profond et sombre..*
Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures...
Vous pourrez bien, encore ici, discuter la juste
équivalence de ces transpositions; et, si vous êtes
« du monde », vous pourrez bien vous égayer de
cette comparaison de Rembrandt avec « un triste
hôpital », ou de Rubens avec « un oreiller de chair
fraîche », mais vous n'en méconnaitrez pas au moins
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 141
la singularité, — ni surtout l'étroite ressemblance
avec la drfinilion que nos symbolistes donneraient
volontiers de leur art. La poésie n'est point du tout
pour eux l'art « d'exprimer » ou « dïdéaliser »
l'objet; et encore bien moins de le « généraliser »,
ou même d'en dégager la signification secrète. Non;
mais elle est l'art de sentir à l'occasion de l'objet,
et comme de s'abandonner aux suggestions qu'il
provoque, jusqu'à ce qu'ayant pris elles-mêmes
quelque chose de l'inconsistance du rêve, elles so
traduisent à leur tour par des sensations qui en
imitent le caractère flottant, irréel et bizarre. Bau-
delaire fut un maître en cet art; et puisque nos
symbolistes n'ont rien encore produit qui réalise
pleinement leur conception de la poésie, les Fleurs
du mal, après trente ans passés, en demeurent le
chef-d'œuvre.
Que faut-il encore que je loue en Charles Baude-
laire? la profondeur ou la sincérité de son pes-
simisme? Très volontiers, s'il ne vous avait pas lui-
même avertis qu'en « parfait comédien » il avait
dû « façonner son esprit à tous les sophismes comme
à toutes les corruptions »; et j'aime les comédiens
au théâtre, mais je m'en défie à la ville. La généro-
sité de son intention satirique? Ce serait là-bas, dans
sa tombe, lui prêter vraiment trop à rire; et seul au
monde, je crois, ce vieux paradoxe ambulant de
Barbey d'Aurevilly s'est avisé de voir dans les Fleurs
du mal une manifestation de « la justice de Dieu »!
142 NOUVEAUX ESSAIS
Ou bien encore, parlerai-je de la facture de son vers
et de la trame de son style? Théophile Gautier,
— dans la A^oiice qu'on peut lire en tête de l'édilion
la plus répandue des Fleurs du mal, — a tout dit à
ce sujet, et en d'autres temps, j'en aurais peut-être
à en rabattre, mais je n'y saurais rien ajouter. C'e^t
donc assez si l'on a vu que, bien loin de vouloir
diminuer la réputation littéraire de Charles Baude-
laire, nous la défendrions au besoin. Mais ce n'est
pas là le point, et il est temps après cela d'en venir
à la vraie question, qui est de savoir si nous devons
lui élever une statue.
Car enfin, si grand qu'il puisse être, ou si rare —
'je veux dire si singulier — le talent, le génie même
n'a rien en soi de plus respectable que la beauté,
par exemple, ou que la force; et tout dépend de
l'usage qu'on en fait. Qui donc a dit que le péché,
dont Baudelaire aimait tant à parler, « ne consiste
point à user de choses mauvaises », puisque la
Nature ou Dieu n'en ont point fait de telles, « mais
à mal user des bonnes? » Comme on peut appliquer
la force aux plus criminels emplois, et faire servir la
beauté même aux pires besognes, on peut, sembla-
blement, faire de son talent un fâcheux ou coupable
usage; et cela s'est vu plus d'une fois dans l'histoire;
et cela se voit malheureusement tous les jours. Tout
le monde le sait, personne n'en doute. Cependant
nous parlons, nous raisonnons, nous agissons comme
si nous ne le savions pas. Pour ne rien dire ici de ceux
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 143
qui corrompent systématiquement la morale, nous
ne demandons à ceux qui dénaturent, qui dégradent,
qui déshonorent la notion même de l'art, que de le
faire avec art; et en réduisant à ce seul point les
exigences de notre critique, nous croyons faire
preuve d'indépendance, de liberté, de largeur d'es-
prit. Mais la vérité vraie, c'est que, si nous pouvons,
si nous devons pardonner quelque chose à la sottise
ou à la médiocrité, — quoique d'ailleurs elles fissent
mieux de ne pas écrire, — ni le talent ni le génie
n'ont de droits qui ne leur imposent des devoirs,
auxquels, quand ils manquent, il importe qu'on les
rappelle. Puisqu'il n'y a pas de livre, même de versX
qui ne soit un acte en quelque manière, il ne nous \
est pas permis de ne pas envelopper la considération I
de ses conséquences dans le jugement que nous en /
portons. Reconnaître, ou même admirer le talent, et/
l'approuver, sont deux choses; lui élever des statues
en est une troisième encore; — et voilà pourquoi
je proteste contre le projet d'élever une statue à
l'auteur des Fleurs du mal.
Je sais ce que diront là-dessus les sceptiques, et
j'entends d'ici les bons plaisants. Que de bruit pour
un morceau de marbre! et s'il plaît à quelques
i mues gens d'en consacrer tout un bloc à la mémoire
(le Charles Baudelaire , non seulement c'est leur
allaire, mais n'y a-t-il pas quelque chose d'outrageu-
3 'ment prudhommesque à vouloir les en dissuader?
Qu'est-ce que prouve une statue? Combien d'imbé-
144 NOUVEAUX ESSAIS
cilcs, depuis quelques années, n'a-t-on pas, ici taillés
en pierre, et là, coulés en bronze! Quel mal cela
fail-il? Du haut d'une fontaine, sur la place publique
du chef-lieu de son arrondissement, si cet ancien
ministre ne présidait pas aux commérages des ména-
gères, en seraient-elles par hasard moins bavardes,
ou l'eau de la fontaine plus limpide? Mais du fond
d'un massif de verdure, si ce bohème de lettres ne
mêlait pas sa face de marbre aux entretiens du mili-
taire avec la nourrice, la verdure en serait-elle plus
fraîche ou la nourrice moins tendre? Puisque rien ne
change rien à rien, qu'on laisse donc aller les choses.
Le vrai feu d'artifice est d'être magnanime...
Pareillement, la « vraie statue » est d'avoir inscrit
son nom avec son œuvre dans l'histoire de la littéra-
ture ou de l'art. La cérémonie banale de l'inaugura-
tion d'un buste, qui n'enlèvera pas sans doute un lec-
teur aux Fleurs du mal, ne leur en attirera pas non
plus qui n'en fissent depuis longtemps leurs délices.
Après comme avant la statue, Baudelaire sera tout
ce qu'il était. Ou plutôt, avec le goût que les hommes,
en général, ont pour la contradiction, qui répondra
que ce n'est pas nous, en l'attaquant, dont la mala-
dresse lui suscitera des sympathies inattendues? On
voudra voir; on le trouvera moins « noir » que nous
ne le représentons; et si trente-cinq années écoulées
sont peut-être un long espace de temps, tout ce que
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 145
nous aurons ainsi fait, ce sera d'avoir comme ranimé
une popularité qui commençait à s'user.
Nous, cependant, à notre tour, ce qui nous paraî-
trait vraiment plus prudhommesque encore que de
protester contre la statue de Baudelaire, ce serait de
répondre à ce bel argument! Aussi, pour ne pas trop
étendre et dénaturer la question, nous suffira-t-il de
faire observer qu'une statue qu'on élève est toujours,
dans l'intention de ceux qui l'élévent, un liommage
et un exemple. C'est une opinion qu'on affirme, c'est
une conviction qu'on étale, c'est quelquefois une vic-
toire qu'on proclame, mais c'est toujours un modèle
qu'on propose. Homme politique ou soldat, poète ou
philosophe, en souscrivant à sa statue, nous souscri-
vons, si je puis ainsi dire, à l'idée qu'un homme a
représentée dans l'histoire. Celui-ci, c'est la « tolé-
rance », et celui-là, c'est le u patriotisme ». Quelques
reproches que l'on puisse d'ailleurs adresser à leur
mémoire, ou quelque illusion que l'on se fasse trop
souvent sur eux, on reconnaît et on déclare qu'en
somme, et tout considéré, ils ont, comme on disait
jadis, bien mérité de leurs contemporains, de leur
patrie ou de l'humanité. Si on ne le croyait pas, on
soulèverait contre soi l'opinion. Mais qui ne voit qu'en
même temps on conseille de les imiter? que du haut
de leur piédestal, ils invitent eux-mêmes l'enfance ou
la jeunesse à faire ce qu'ils ont fait? qu'ils se dressent
là, sur nos places publiques, en objet d'émulation
à ceux qui viendront après eux? Et qui refusera
9
146 NOUVEAUX ESSAIS
d'en convenir, à moins qu'ayant vécu jo ne sais
dans quelle indifférence ou dans quel éloignement
orgueilleux de ses semblables, il ignore le pouvoir de
l'opinion, la contagion de l'exemple, et l'autorilé de
l'éducation?
Baudelaire est-il de ceux que l'on puisse proposer
en exemple? Je ne parle ici, comme on l'entend
bien, ni de l'homme, ni de sa vie privée, — que
je ne connais point, que je ne veux pas connaître,
— mais uniquement du poète et de son œuvre.
Je n'examine même pas, je l'ai dit, s'il fut tou-
jours ou habituellement sincère, et, dans ses plaintes
ou dans ses blasphèmes , s'il ne s'est pas glissé
parfois, avec beaucoup de rhétorique, une inten-
tion de mystifier son monde. Mystifier le monde,
il se peut qu'après tout ce soit une façon d'être
sincère, si c'en est une de lui témoigner son mépris;
et d'ailleurs le poète ou l'écrivain sont toujours assez
sincères pour nous, dès qu'ils ont réussi à nous faire
éprouver les sentiments qu'ils expriment. On pour-
rait ajouter qu'en matière d'art ou de littcralure, il
est bien peu de mystificateurs qui ne finissent par
être leur propre dupe. — Et d'autres encore, s'ils le
veulent, reprocheront à l'auteur des Fleurs du mal
ce qu'ils appellent, non sans quelque raison, son
/ immoralité. Mais nous, nous lui reprochons quelque
jt chose d'autre, et, en un certain sens, de plus grave,
>\ qui est d'avoir volontairement corrompu la notion
\ même de l'art.
SUR LA LITTERATfRE CONTEMPORAINE. 147
S'il a, en effet, « ajouté quelques forces » à la poésie,
nous lui devons aussi quelques tours de main, pour
ainsi parler, dont le moins fâcheux n'est pas celui qui
consiste à salir ou à souiller presque tout ce que l'on
touche. Une Charogne en est un éloquent exemple :
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants liailions.
Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s'élançait en pétillant :
On eût dit que le corps enflé d'un souffle vague
Vivait en se multipliant.
Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!
Rien n'est plus simple, on le voit, ni d'ailleurs ne
se confectionne à moins de frais. On prend le thème,
le plus banal, c'est ici celui du néant de la créature,
et, — pour rien, pour le plaisir, pour l'honneur, sans
aucune intention de morale ni de satire, — on le
« renouvelle » en le développant au moyen de méta-
phores ou de comparaisons tirées de tout ce que
l'homme, depuis six mille ans, s'est efforcé d'écarter
de sa vue. Lisez encore à cet égard un Voyage à
Cythère ou l'Hymne à la Beauté.
Il est vrai qu'en revanche, on peut essayer « d'idéa-
liser » tout ce que le vice a de plus répugnant, comme
148 NOUVEAUX ESSAIS
dans les Femmes damnées, ou tout ce que, comme
dans ime Martyre, le crime a de plus dégoûtant.
Dans une chambre tiède où, comme en une serre.
L'air est dangereux et fatal,
Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre.
Exhalent leur soupir final.
Un cadavre sans lête épanche, comme un fleuve,
Sur l'oreiller désaltéré.
Un sang rouge et vivant...
Mais d'idéaliser le vice, ou de faire un peu plus
que de matérialiser l'idéal, cela ne se compense pas;
cela s'ajoute ; et le résultat le plus clair en est d'avoir
introduit dans notre poésie française une constante
préoccupation de l'ignominie. La mettre aujourd'hui
dans le choix des sujets, et demain dans la manière
de les traiter, c'est toute une part du baudelairisme;
et j'entends bien qu'il faut le constater; mais de
l'admirer, c'est une autre affaire, et de le glori-
'fier, c'est ce qui serait monstrueux. 11 faut passer à
l'art toutes les libertés, excepté celle d'employer ses
\moyens à se détruire lui-même.
C'est cependant à quoi Baudelaire s'est évertué
d'une autre manière encore, en affectant comme
théoricien de ne voir dans l'art que V artificiel:, et,
par ce mot, nous dit Gautier dans sa Notice, « il
entendait une création d'où la nature est complète-
ment absente ». Nous pouvons ajouter que, s'il ne la
justifiait pas, il défendait du moins par des argu-
ments très subtils, cette préférence qu'il s'était donnée
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 149
pour la bizarrerie, et personne peut-être, de notre
temps, n'a mieux plaidé la cause de l'art pour l'art
ou celle de la décadence. La place nous manque
aujourd'hui pour les discuter à notre tour. Mais, en
tout cas, ce que Baudelaire n'a pas établi, c'est que
la décadence ne fût pas le commencement de la
décomposition finale; et quant à la théorie de l'art \
pour l'art, il n'a pas triomphé de la contradiction
qu'elle implique, si l'art, sous toutes les formes, est
une création de l'homme. Le séparer de l'homme et
de la vie, que dis-je! lui donner pour objet de les
« dénaturer », c'est donc tout simplement lui enlever
sa raison d'être, puisqu'en le coupant de ses commu-
nications nécessaires, c'est tarir pour lui la source
même de son renouvellement. J
Quel intérêt pourrions-nous prendre à des vers
comme ceux-ci :
Non d'astres, mais de colonnades.
Les étangs dormants s'entouraient,
Où de gigantesques naïades,
Comme des femmes se miraient...
Des nappes d'eau s'épanchaient, bleues.
Entre des quais roses et verts.
Pendant des millions de lieues,
Vers les confins de l'univers.
Pensée, sentiment, sensation même, tout y manque ;
cène sont que des formes vides; et la seule impres-
sion qu'on en garde est celle d'un vain cliquetis
de mots.
150 NOUVEAUX ESSAIS
■ N'est-ce pas aussi bien où il faut que l'art aboutisse,
/quand on commence par poser en principe qu'il doit
/ se suffire à lui-même? Si l'on ne saurait évidemment
! lui donner « la Science » ou « la Morale » pour but,
! on ne peut sans doute lui proposer davantage « la
Désillusion » ou «l'Immoralité » pour objet. Mais en
\ vain voudra-t-on le consacrer à la réalisation de ce
\ qu'on appelle emphatiquement « la Beauté pure », et
\ il faut toujours bien que cette beauté soit prise elle-
'\^ême de la nature et de l'humanité. Baudelaire,
égaré par ce mépris transcendant du vulgaire qui a
perdu tant d'aiLisles et tant d'écrivains, a voulu que
l'art devînt proprement un grimoire, dont la lecture
ne fût permise qu'à de rares initiés, et d'ailleurs
dont les caractères cabalistiques ne cacheraient ni
n'exprimeraient rien. Il n'y a réussi qu'à moitié pour
sa part, et certainement nous n'aurions pas, après
trente ans, à reparler des Fleurs du mal, si, par mal-
heur pour sa réputation, elles étaient conformes à
ses tliéories. Mais sont-ce bien ces théories que nous
voulons que Ion glorifie? à quel titre? comme pré-
tentieusement paradoxales, ou comme insolemment
aristocratiques? n'ont-elles pas fait assez de mal? et
quel bien en est-il résulté?
L'une des pires conséquences qu'elles puissent
entraîner, c'est, en isolant l'art, d'isoler aussi l'ar-
tiste, d'en faire pour lui-même une idole, et comme
de l'enfermer dans le sanctuaire de son 7noi. Non seu-
lement alors il n'est plus question que de lui dans son
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. loi
œuvre, — de ses chagrins et de ses joies, de ses
amours et de ses rêves, — mais, sous prétexte de se
développer dans le sens de ses aptitudes, il n'y a plus
rien qu'il respecte ou qu'il épargne, s'il n'y a plus rien
qu'il ne se subordonne, ce qui est, pour le dire en pas-
sant, la vraie définition de l'immoralité. Se faire soi-
même le centre des choses, au point de vue philoso-
phique, l'illusion est aussi puérile que de voir dans
l'homme « le roi de la création», ou dans la terre ce que
les anciens appelaient « le nombril du monde » ; mais,
au point de vue purement humain, c'est la glorifica-
tion de l'égoïsme, et par suite la négation même de la
solidarité. Dans l'œuvre de Baudelaire, les derniers
liens qui rattachaient encore le lyrisme romantique à
l'humanité sont rompus, et le monstrueux orgueil du
poète n'est fait que de son mépris pour ses sembla-
bles.
Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte,
Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité,
Clierclient à qui saura lui tirer une plainte,
Et font sur lui l'essai de leur férocité.
Dans le pain et le vin destinés à sa bouche,
Ils mêlent de la cendre avec d'impurs cracliats,
Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche.
Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas...
Indépendamment du procédé que nous avons
indiqué plus haut, et dont on saisira facilement
l'application dans ces vers, il n'y a là de personnel
ou d'un peu nouveau que l'accent de haine ou de
colère, la satisfaction d'être soi-même, et la fausse
152 NOUVEAUX ESSAIS
conscience de sa supériorité. N'y a-t-il pas aussi la
promesse et comme l'engagement de continuer, selon
l'expression de Baudelaire lui-même, à cultiver « son
hystérie avec jouissance et avec terreur », pour se
faire, en quelque manière, de sa maladie même,
entretenue soigneusement , une originalité comme
pathologique? Sainte-Beuve, jadis, en son Joseph
Delorme, avait trouvé, comme on le sait, intéressant
d'être phtisique, et peut-être se rappelle-t-on le por-
trait qu'il traçait de sa Muse :
Elle file, elle coiuJ, et garde à la maison
Un père aveugle, cl vieux, et privé de raison.
Si, pour chasser de lui la terreur délirante,
Elle chante parfois, une toux déchirante
La prend dans sa chanson, pousse en sifflant un cri,
Et lance les graviers de son poumon meurtri.
Baudelaire eût pu peindre la sienne sous des traits
analogues, mais avec cette différence qu'au lieu d'en
faire une malade comme on n'en voit que trop, il en
eût fait une comme on en voit moins, affligée ou
ornée de quelque affection rare, elle-même définie
par des accidents, par des déformations, par des
colorations plus rares encore, et capable au besoin de
trouver des raisons de s'admirer dans l'énormité de
sa propre hideur. Étrange conception de l'art, véri-
tablement inhumaine, dont on ne saurait dire s'il y
entre plus de mépris de la souffrance des autres, ou
plus d'amour et d'orgueil de soi! qui conduit l'artiste
ou le poète non seulement à s'isoler de ses semblables,
mais à s'opposer lui tout seul à eux tous! et que la
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 153
gravité de ses conséquences condamnerait encore de
fausseté, s'il n'y suffisait pas du paradoxe de son
principe ! Mais c'est assez d'un Baudelaire ! Si nous ne
pouvons pas efTacer son œuvre de l'hiistoire de la litté-
rature, ne la glorifions pas en lui dressant des statues I
N'émancipons pas de l'espèce de honte qu'ils éprou-
vent à l'admirer d'honnêtes, de bons jeunes gens, qui,
dans quelques années, quand la vie leur aura donné
ce qui leur manque encore d'expérience, jugeront
sans doute les Fleurs du mal à leur véritable valeur!
Et, sous prétexte qu'il confondait volontiers, lui,
Baudelaire, l'horrible ou l'ignoble avec le beau, ne
prenons pas, nous, l'étonnement du dégoût pour
l'enthousiasme de l'admiration.
Après cela, discuterons-nous le talent de l'artiste?
El parlerons-nous du prosaïsme fréquent de son vers,
de l'impropriété de sa langue, de l'obscurité de sa
pensée? Nous n'aurions qu'à choisir :
Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
Dans ce noir océan où l'autre est enfermé,
Et mon esprit subtil, que le roulis caresse,
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé...
OU encore :
Je t'adore à l'égal de la voùle nocturne,
0 vase de tristesse, ô grande taciturne.
Et l'aime d'autant plus, belle, que tu me fuis,
Et (}ue tu me parais, ornements de mes nuits,
Plus ironiquement accumuler les lieues,
Qui séparent mes bras des immensités bleues.
9.
loi NOUVEAUX ESSAIS
Mais nous avons promis de n'en rien dire, et encore
une fuis, bien loin de vouloir diminuer le talent de
Baudelaire, il nous importe aujourd'hui qu'il en ait
eu beaucoup. Plus en effet on lui en reconnaîtra, plus
il sera coupable d'en avoir fait un détestable usage.
C'est le seul point sur lequel je voudrais voir enfin
SCS admirateurs s'expliquer, et nous dire s'ils croient
que, d'avoir corrompu la notion même de l'art, ce soit
un honneur à mériter des statues.
Que si d'ailleurs on s'étonnait de nous voir attribuer
tant d'importance à un hommage aussi banal que celui
qui consiste à tailler en marbre l'image approximative
d'un Baudelaire, nous avons déjà répondu, mais il
ne sera pas inutile d'ajouter quelques mots encore.
Tout au rebours des dilettantes et des sceptiques, —
dont le dilettantisme ici s'accommode merveilleuse-
ment avec les intérêts de leur tranquillité, — nous
croyons que rien au monde n'est ce qu'ils nomment
indifférent, et que, comme tout a sa raison d'être,
tout aussi a ses conséquences. Quand on aura donc
plus ou moins spirituellement plaisanté quelques
héros douteux ou quelques cérémonies ridicules, —
et, en vérité, ce genre de plaisanterie, qui n'a rien
aujourd'hui de bien neuf, n'a rien non plus de bien
difficile 1 — il ne restera pas moins qu'étant une forme
du respect de ceux qui ne sont plus, un perpétuel
témoignage de la continuité de la patrie, et une
manière de placer l'objet de la vie en dehors et au-
dessus d'elle-même, l'usage d'élever des statues fera
SUR LA LITTERATL'RE CONTEMPORAINE. Ion
toujours une partie de l'éducatitm publique. Il en fera
surtout partie dans une société démocratique, où il
n'est pas seulement bon, mais nécessaire que l'ur-
gente préoccupation des intérêts matériels soit,
comme à tout instant, contrepesée par quelque
ambition plus noble; et dont le principe actif est de
favoriser ou de provoquer à tous les degrés de la
hiérarchie sociale, l'effort du mérite personnel. De
dire là-dessus qu'il n'importe pas qu'on propose un
Baudelaire ou un Restif en exemple à la jeunesse,
c'est comme si l'on disait qu'il n'importe pas que l'on
apprenne à lire dans les Liaisons dangereuses ou dans
les Amours du chevalier de Faublas. Mais, comme font
quelques-uns, de s'éclater de rire au seul nom de
l'amour do la gloire, c'est se moquer du monde,
puisque nous voyons que l'on a toujours grand
soin de signer en toutes lettres les railleries que
l'on fait de l'ambition des autres ; c'est mécon-
naître, entre tous les mobiles qui depuis quatre ou
cinq cents ans ont dégagé « l'homme moderne » de
l'homme du moyen âge, le plus puissant peut-être;
et enfin, dans le temps surtout où nous sommes, c'est
essayer, pour autant qu'on le peut, de limiter l'acti-
vité de l'esprit à ses emplois les plus bas. En vérité,
je ne vois pas les avantages qu'on en attend, si
d'ailleurs je conçois le plaisir inintelligent qu'on y
trouve !
Élevons donc des statues sur nos places publiques,
mais choisissons ceux à qui nous les élevons. Puis-
156 NOUVEAUX ESSAIS SUK LA L ITT È R AT U RE
qu'un grand homme est toujours petit par quelques-
uns de ses côtés, n'y regardons pas d(; trop |)rès, et
souffrons que l'éclat d'un grand service rendu à la
patrie ou à l'humanité nous cache quelquefois les
erreurs de ceux à qui nous le devons; mais n'admet-
tons pas cependant,
Qu'un pourceau secouru pèse un monde égorgé,
nique nous devions l'immortalité du bronze à ceux qui
nous ont fait du mal, — parce qu'ils nous en ont fait
beaucoup. Ne proposons pas non plus en exemple
la débauche et l'immoralité. C'est ce que l'on ferait,
j'ai tâché de le montrer, en élevant une statue à
Charles Baudelaire. Et je le répète en terminant, si
je n'avais réussi à détourner d'y souscrire qu'un seul
de ses admirateurs, je me tiendrais encore pour satis-
fait.
l" septembre 1892.
LEGONTE DE LISLE
Lorsque ledirec'.eur de la Contemporavy Review m'a
demandé de parler à ses lecteurs du grand poète que
nous venons de perdre, j'achevais précisément de
revoir la « Leçon » que je lui ivais consacrée dans
mon Cours sur VÉ n'.ution ie la poésie lyrique au
xix" siècle, il vivai', 3ncore à l'époque où je faisais
cette leçon! et, certes, nous ne nous attendions guère
qu'il dût nous quitter sitôt. J'avais d'ailleurs parlé
de son œuvre avec une entière liberté, comme aussi
bien il est toujours facile de le faire quand on parle
de ceux qui n'ont mis dans leur œuvre que le moins
qu'ils pouvaient d'eux-mêmes. C'est leur juste récom-
pense de n'avoir exprimé que ce qu'ils ont cru pou-
voir réaliser, selon le beau mot du philosophe, sous
« l'aspect de l'éternité ». Ayant fait de la vie deux
parts, dont ils ont abandonné l'une, la plus exté-
rieure, au courant rapide et changeant de l'actua-
lité, mais dont ils avaient secrètement engagé l'autre
158 NOUVEAUX ESSAIS
à la religion de la science ou de l'art, ils n'ont point
connu les joies tumultueuses de la popularité, mais
ils n'en ont pas non plus éprouvé l'inconstance ; ils ne
l'éprouveront pas; et parce qu'ils ont écarté de leur
œuvre l'élément passionnel, ni leur art n'a connu
l'hésitation ou le trouble, ni leur talent ne les a quittés
avec leur jeunesse. Evitons les passions! Nous ne
sentons plus aujourd'hui, nous n'aimons plus comme
on faisait en 1830, à la manière forcenée des héros de
Dumas ou d'Hugo, et cela nous suffit pour nous
rendre Antony ou Ruy-Blas insupportables :
Mais la Beauté flamboie, cl tout renait en elle,
Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs.
C'est précisément ce que je m'étais efforcé de mettre
en lumière, dans la leçon à laquelle je m'excuse
d'avoir fait allusion tout à l'heure, et, à cet égard, je
n'en voudrais aujourd'hui rien retrancher, ni rien
corriger. Pour les raisons que je viens de dire, la mort
inattendue de Leconte de Lisle ne m'a rien révélé
dans son œuvre que je n'y eusse vu du vivant du
poète. Mais c'est le propre des grands écrivains que
l'on en puisse toujours reparler sans se répéter, et
quand on croit en avoir tout dit, il en reste encore
quelque chose à dire, ou les mêmes choses, mais
d'une autre manière. On les dit mieux aussi quand on
les dit pour la troisième ou quatrième fois. Et puisque
après tout la vérité ne s'enfonce et ne se grave dans
les esprits distraits des hommes qu'à force de répèti-
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 150
lions, la dernière vanité dont se doive piquer le cri-
tique ou riiislorien de la lilléralure, nest-ce pas
celle de parailre neuf?
Si l'on veut se faire d'abord une juste idée de
l'œuvre de Leconte de Lisle, et mesurer l'importance
des Poèmes antiques et des Poèmes barbares dans
l'histoire de la poésie contemporaine, il y faut voir
avant tout, comme dans l'œuvre de Flaubert, — que
j'en rapprocherai plus d'une fois, — comme dans la
Tentation de Saint Antoine et comme dans Salammbô,
une protestation contre le romantisme. Ce n'est pas
£1 dire que Leconte de Lisle et Flaubert n'aient lar-
gement prolilé l'un et l'autre de la révolution opérée
par Hugo. La solidarité qui lie les générations des
hommes ne nous permet jamais d'échapper entière-
ment à rinQuence de ceux qui nous ont précédés; et
à cet égard, on ne s'expliquerait pas plus Leconte de
Lisle sans Hugo, que Racine autrefois sans Corneille,
ou Malherbe encore sans Ronsard. Mais quand la dette
de l'auteur de Phèdre ti d'Athalie serait plus considé-
rable encore qu'elle ne l'est envers celui de Pohjcucte
et du Cid, personne aujourd'hui n'ignore que le sys-
tème dramatique de Racine diffère profondément de
celui de Corneille, si même il ne faut avouer qu'il en
160 NOUVEAUX ESSAIS
est la contradiclion; et c'est ainsi que Leconte de
Lisle a bien pu prendre sa part des libertés rendues
au poêle par Hugo, mais les Poèmes antiques et les
Poèmes barbares n'en ressemblent pas pour cela
davantage à la Légende des siècles. J'ai fait observer
à ce propos que, tandis que la religion de la beauté
grecque emplissait, pour ainsi parler, les Poèmes
antiques, au conlrsLÏre la Légende — la première, celle
qui parut en 1839 — ne contenait pas une seule pièce
inspirée de la mythologie, de la légende, ou de l'his-
toire de la Grèce. Dans cette vaste fresque où le poète,
selon son expression « ne s'était proposé rien de moins
que de dépeindre V Humanité successivement et simul-
tanément soî/s tous, les aspects : histoire, fable, religion,
philosophie, science... » il n'y avait pas de place pour
les dieux, il n'y en avait pas pour les héros, il n'y en
avait pas pour les artistes ni pour les poètes de la
Grèce; et Rome même n'y est représentée que par le
Lion dAudroclès. En revanche, les opinions person-
nelles du poète s'y retrouvaient, jusque dans le choix
lui-même de ses sujets; et par exemple, il n'a conçu
tel de ses chefs-d'œuvre : la Rose de l'Infante, que
pour y dire leur fait à Philippe II, roi d'Espagne; au
Pape; et au catholicisme. Ce fanatisme anti-chrétien
est le seul trait de ressemblance que je puisse aper-
cevoir entre Hugo et Leconte de Lisle.
Mais pour tout le reste ils différent, et si le roman-
tisme, issu en partie d'une révolte contre la tyrannie
des « Grecs et des Romains » demeurait fidèle encore
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 161
jusque dans la Légende des siècles, à ses premières
origines, le titre lui seul des Poèmes antiques était
assez significatif et assez éloquent. Je ne dis rien de
la préface qui figurait en tête des premières éditions,
et puisque le poète a cru devoir la supprimer, je n'en
citerai rien. Mais quelques vers, que j'emprunte à la
belle pièce à'Ihjpaiie, — la vierge d'AIe.vandrie et la
victime de Cyrille, — ne sont pas moins caractéris-
tiques :
0 vierge, qui d'un pan de ta robe pieuse,
Couvris la robe auguste où s'endormaient tes dieux,
De leur culte éclipsé prétresse harmonieuse
Chaste et dernier rayon détaché de leurs cieux,
Je t'aime et te salue, ô vierge magnanime;
Quand l'orage ébranla le monde paternel.
Tu suivis dans re.xil cet OEdipe sublime,
Et tu l'enveloppas d'un amour éternel.
C'était vraiment une profession de foi. Avec une
nuance d'impiété, par delà ce moyen âge dont les
romantiques, tout en en exploitant le bric-à-brac
pittoresque, s'étaient d'ailleurs formé l'idée la moins
conforme à la vérité de l'histoire, le poète remontait
jusqu'aux sources grecques, pour y retrouver, avec
le thème favori de ses inspirations, le sentiment
perdu de la beauté plastique.
Marbre sacré, vêtu de force et de génie,
s'écriait-il en s'adressant à la Vénus de Milo,
Déesse irrésistible au port victorieux,
Pure comme un éclair et comme une harmonie,
0 Vénus, ô beauté, blanche mère des Dieux.
162 NOUVEAUX ESSAIS
Mais ce qui suivait, était plus clair encore :
Tu n'es pas Aphrodite, au bercement de l'onde,
Sur ta conijue d'azur posant un pied neigeux
Tandis qu'autour de toi, vision rose et blonde.
Volent les Rires d'or, avec l'essaim des Jeux.
Tu n'es pas Kythérée, en ta pose assouplie,
Parfumant de baisers l'Adonis bienheureux,
Et n'ayant pour témoins, sur le rameau qui plie,
Que colombes d'albâtre et ramiers amoureux.
Et tu n'es pas la Muse aux lèvres éloquentes,
La pudique Vénus, ni la molle Aslarlé
Qui le front couronné de roses et d'acanthes
Sur un lit de lotos se meurt de volupté.
Et plus loin encore :
Iles, séjour des dieux! Hellas, mère sacrée.
Oh! que ne suis-je né dans le saint archipel
Aux siècles glorieux oii la Terre inspirée
Voyait le Ciel descendre à son premier appel.
On ne pouvait pas déclarer plus ouvertement la
guerre au romantisme; se mettre plus résolument
du côté de ces « classiques » dont il croyait avoir pour
jamais renversé les autels ; s'inscrire plus hardi-
ment en faux, pour ainsi parler, contre le Génie du
c//?7'sfiamsme; et renouer plus délibérément la tradi-
tion de Chénier, de Racine, de Ronsard.
C'est qu'à vrai dire, nous le voyons bien aujour-
d'hui, ce que le romantisme avait le moins senti,
c'était la beauté, qu'il avait même niée, — dans la
Préface de Cromwell; — et à la réalisation de laquelle,
comme objet ou comme fin de l'art, il avait substitué
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 163
la représentation de ce qu'il appelait « le caractère ».
Il eût été plus franc de dire l'expression de la lai-
deur. De tous les héros de l'épopée d'Homère Hugo
n'a jamais aimé que Thersite, YUi'sus ou le Quasi-
niodo de la guerre de Troie; et du théâtre grec je doute
qu'il ait compris autre chose que les hasses plaisan-
teries des Grenouil/esl Mais la beauté, qui n'était qu'un
mot pour les romantiques, et un mot qu'ils ne com-
prenaient pas, était une réalité pour l'auteur des
Poèmes antiques. Elle était même la seule réalité. Si
le modèle idéal n'en existait peut-être nulle part,
l'honneur de l'art était de l'avoir inventé. Quelque
chose en avait passé dans le Parlhénon ou dans la
Vénus de Milo, quelque chose dans ces légendes qui le
consolaient seules du spectacle de la laideur ou de la
médiocrité contemporaines. Une idylle de Théocrite,
ou une odelette même du faux Anacréon, lui parais-
saient aussi supérieures, pour la justesse du senti-
ment, pour la perfection de l'exécution, pour la
profondeur de l'émotion esthétique, aux Nuits de
Musset, par exemple, ou aux Orientales cVïlugo, qu'un
marbre de l'école, — déjà corrompue cependant —
de Pergame, que le Taureau Farncse ou le Laocoon^
qu'une Vénus de Praxitèle, à la sculpture déclamatoire
de David d'Angers. Et je ne dis pas qu'il eût absolu-
ment raison! Si je discutais ici ses idées, je lui repro-
cherais un peu d'injustice pour les romantiques, un
peu de superstition aussi pour l'antiquité. Vingt
siècles ne se sont pas écoulés depuis lors sans profit
IGi NOUVEAUX ESSAIS
pour riiumanitc, ni par conséquent pour l'art même.
iMais ce qui est ici plus important, c'est de suivre dans
l'œuvre du poète le développement de ses prémisses,
et, à mesure, de voir ses leçons s'opposer point par
point à celles des romantiques.
Ce que son exemple enseignait donc d'abord,
c'était la religion de l'art et le respect étroit de la
forme. Aucune leçon plus nécessaire alors, aux envi-
rons de 1852, si, dans le silence que gardait Hugo
depuis une douzaine d'années, la désinvolture de
Lamartine et le dandysme littéraire de Musset ayant
fait école, on n'avait besoin de rien tant que de rap-
prendre à faire des vers qui fussent des vers. Il n'y
en pas de plus beaux dans la langue française que
ceux de Leconte de Lisle. C'est toujours Midi qu'on
en cite pour preuve :
Midi, roi des étés, épandu sur la plaine
Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu;
et j'ose au moins les rappeler à mon tour, mainte-
nant que le poète est mort. Car, je dois en convenir,
il n'aimait pas beaucoup qu'on les citât, et de voir
son nom les ramener comme invinciblement sur les
lèvres, cela lui faisait un peu le même effet qu'à
Flaubert de s'entendre toujours appeler l'auteur de
Madame Bovary. Mais on peut parcourir au hasard le
recueil des Poèmes antiques.
0 jeune Thyonc, vierge au regard vainqueur,
Aphrodite jamais n'a fait battre ton cœur.
SUR LA LITTERATURE CONTEMPORAINE. 16b
Ah! si les Dieux jaloux, vierge, n'ont pas formé
La neige de ton corps d'un marbre inanimé
Viens au fond du grand bois, sous les larges ramures
Pleines de frais silence et d'amoureux murmures.
L'oiseau rit dans les bois, au bord des nids mousseux,
0 belle chasseresse! et le vent paresseux
Berce du mol eflort de son aile éthérée
Les larmes de la nuit sur la feuille dorée.
Et en voici d'un autre genre, moins idyllique et
moins gracieux, que j'emprunte à la pièce (THéraklès
au Taureau :
Or, dardant ses yeux prompts sur la peau léonine
Dont Iléraklès couvrait son épaule divine,
Irritable, il voulut heurter d'un brusque choc,
Contre cet étranger son front dur comme un roc,
Mais, ferme sur ses pieds, tel qu'une antique borne.
Le héros d'une main le saisit par la corne,
Et sans rompre d'un pas, il lui ploya le col.
Meurtrissant ses naseaux furieux dans le sol.
Et les bergers en foule, autour du fils d'Alcmène,
Stupéfaits, admiraient sa vigueur surhumaine,
Tandis que, blancs dompteurs de ce soudain péril
De grands muscles roidis gonflaient son bras viril
Ut pictura poesis ! si jamais on a peint en vers, ou
pour mieux dire, sijamais on a « sculpté », c'est dans
des vers comme ceux-ci; et, naturellement, je ne les
ai pas choisis sans quelque intention de montrer
comment le souci de la forme se lie au respect de
l'antiquité. Le bon Gautier, qui n'était pas un grand
clerc, ni surtout un « grand Grec », en avait bien
soupçonné quelque chose. Mais il aimait trop l'Es-
pagne: et puis, comment se fût-il dégagé de ses ori-
gines romantiques? Les Poèmes antiques firent ce que
166 NOUVEAUX ESSAIS
n'avaient pu faire ni la Psyché de Victor de Laprade
— pour laquelle on a quelquefois réclamé, mais qui
n'est à vrai dire que du Lamartine plus nuageux ou
plus embrouillé ; — ni quelques pièces trop rares
d'Émaux et Camées\ et Leeonte de Lisle n'en devint
pas célèbre, ni surtout populaire, mais l'antiquité fut
relevée du sot mépris qu'on affectait pour elle depuis
un quart de siècle ; la tradition classique renouée par
delà le romantisme; et le romantisme lai-même
atteint mortellement dans la race des faux élégiaques
qui croyaient le représenter.
II
Et au fait ils le représentaient, puisque, si l'on
cherche quel a été chez nous, en France, le caractère
essentiel du romantisme, on n'en trouvera pas de
plus général ni de plus profond, — et je crois l'avoir
assez montré, — que l'exaltation ou l'hypertrophie
de la personnalité du poète. Sous le nom spécieux
de liberté dans l'art, les romantiques en général, y
compris les peintres eux-mêmes, n'ont tendu qu'à
s'émanciper de toutes les contraintes que leur impo-
saient les usages sociaux, la tradition littéraire, et les
conditions de l'art même. Aussi n'ont-ils réussi que
dans VOde et dans V Elégie, ou encore dans la Satire
lyrique. Mais là même, — dans ces genres que l'on peut
appeler proprement « personnels », avec ce génie de
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 107
l'exagération, ou, comme on dit encore, de l'outrance
en tout, qui n'est pas l'un des traits les moins intéres-
sants et les moins déplaisants de leur physionomie
commune, — on sait peut-être où ils avaient fina-
lement abouti, à quelle ridicule anatomie et à quel
insolent étalage d'eux-mêmes! Si leur maîtresse les
trompait, ils croyaient devoir en informer l'univers.
Et en effet, Lamartine, Hugo, Musset, Sainte-Beuve
ne leur en avaient-ils pas donné l'exemple? comme
aussi celui de se confesser publiquement; et certes
Dieu n'y gagnait rien, non plus que la morale, mais
la poésie ne s'en portait pas mieux.
Rien n'était plus contraire au génie de Leconte Je
Lisle, et sur ce point encore on ne saurait imaginer
de contradiction plus flagrante que celle des Pocntes
antiques, et des Feuilles d'automne, par exemple, ou
des Nuits, de Musset.
Tel qu'un morne animal, meurtri, plein de poussière,
La chaîne au cou, hurlant au chaud soleil d'été.
Promène qui voudra son cœur ensanglanté
Sur ton pavé cynique, ô plèbe carnassière!
Pour mettre un feu stérile en ton œil hébété
Pour mendier ton rire ou ta pitié grossière
Déchire qui voudra la robe de lumière
De la pudeur divine et de la volupté.
Dans mon orgueil muet, dans ma tombe sans gloire,
Dussé-je m'engloutir pour l'éternité noire,
Je ne le vendrai pas mon ivresse ou mon mal,
Je ne livrerai pas ma vie à tes huées,
Je ne danserai pas sur ton tréteau banal,
Avec tes histrions et tes prostituées.
168 NOUVEAUX ESSAIS
Tous ceux qui l'ont connu savent avec quelle fidélité
ces vers célèbres exprimaient le fond de sa pensée.
Peu communicatif de sa nature, et mêlant d'ordi-
naire à des façons d'une politesse exquise une nuance
d'ironie hautaine, mais toujours maître de lui, si l'on
voulait le faire sortir de sa réserve habituelle, on
n'avait qu'à le mettre sur ce thème, et on voyait bien
alors qu'il ne pardonnerait jamais aux romantiques
cette prostitution de l'art à des usages indécents. Les
Montreurs! c'est le titre qu'il a donné lui-même à ce
sonnet, dont l'énergique brutalité témoigne de la
profondeur de son indignation. Je n'ai pas besoin
d'ajouter après cela qu'observateur religieux de ce
premier article de son esthétique, c'est à peine si,
deux ou trois fois dans son œuvre, il a fait allusion
à l'histoire de ses sentiments personnels, — dans
le Manchy, l'une de ses pièces les plus connues, et
dans V Illusion suprême, — •
Celui qui va goûter le sommeil sans aurore,
Dont l'homme ni le Dieu n'ont pu rompre le sceau,
Chair qui va disparaître, àmeqiii s'évapore,
S'emplit des visions qui hantaient son berceau.
Rien du passé perdu qui soudain ne renaisse :
La montagne natale et les vieux tamarins,
Les chers morts qui l'aimaient au temps de sa jeunesse,
El qui dorment là-bas dans les sables marins.
Encore n'est-ce qu'un soupir, aussitôt réprimé
qu'échappé du cœur trop plein du poète ; et l'involon-
taire aveu s'évanouit dans la splendeur du paysage :
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 1G9
Sous les lilas géants où vibrent les abeilles,
Voici le vert coteau, la tranquille maison,.
Les grappes de lelchis et les mangues vermeilles
Et l'oiseau bleu dans le maïs en floraison.
Mais, presqueautant que de leur perpétuelle préoccu-
pation d'eux-mêmes, — et par une suite assez natu-
relle, — il en voulait aux romantiques de l'énormité de
leur ignorance. Et en effet, si quelques-uns d'entre eux
ont figuré dans la politique, cependant il faut bien
convenir qu'en dehors de la politique et des vers nos
romantiques n'ont rien connu. Mettons en deux ou
trois à part, dont Sainte-Beuve au premier rang. Mais
on ne saurait imaginer, et je ne pense pas qu'on ait
jamais vu de plus profonde indifférence que celle de
Musset, si ce n'est celle d'Hugo, pour ce grand mou-
vement historique, philosophique, scientifique, dont
ils étaient les contemporains. Leconte de Lisle s'en
indignait, lui qui croyait « que l'art et la science,
longtemps séparés par suite des efforts de l'intelli-
gence, devaient tendre à s'unir étroitement, sinon à
se confondre ». Il écrivait en effet : « L'art a été la
révélation primitive de l'idéal contenu dans la nature
extérieure ; la science en a été l'exposition raisonnée
et lumineuse. Mais l'art a perdu cette spontanéité
intuitive, ou plutôt il l'a épuisée, c'est à la science de
lui rappeler le sens de ses traditions oubliées, qu'il
fera revivre dans les formes qui lui sont propres. »
Et c'est ainsi qu'après s'être rendu maître de ces
« formes » pour composer ses Poèmes antiques, il
10
170 NOUVEAUX ESSAIS
s'est trouvé conduit à ne leur rien faire exprimer que
d' « objectif » ou d'impersonnel comme elles, « et dans
ses Poèmes barbares, à réaliser d'une manière inat-
tendue, par l'alliance de la science et de la poésie,
un idéal plus contemporain, si l'on peut ainsi dire,
que celui des plus déterminés partisans de la « moder-
nité dans l'art ». Essayons de le préciser et d'en faire
sentir la différence avec l'idéal romantique.
« Sur les monuments de Persépolis, a dit quelque
part Ernest Henan, on voit les différentes nations
tributaires du roi de Perse représentées par un per-
sonnage qui porte le costume de son pays et tient entre
ses mains les productions de sa province pour en faire
hommage au souverain. Telle est l'humanité : chaque
nation, chaque formeintellectuelle, religieuse, morale,
laisse après elle une courte expressionqui en est comme
le type abrégé, et qui demeure pour représenter les
millions d'hommes à jamais oubliés, qui ont vécu et
qui sont morts groupés autour d'elle. » C'est d'abord
celte représenlalion, ce « type abrégé » de la race
que Leconte de Lisle a essayé d'immortaliser dans
ses vers, — dans Qaï)i, dans la Vigne de Nabolh, dans
Néférou-Ra, dans la Vérandah , dans la Mort de
Vahnïki, dans VÉpée d'Angantyr, — et tant d'autres
poèmes qui diffèrent des poèmes en apparence ana-
logues de la Légende des siècles exactement dans la
mesure où la vérité de l'érudition diffère du caprice
de l'imagination.
SUR LA LITTERATURE CONTEMPORAINE. 171
Ils s'en venaient de la montagne et de la plaine,
Du fond des sombres bois et du désert sans fin,
Plus massifs que le cèdre et plus haut ([ue le pin,
Siianls, cclievelés, soufflant leur rude haleine,
Avec leur bouche épaisse, et pleins de faim.
C"esl ainsi qu'ils rentraient, l'ours velu des cavernes
A l'épaule, ou le cerf, ou le lion sanglant,
Elles femmes marchaient géantes, d'un pas lent
Sous les vases d'airain qu'emplit l'eau des citernes.
Graves, et les bras nus, et les mains sur le flanc...
Les ânes de Khamos, les vaches aux mamelles
Pesantes, les boucs noirs, les taureaux vagabonds,
Se balaient sous l'épieu, par files et par bonds.
Et de grands chiens mordaient les jarrets des chamelles
EL les portes criaient en tournant sur leurs gonds.
Il n"v a pas dans ces beaux vers un mot, pas un
déLail dans ce tableau, qui ne concoure à fixer quelque
trait des âges préhistoriques; il n'y en a pas un qui
soit de l'invention du poète; et c'est tout le contraire
de la Conscience ou du Gain d'Hugo, Les Poèmes bar-
bares sont à la Légende des siècles ce que la Madame
Bovary de Flaubert, par exemple, est à la Valentine
ou à Vlndiana de George Sand; ou encore, dans un
autre ordre d'idées, ce que les Origines de la France
contemporaine de Taine sont aux Girondins de Lamar-
tine ou à la Révolution de Michelet. Gomme l'hislo-
i-ien et comme le romancier, le poète, abdiquant sa
personnalité, s'est efforcé de ressaisir la vérité des
choses, et, s'entourant pour cela de tous les rensei-
gnements que pouvait lui fournir l'érudition de son
temps, il a commencé par faire vraiment œuvre
172 NOUVEAUX ESSAIS
de critique ou de naturaliste. C'est à Champollion
le jeune qu'il a demandé les éléments de l'idée
qu'il s'est formée de l'Egypte; et si l'ignorance de
la langue ne lui a pas permis de lire le Barjhavata-
pourana ou le Lalita-Vistara dans le texte, il n'a
du moins parlé de l'Inde et du bouddhisme que sur
le témoignage des Lassen et des Burnouf. En d'autres
termes encore, il n'a pas vu dans la légende ou dans
l'histoire un prétexte personnel à beaux vers, mais il
a consacré ses vers à l'expression des vérités acquises
de l'histoire et de la légende. Son attitude intellec-
tuelle a été celle non seulement de l'érudit, mais à
vrai dire celle du zoologiste ou du botaniste en pré-
sence de l'espèce qu'ils étudiaient; et d'une manière
vraiment nouvelle, vraiment conforme à son ambi-
tion, c'est ainsi qu'il a réalisé d'abord l'alliance ou
l'union de la science et de la poésie.
C'est pourquoi, si sa conception de l'histoire diffère
essentiellement de celle de nos romantiques, sa
conception de la nature n'en diffère pas moins profon-
dément. La leur était encore au fond celle de Ber-
nardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand : la sienne
est celle d'Humboldt et déjà de Darwin. Tout impré-
gnés d'humanisme et d'anthropomorphisme , les
Lamartine et les Hugo faisaient encore de la terre le
centre du monde, et de l'homme lui-même le chef-
d'œuvre et surtout l'enfant gâté de la création.
Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime
Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours;
SUR LA LITTERATURE CONTEMPORAINE. 173
et, comme Hugo, Lamartine enteadail par là qu'une
divinité bienfaisante avait semé le ciel d'étoiles et la
terre de fleurs pour la joie de nos yeux. Et Ruth se
demandait :
Quel Dieu! quel moissonneur de l'éternel été
Avait en s'en allant négligemment jeté
Celte faucille d'or dans le champ des étoiles!
Telle était leur manière de voir la nature. Ils la râpe
tissaient à la mesure de l'homme, — et d'ailleurs ils
n'ont pas laissé de la célébrer magnifiquement, — mais
ils réduisaient le système du monde au champ de
leur vision. Mieux encore que cela! L'homme, pour
eux, avait reçu l'univers comme en fief, et les oiseaux
du ciel, comme les poissons des eaux, n'avaient en
quelque sorte été créés qu'à son usage. Mais, précisé-
ment, quand nous le voudrions, c'est ce qu'aujourd'hui
nous ne pouvons plus croire ; et c'est ce que n'a jamais
cru l'auteur des Poèmes antiques et des Poèmes, bar-
bares. Il a compris que nous n'étions nous-mêmes,
comme les animaux, que des hôtes d'un jour à la sur-
face de la planète, et que, dans l'échelle infinie des
êtres, si nous sommes actuellement le dernier terme
de la série, nous ne laissons pas d'en faire partie ; et de
là, dans son œuvre, les caractères de tant de descrip-
tions qui ne s'opposent pas moins à celles de Lamar-
tine ou d'Hugo qu'à celles mêmes de l'abbé Delille
ou de Lemercier : les Éléphants, les Hurleurs, le Som-
meil du Condor, le Rêve du Jaguar, la Panthère noire,
la Chasse de V Aigle.
10.
174 NOUVEAUX ESSAIS
Sous les noirs acajous, les lianes en fleurs
Dans l'air lourd, immoljiie et salure de mouches,
Pendent, — et s'enroulant en bas parmi les souches,
Bercent le perroquet splendide et ((uerelleur,
L'araignée au dos jaune, et les singes farouches.
C'est là que le tueur de bœufs et de chevaux,
Le long des vieux troncs morts à l'écorce moussue,
Sinistre et fatigué revient à pas égaux.
Il va, frottant scs reins musculeux qu'il bossue;
Et du mufle béant par la soif alourdi
Un souffle rauque et bref, d'une brusque secousse,
Trouble les grands lézards, chauds des feux de midi,
Dont la fuite étincelle à travers l'herbe rousse.
En un creux du bois sombre, interdit au soleil,
Il s'affaisse, allongé sur quelque roche plate;
D'un large coup de langue il se lustre la patte
Il cligne ses yeux d'or hébétés de sommeil;
Et dans l'illusion de ses forces inertes.
Faisant mouvoir sa queue et frissonner ses flancs,
Il rêve qu'au milieu des plantations vertes,
Il enfonce d'un bond ses ongles ruisselants.
Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.
Lisez encore le Bernica, la Ravine Saint-Gilles, la
Forêt vierge, un Coucher de soleil. Incomparables de
vérité, sans analogues dans l'histoire de notre poésie —
comme les animaux de Barye le sont dans l'histoire de
la sculpture, — toutes ces descriptions ont un sens et
une portée philosophiques. Dans les appétits ou dans
les instincts des animaux le poète se plaît à nous mon-
trer l'origine lointaine, la genèse obscure des nôtres,
et en effet, nous nous y reconnaissons. Nous ne for-
mons pas dans la nature un empire dans un empire et
il n'y a pas de « règne humain ». Là est la nouveauté,
là l'originalité de ces « tableaux » qu'on croirait
détachés du Cosmos de Humboldt. Éléphants en
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. d75
marche à travers le désert, ou chiens qui hurlent
sur les plages, si leur âme est rudimentaire, ils en
ont pourtant une :
Devant la lune errante aux livides clartés,
Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes,
Faisait pleurer une âme en vos formes immondes,
Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés?
La réponse est facile : quelque chose se passe en
eux d'analogue à ce qui se passe en nous, ou plutôt,
comme nous, ils ne sont que le support mobile et
changeant des manifestations de la nature en eux.
Car la nature est une, idenlique en son fond sous la
diversité des apparences, et c'est ce que l'antique
sagesse de Tlade ou les mythologies en général
avaient si bien compris. Roi de l'espace et des « mers
sans rivages » quand VAlbah^os :
Vole contre l'assaut des rafales sauvages,
il ne saurait le dire, mais l'orgueil de la lutte et la
joie de la victoire se lisent dans la sûreté de son coup
d'aile. El quand l'aigle, à travers la plaine, cherchant
une proie pour ses aiglons, l'emporte, il n'est, comme
nous le disons, dans notre ordinaire incapacité de
sortir de nous-mêmes, ni pillard, ni cruel, ni sangui-
naire, mais il suit sa nature, ainsi que nous faisons
la nôtre; il est l'aigle; et sa prétendue férocité n'est
faite que de la puissance de l'instinct maternel en lui :
il travaille à sa conservation, et à celle de son espèce.
176 NOUVEAUX ESSAIS
Voilà, je pense, qui n'est pas vulgaire, et si ce senti-
ment est bien rùme des descriptions de Leconte de
Lisle, c'est ce que nous voulions dire tout à l'heure
en disant qu'elles sont avant tout scientifiques et phi-
losophiques.
Par une conséquence assez naturelle, — ou néces-
saire même, comme on pourrait le montrer, — cette
préoccupation de la nature, ainsi définie, le condui-
sait à s'occuper particulièrement des religions, comme
n'étant, en réalité, que l'expression des rapports de
l'homme et de la nature ambiante. C'est ce qu'Ernest
Renan, vers le même temps, disait à sa manière,
quand il avançait ce paradoxe célèbre que « le désert
était monothéiste ». Gomme Renan donc, et je ne
suis pas le premier qui en fasse la remarque, ce type
abrégé, cette formule ethnique que les races dispa-
rues laissent en mémoire d'elles aux races qui les
remplacent, c'est dans les symboles de la religion que
l'a cherchée l'auteur des Poèmes antiques et des
Poèmes barbares. Tel est le sens de Surya., de Bha-
gavat, de la Vision de Brahma, de Kybèle, de Khiron.
— qu'en passant nous aimerions mieux qu'il eût appelés
Chiron et Cj/bèle comme tout le monde, — ou encore
de Qaïn, de la Légende des Nomes, du Massacre de
Mena. Dans cette revue qu'il a faite de l'histoire, à la
suite et comme sur la trace des érudits, des orienta-
listes et des ethnographes, c'est des formes succes-
sives ou contradictoires de la conception du divin
que le poète s'est surtout montré curieux.
SUR LA LITTERATURE CONTEMPORAINE. 177
Salut, Vierge aux beaux yeux, rayonnante de gloire,
Plus blanche que le cygne et que le pur ivoire,
Qui sur ton cou d'albâtre enroules tes cheveux!
Reçois, belle Ganga, l'olTrande de mes vœux.
Mon malheur est plus fort que ta j)itié charmante,
0 Déesse! Le doute infini me tourmente;
Pareil au voyageur dans les bois égaré.
Mon cœur dans la nuit sombre erre désespéré,
0 Vierge! qui dira ce que je veux connaître!
L'origine, et la fin, et les formes de l'être?
On ne pouvait manquer là-dessus de l'accuser d'im-
piété, — et en efl'et on n'y a point manqué. Si l'impiété
consiste, pour les croyants d'une religion quelconque,
à ne pas excepter cette religion du nombre infini des
autres, et, tout en la traitant d'ailleurs avec respect, à
ne la vouloir juger que sur son rôle historique, nul
ne fut assurément plus impie que l'auteu^r du Dies
/ra? qui termine les Poèmes antiques :
Soupirs majestueux des ondes apaisées,
Murmurez plus profonds en nos cœurs soucieux!
Répandez, ô forêts, vos urnes de rosées.
Ruisselle en nous, silence étincelant des cieux.
Consolez-nous enfin des espérances vaines,
La route infructueuse a blessé nos pieds nus;
Du sommet des grands caps, loin des rumeurs humaines,
0 vents! emportez-nous vers des Dieux inconnus.
Mais si rien ne répond dans l'immense étendue,
Que le stérile écho de l'éternel Désir!
Adieu! déserts où l'àme ouvre une aile éperdue,
Adieu, songe sublime impossible à saisir!
Et toi, divine Mort où tout rentre et s'eiïace,
Accueille tes enfants dans ton sein étoile,
AQ'ranchis-nous du temps, du nombre cl de l'espace,
El rends-nous le repos que la vie a troublé.
178 NOUVEAUX ESSAIS
C'est le cri d'Alfred de Vigny dans ses Destinées :
Le juste opposera le dédaiu â l'absence,
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la Divinité.
Mais la vibration s'en est comme accrue de tout ce
que la contemplation de l'universelle misère a comme
ajouté d'intensité nouvelle à la conscience de la
misère humaine, et l'anatlième du poète s'est étendu
désormais à l'œuvre des six jours de la création tout
entière.
Si c'est là ce qui fait la portée vraiment métaphy-
sique de son œuvre, ai-je besoin d'ajouter que rien
encore ne la distingue plus profondément de celle
du romantisme? Au moins je ne connais pas d'opti-
mismes plus déterminés que Lamartine ou Alfred de
Musset, et si les Victor Hugo, par exemple, ou les
George Sand ont semblé croire quelquefois à l'exis-
tence du mal, ils ont toujours cru d'autre part, — et les
Misérables ou le Compagnon de Tour de France ne
tendent pas à une autre fin, — et ils sont morts con-
vaincus qu'un peu de bonne volonté pouvait suffire à
chasser la misère, la souffrance, l'injustice, le vice et
le crime de la surface de leur planète. Leconte de
Lisle au contraire, a toujours considéré que le pre-
mier bonheur pour l'homme étant « de ne pas naître »,
le second était de mourir, ce qui est la formule même
du pessimisme de Schopenliauer et de Çakya Mouni.
Dans la nature et dans l'hisLoire, mais surtout dans
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 179
les religions, n'ayant aperçu que motifs de désespérer
de Dieu, l'auteur des Poèmes antiques, des Poèmes bar-
bares et des Poèmes tragiques est allé d'abord au fond
de la doctrine. Rien de moins romantique : il en faut
bien convenir. Le romantisme, c'est l'espérance, la
chimère ou l'hippogriffe qu'on chevauche à travers
l'impossible; c'est la croyance aussi, les raisons du
cœur qu'on oppose victorieusement « aux raisons de
sa raison ». Et sans doute, c'est une forme de la
poésie, mais le Bies Irse que nous citions à l'instant
même est une preuve qu'il en existe une autre. Elle
n'est pas moins haute ni moins noble, pour avoir
observé jusque dans la négation cette sérénité qui fait
peut-être partie de la définition de l'art; et pour être
moins « sentimentale » elle n'en est pas cependant
plus « impassible ».
Il ne faut pas confondre, en eflfet, deux choses très
différentes, qui sont la facilité toute naturelle que
nous avons à nous plaindre éloquemment de nos
maux, et au contraire la difficulté que nous éprouvons
à comprendre ceux des autres. Je ne reviens pas ici
sur Vlllusion suprême et sur le Manchy, mais évidem-
ment le poète qui a écrit la Fontaine aux Lianes :
Jeune homme qui choisis pour ta couche azurée
La fonlaine des bois aux flots silencieu.v
De quelles passions ta jeunesse agitée
Vint-elle ici chercher le repos dans la mort
Pourquoi jusqu'au tombeau cette tristesse amère,
Ce cœur s'est-il brisé pour avoir trop aimé?
180 NOUVEAUX ESSAIS
La blanche illusion, l'espérance éphémère.
En s'envolant au ciel l'onl-elles vu fermé?
ce poète n'est pas un impassible, ni un insensible;
et j'ai déjà cité quelques vers de Qam; mais lequel
de ses glorieux émules a jamais rien écrit de plus
largement humain que cette seule strophe de la
Mort de VHomme'i
Salut! ô noirs rochers, cavernes où sommeille
Dans l'immobile nuit tout ce qui me fut cher.
Hébron! muet témoin de mon exil amer,
Lieux déserts! où veillant l'inexprimable veille,
La femme a pleuré mort le meilleur de sa chair!
On n'est pas impassible, — je crois l'avoir dit, mais
je le répète, — pour n'avoir pas voulu prendre l'univers
à témoin de ses amours trahies, ce qui est d'ailleurs
une indiscrétion et même une lâcheté, puisqu'enfîn nos
amours ne nous appartiennent jamais à nous seuls.
On n'est pas insensible pour n'avoir voulu pi'êter sa
voix qu'à la douleur ou à l'angoisse communes, au
lieu de consacrer son génie à l'élégie de sa propre
souffrance. Mais la vérité vraie, c'est que le roman-
tisme avait prostitué la signification du mot même
de sensibilité. C'en était l'exagération, et presque la
caricature, qu'il en avait donnée comme l'expres-
sion fidèle. Nous avons dû, contre lui, la rétablir
dans la simplicité de sa définition; l'étendre loin
au delà de la circonférence d'égoïsme où l'avaient
comme enfermée les plus illustres des romantiques
et si quelques esprits superficiels ont pu croire qu'en
SUR LA LITTERATURE CONTEMPORAINE. 181
l'étendant de la sorte on la dénaturait, c'est tout jus-
tement le contraire. Nous sommes hommes avant
d'être nous-mêmes, et le poète n'a le droit de rien
exprimer dans ses vers qui lui soit proprement et
absolument unique.
III
Que valent cependant ces exemples et ces leçons?
On ne peut au moins leur disputer d'avoir beaucoup
agi. Si Leconte de Lisle, pendant de trop longues
années, n"a guère été connu que des liabitués ou des
initiés du Parnasse; des poètes, ses émules; et de
quelques passionnés de critique ou d'art, comme
Flaubert et comme Sainte-Beuve; son influence n'en
a pas été moins considérable, puisqu'elle s'est pré-
cisément exercée sur les rares disciples, sur les dis-
ciples choisis, qui suffisent en tout ,i:iare à soutenir
et à propager l'enseignement d'un m.iitre. Qu'importe
après cela que la foule, et quelques poètes même,
comme Lamartine et Hugo, n'aient appris que beau-
coup plus tard à prononcer le nom de Leconte de
Lisle! Il avait passé la soixantaine quand il vint
s'asseoir à l'Académie française dans le fauteuil
d'Hugo. Mais il n'y avait pas moins de vingt ans alors,
ou davantage, qu'il était le maître incontesté de toute
une jeune école, et on en trouverait la preuve maté-
rielle, s'il en fallait une, dans la manière dont Gautier
H
182 NOUVEAUX ESSAIS
dans son liapport sii7' l'État de la Poésie en iS67, a
T^arlé des Poèmes antiques. Beaucoup plus récemment,
dans une lettre qui servait de Préface à ses Trophées,
M. José Maria de Heredia se plaisait à rappeler le
temps où Leconte de Lisle « enseignait aux jeunes
poètes, avec les règles et les secrets subtils de son art,
l'amour de la poésie pure et du pur langage fran-
çais ». Et jusqu'aux environs de 1860, il serait diffi-
cile de nommer un poète qui ne procédât à quelques
égards de l'auteur des Poèmes antiques et des Poèmes
barbares. La dignité de sa vie, la sûreté de son com-
merce, la sévérité de sa discipline retenaient auprès
de lui ceux que l'éclat de son talent avait d'abord
attirés. M. Stéphane Mallarmé lui-même et M. Paul
Verlaine ont commencé par suivre assez docilement
ses traces. L'influence de Baudelaire n'est venue que
plus tard.
C'est qu'aussi bien la nature de son talent et
l'inspiration la plus générale de sa poésie se trou-
vaient en parfait accord avec les tendances de son
temps. Nous avons rapproché ses intentions de quel-
ques-unes au moins des intentions de Renan, et nous
avons dit en passant que l'analogie n'en avait pas
échappé à quelques-uns de leurs contemporains. Si
la Préface de ses Poèmes antiques était seulement
d'un prosateur plus habile au maniement des idées
abstraites, on serait frappé de voir comme le dessein
en ressemble à celui des parties essentielles de la
Philosophie de VArt de Taine. « Pour atteindre à la
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 183
connaissance des causes permanentes et génératrices
desquelles son être et celui de ses pareils dépendent,
l'homme a deux voies : la première, qui est la science,
par laquelle, dégageant les causes et les lois fonda-
mentales, il les exprime en formules exactes et en
termes abstraits; la seconde, qui est Vart, par laquelle
il manifeste ces causes et ces lois fondamentales d'une
façon sensible, en s'adressant, non seulement à la
raisun, mais au cœur et aux sens de l'homme le plus
ordinaire ». Otez seulement ce « plus ordinaire », sur
lequel on pourrait parler longtemps : n'est-ce pas la
même idée que Leconte de Lisle exprimait tout à
l'heure? Et si l'on voulait enfin un « commentaire
perpétuel » du sens le plus intérieur de ses princi-
pales œuvres, on n'en trouverait assurément ni de
plus abondant, ni de plus instructif, ni de plus natu-
rellement improvisé que la Correspondance de Gus-
tave Flaubert. Il serait d'ailleurs bien plus élogieux
encore, si Flaubert, dans le secret de son cœur,
n'avait réservé à son ami Louis Bouilhet, — l'auteur
des Fossiles et de Melœnis, — le rôle qu'allait prendre,
sans l'avoir cherché, celui des Poèmes ant'ques.
Ces indications rapides peuvent sans doute suffire.
On était lassé des exagérations du romaniisme finis-
sant, et de toutes parts, dans tous les genres, au
théâtre même, on attendait alors, entre 1850 et 1860
— car il faut un peu laisser ici flotter les dates — ce
que Pascal appelle « un renversement du pour au
contre ». L'école du bon sens y avait plutôt échoué,
184 NOUVEAUX ESSAIS
comme certaine école, utilitaire ou industrielle, qui
s'était avisée de vouloir mettre en vers la vapeur, les
ballons, et le télégraphe. Maxime du Camp, si je ne
me trompe, en fut l'un des maîtres ou des « hommes
forts ». Mais au contraire, il se trouva que les pre-
miers vers de Leconte de Lisle étaient ceux que
l'on demandait. Thijoné, Kybèle, Khiron, en réaction
contre le romantisme, étaient précisément ce retour
à l'antiquité dont la Lucrèce de Ponsard et la Psyché
de Laprade avaient plutôt failli compromettre la for-
tune; et qui lisait des vers comme ceux-ci :
Le bambou grùle sonne au vent; les mousses hautes,
Entendent murmurer leurs invisibles hôtes;
L'abeille en bourdonnant s'envole, et les grands bois
Épais, mystérieux, pleins de confuses voix,
Où les sages, plongés dans leur rêve ascétique,
Ne comptent plus les jours tombés du ciel antique,
Sentant courir la sève et circuler le feu
Se dressent rajeunis dans l'air subtil et bleu;
s'il n'en pouvait méconnaître ni la supériorité de fac-
ture sur les vers de la Chute d'un ange, ni la supério-
rité de précision sur les vers des Orientales, ni la
supériorité de calme enfin sur les vers comme ensan-
glantés des Nuits, il y retrouvait pourtant ces couleurs
éclatantes, ces sonorités, cet air même d'étrangeté
dont le romantisme avait fait pour nos oreilles et pour
nos yeux une seconde nature. C'était encore la même
chose, et c'était déjà le contraire; et dans l'histoire
de la littérature et de l'art, tout justement c'est à ce
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 185
signe, c'est h ce caractère d'originalité dans le déjà vu
que l'on reconnaît les évolutions légitimes.
Que main tenant nos poètes aient à leur tour dépassé
le point où s'étaient arrêtés les Poèmes barbares et
les Poèmes antiques, c'est une autre question, qui
nous entraînerait trop loin, si nous voulion.^ l'e.xa-
miner aujourd'hui. Bornons-nous donc à rappeler que
peut-être, en réagissant contre les libertés extrêmes
du romantisme, et en rappelant le poète au re?pect
de la forme comme à l'une de ses raisons d'être,
Leconte de Lisle a contraint l'inspiration dans des
bornes quelquefois trop étroites. « Honneur et respect
à la beauté de la forme! » s'écrie quelque part George
Eliot. Et en effet, avant tout, — et avant même d'être
pleins de pensées profondes, — il se pourrait que des
vers dussent être des vers. 11 est certain également
que des vers qui ne sont ni rythmés ni rimes ne sont
pas des vers, en français du moins, mais de la prose.
Quelle que soit cependant la rigueur de ces principes,
on n'a jamais nié qu'elle pût fléchir, et Boileau lui-
même n'a pas craint de l'accorder. Mais c'est un autre
problème aujourd'hui qui se pose, et, sans nous
attarder à d'inutiles détails, on demande si quelque
vague, et quelque imprécision, ne seraient pas une
partie de la définition même de la poésie. La poésie
peut-elle enchaîner la liberté de l'imagination et lier
les ailes du rêve? Son pouvoir propre ne tient-il pas
autant de celui de la musique que de celui de la plas-
tique? et ne détruit-on pas son charme le plus subtil
186 NOUVEAUX ESSAIS
en l'emprisonnant elle-même dans l'armure d'une
technique trop savante? Je ne résous pas la question.
Mais on voit aisément que, si jamais on la décidait
dans le sens de la moindre contrainte, c'en serait fait
alors de l'influence de Leconte de Lisle ; elle aurait
cessé d'agir; et de l'intention générale de son œuvre
nous ne retiendrions plus que ce que l'esprit contem-
porain en a comme incorporé dans sa propre sub-
stance. Par exemple, aucun Gassagnac ne traitera
désormais de « polisson » le divin auteur d'Andi^o-
maque et de Phèdre; aucun Concourt ne soupçonnera
les anciens de s'être eux-mêmes inventés pour devenir
après deux mille ans « le pain des professeurs »; et
personne enfin ne niera qu'une poésie « naturaliste
et athée » puisse en égaler une autre en grandeur.
Il est vrai qu'on devrait le savoir depuis qu'un cer-
tain Lucrèce a écrit le De natura Rerwn.
Je pourrais dire encore quelques mots de la théorie
de l'art pour l'art, qui fut celle de Leconte de Lisle,
et à laquelle il n'a pas cru moins fermement ou moins
passionnément que Flaubert même.
Du bonheur impassible ô symbole adorable,
s'écriait-il, en s'adressant à la Vénus de Milo,
Calme comme la mer en sa sérénité,
Nul sanglot n'a brisé ton sein inaltérable,
Jamais les pleurs humains n'ont terni ta beauté!
A quoi peut être on pourrait répondra', un peu bru-
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 187
talement, que l'humanité s'éteindrait, à placer si haut
son idéal! et après tout, dans sa brutalité, la réponse
ne manquerait pas de bon sens. On ne saurait entière-
ment séparer l'art d'avec la vie. Mais je n'insiste pas,
si la doctrine de l'art pour l'art, dangereuse en tant
d'autres genres, l'est sans doute beaucoup moins
qu'ailleurs en poésie ou en peinture. Au surplus,
comme je l'ai montré, si Leconte de Lisle s'est fait
une religion de la doctrine de l'art pour l'art, il n'a
pas laissé d'oublier quelquefois ce que les observances
pouvaient en avoir d'étroit ou de rigide, et son œuvre,
telle que je viens d'essayer de la résumer, est péné-
trée de plus « d'humanité » qu'il ne croyait lui-même
peut-être y en avoir mis.
0 nuit! Déchirements enflammés de la nue,
Cèdres déracinés, torrents, souffles hurleurs,
0 lamentations de mon père! ô douleurs!
0 remords! vous avez accueilli ma venue
Et ma mère a brûlé ma lèvre de ses pleurs!
Buvant avec son lait la terreur qui l'enivre
A son côté, gisant livide et sans abri,
La foudre a répondu seule à mon premier cri;
Celui qui m'engendra m'a reprociié de vivre,
Celle qui m'a conçu ne m'a jamais souri!
Ce cri de Qain vivra sans doute autant que la langue
française, et, — pourrait-on dire, — de quoi l'élo-
quence en est-elle faite, sinon de la fatalité que le
péché d'Adam continue de faire peser, depuis tant de
siècles, sur sa race; et qu'y a-t-il de plus humain?
Il est temps de conclure. Les influences passent,
188 NOUVEAUX ESSAIS
mais les œuvres demeurent, et ceux-là, dans l'histoire
de la littérature et de l'art sont les vrais maîtres,
dont les œuvres survivent à l'influence. Leconte de
Lisle estl'un d'eux. Marqués pour l'éternité dès leur
première apparition , les Poèmes antiques et les
Poèmes barbares n'ont pas pris depuis lors une ride;
Les ans n'ont pas pesé sur leur grâce immorlelle;
ou, pour mieux dire, et ne pas sacrifier la justesse de
l'expression au plaisir de citer un dernier vers du
poète, le temps n'en a ni terni le durable éclat, ni
entamé la solidité. Sans doute ils ne se valent pas
tous, et l'avenir fera son choix entre eux. Mais ce que
l'on peut affirmer dès aujourd'hui, c'est que personne
en français, ni Ronsard dans ses Odes et surtout dans
ses Hymnes^ ni Chénier dans ses Idylles, ne nous ont
donné de la beauté grecque une plus vive et plus
ressemblante image que l'auteur de la Plainte du
Cyclope ou à.'Héraklès au taureau. Que si cependant
quelques délicats, trouvant que ce mérite est d'un
archéologue ou d'un érudit autant que d'un poète, le
reconnaissaient, mais ne l'admiraient que du bout des
lèvres, on n'insisterait pas — et par exemple, on ne leur
ferait pas observer qu'ils n'en louent pas eux-mêmes
de plus éminent dans Théocrite ou dans Virgile — mais
on leur rappellerait que personne n'a peint avec plus
de grandeur et de vérilé que Leconte de Lisle ces
tableaux de la nature, dont la Panthère noire et le
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 189
Sommeil du Condor, les Eléphants elles Hurleurs, les
Jungles et la Forci vierge sont peut-être les chefs-
d'œuvre. Et comme il faut enfin tâcher de tout pré-
voir, quand on lui disputerait d'avoir ainsi donné à la
description poétique, — en la rendant d'énumérative,
pittoresque, et de didactique, vraiment lyrique, — une
valeur qu'elle ne possédait pas avant lui dans notre
langue, il faudrait du moins saluer encore dans l'au-
teur de Qain et de /a Morl de l'homme l'un des poètes qui
sans doute ont traduit le plus éloquemment ce que le
pessimisme a de plus universel, de plus douloureux,
et de plus tragique.
Itr décembra 1894.
11.
UN ROMAN DE M. PAUL BOURGET'
Amusante pour les sceptiques, c'est une chose
vraiment attristante, inquiétante mt-me pour les
autres, que l'incapacité de la critique, — telle que
les journaux nous l'ont faite, — je ne dis pas à
exprimer elle-même, ou à discuter, mais à com-
prendre seulement des idées. Nous venons d'en avoir
une preuve nouvelle dans l'accueil qu'elle a fait à la
Terre promise, le dernier romande M. Paul Bourget.
Non pas assurément que M. Paul Bourget ait le droit
de s'en plaindre trop haut, et il passerait pour trop
exigeant. Généralement même, on a senti, si peut-
être on ne l'a pas assez dit, que l'on se trouvait en
présence d'une œuvre d'une autre envergure, — ou
d'une autre carrure, pour ainsi parler, — que la Rôtis-
serie de la reine Pcdauque, par exemple; en présence
aussi d'une œuvre d'une autre portée, mais surtout
1. La Terre promise, par M. Paul Bourget. Paris, 1892. Leraerre.
192 NOUVEAUX ESSAIS
d'une autre qualité d'esprit que la Débâcle elle-même.
On a donc loué, comme il convenait, la simplicité de
l'intrigue, l'originalité des caractères, le pathétique
profond d'un drame tout intérieur, la générosité, la
noblesse, la hauteur de l'inspiration. J'y ajouterais
volontiers, pour ma part, l'art curieux, subtil et
savant, avec lequel M. Paul Bourget mêle ensemble
la description des lieux et l'analyse aiguë des états
d'àme de ses personnages. L'analyste en lui se
double d'un peintre ou d'un poète, et si le premier,
comme nous le dirons, ne s'est jamais montré plus
pénétrant, — non pas même dans le Disciple ou
dans Memonges, — le second, ayant lui-même rare-
ment éprouvé des sensations plus exquises, les a
rarement mieux rendues. Et pourquoi, dès à présent,
ne le féliciterais-je pas, dans ce dernier roman,
d'avoir abjuré le culte un peu puéril qu'il pro-
fessait, — naguère encore, — pour les moindres
futilités de l'élégance mondaine? L'auteur de Men-
songes et de Cœur de femme ne saura jamais, en effet,
combien cette sorte d'affectation lui a presque aliéné
de lecteurs, de lectrices même, et nous ne saurions
trop lui souhaiter d"y avoir renoncé pour toujours...
Mais, après cela, s'il y avait, s'il y a dans la Terre
promise deux ou trois idées qui fassent l'âme du
roman, et si, dans une Préface que l'on attendait,
M. Paul Bourget, en définissant les caractères du
roman psychologique, a voulu provoquer une discus-
sion d'art, la critique en général a semblé ne pas
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE, 193
s'en apercevoir, ni se douter seulement de rinlérêt
ou de l'importance de ces idées.
Les uns donc se sont dérobés, en déclarant « que
la polémique engagée sur la question du roman
d'analyse était un peu vaine à leurs yeux », et, en
ajoutant : « comme tout ce qui tend à trop définir
et à enfermer trop strictement dans des règles
étroites le génie ou le talent de l'écrivain. » C'est
avec ce bel argument que, sous prétexte de libéra-
lisme ou de largeur d'esprit, on en arrive à faire,
du plaisir personnel et actuel qu'un roman ou un
tableau nous procure, le juge unique et souverain de
sa valeur d'art. Comment cependant ne voit-on pas
ce que cette manière d'entendre la critique a d'in-
nocemment insultant pour l'artiste, qu'elle réduit à
la condition d'amuseur public, et pour le lecteur,
qui n'est que rarement curieux de savoir ce qui nous
plaît ou ce qui nous déplaît, à nous qui lui parlons?
Le bon critique ne met point le public dans la con-
fidence de ses goûts; et, dans un genre faux, bâtard
ou douteux, il n'est écrivain qui ne perde la moitié
de son talent. Une polémique n'est donc jamais
« vaine », qui peut servir à préciser l'esthétique d'un
artiste ou d'un genre; si M. Paul Bourget a écrit sa
Préface, il en a eu ses raisons; et c'est pourquoi je me
plains que la critique n'ait pas cru devoir les discuter.
Aussi bien, veut-on voir l'utilité d'une discussion
de ce genre, et le profit que pourrait en tirer une
certaine critique elle-même? « Les premières lignes
19i NOUVEAUX ESSAIS
de la préface de la l'erre promise m'ont tout d'abord
donné le frisson, écrivait quelqu'un l'aulrc jour. J'ai
eu crainte d'avoir affaire au roman à thèse, à ce
roman doctrinaire et raisonneur, où l'auteur passe
à chaque instant sa tête à travers le rideau, de façon
à vous ôter toute illusion sur la réalité des person-
nages qu'il met en scène. » Le romancier qui s'expri-
mait ainsi, — car c'est un romancier, paysagiste
souvent exquis, inventeur abondant et facile, obser-
vateur précis de la réalité, peintre véridique et
aimable des mœurs de province, — se doute-l-il
que ce qui manque à ses propres romans, c'est la
« thèse », comme il l'appelle, ou « l'idée »? Oui; s'ils
étaient quelque chose de plus que des anecdotes ou
des tableaux de genre; que des faits divers qui ne se
dépassent pas eux-mêmes, pour ainsi dire ; que des
histoires dont la dernière efface le souvenir de la
précédente, la réputation en égalerait le nombre I
Mais, l'étrange illusion de confondre le « roman
psychologique » avec le « roman à thèse »! et que
cela prouve bien la néce-:silé de les définir! Un
autre ne Topposait-il pas au « roman d'aventures »!
Adolphe peut-être aux Trois mousquetaires, et les
Affinités électives aux Mystères de Paris]...
Quant aux raisons plus pcrsonnclies, (jue l'auteur
de la Terre promise avait de s'expliquer sur le roman
psychologique, on les connaît sans doute. C'est que
la mode s'est répandue, depuis déjà quelques années,
de railler les c iKy'hoIdgues ». Sans essayer
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 195
d'ailleurs de les comprendre, — et pour ne rien dire
à ce propos de quelques critiques, — c'est un plaisir
que n'ont cru devoir se refuser ni M. Pierre Loti, ni
M. Emile Zola. M. Bourget, dans sa Préface, en
semble avoir surtout aux critiques, et je viens de
montrer qu'il n'avait pas tort. Mais ce sont bien plus
encore les romanciers ses confrères qui se sont
égayés, plus ou moins spirituellement d'ailleurs, aux
dépens de la psychologie. Quelques critiques ont
bien pu trouver ce mot de « psychologie » pédan-
tesque; et j'avoue, quant à moi, que je ne vois pas
pourquoi. D'autres ont pu prétendre qu'on en faisait
trop de mystère; et, pour cette raison, ils ont pu
réclamer en faveur de l'expression « d'observation
morale », plus classique sans doute, quoique d'ail-
leurs infiniment plus vague. Et d'autres enfin, qui se
trompaient, ont pu surtout penser que, si le mot de
« psychologie » n'était pas de lui-même assez clair,
les romans de M. Paul Bourget n'en éclaircissaient
pas assez le sens. Mais aucun d'eux n'a nié, je crois,
qu'il y eût dans Andromaque ou dans Bérénice une
observation plus fine que dans le Cid ou dans
Horace': dans la Marianne, de Marivaux, que dans
le Gil Blas, de Le Sage; ou, pour en venir aux con-
temporains, dans Mensonges que dans V Assommoir,
dans Mariage blanc que dans le Maître de forges, —
et c'est là presque toute la question entre la critique
et M. Bourget. Mais les romanciers, eux, moins
désintéressés, ont vraiment fait une discussion d'école
196 NOUVEAUX ESSAIS
de ce qui n'était qu'une querelle de mots. M. Zola
s'est parfaitement rendu compte que Crime d'amour
ou Mensonges réintégraient dans la littérature con-
temporaine une forme d'art qu'il se flattait d'avoir
anéantie. Peintre et poète autant que romancier,
l'auteur de Mon frère Yves et de Pêcheur d'Islande a
voulu protester contre une conception du roman qui
n'a guère avec la sienne qu'un ou deux points de
communs, tout au plus. C'est donc à eux que M. Paul
Bourget, dans sa Préface, eût dû surtout répondre,
— et peut-être avec d'autres raisons que celles dont
il s'est servi.
Il s'est en efl'et efîorcé de montrer que le roman
psychologique était « possible », d'une part, et, de
l'autre, « inofTensif » ou du moins innocent des
méfaits qu'on lui impute. L'analyse n'est pas un
dissolvant ou un poison de la volonté; et l'étude
attentive de la vie peut bien avoir pour eff'et d'en
rendre la complexité plus difficile à reproduire, elle
n'en fait pas évanouir la réalité. Mais ce qu'on aurait
aimé que M. Paul Bourget nous développât de préfé-
rence, c'est sa définition du « roman psychologique »
et de la « psychologie ».
Car, il nous a bien dit que l'objet de ce genre de
roman était « de reproduire les mille tragédies taci-
turnes et secrètes du cœur, d'étudier la genèse,
l'éclosion et la décadence de certains sentiments
inexprimés, de reconnaître et de raconter les situa-
tions d'exception, les caractères singuliers, enfin
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 197
tout un détail, inatteignable par le roman de mœurs,
lequel doit, pour rester fidèle à son rôle, éviter pré-
cisément ce domaine de la nuance, et poursuivre le
type à travers les individualités, les vastes lois
d'ensemble à travers les faits particuliers ». Mais
nous aurions voulu quelque chose de plus précis
encore, et nous craignons que M. Bourget n'ait défini
plutôt là le roman d'exception que le « roman
psychologique ». Nous sommes déjà plus près de
nous entendre avec lui quand il revendique pour le
roman psychologique un droit propre et particulier
de poursuivre « sur la vie intérieure et morale » une
enquête analogue et parallèle à celle que le roman
de mœurs poursuit « sur la vie extérieure et sociale ».
Si nos actions extérieures ne sont jamais, en effet, —
comme nos sentiments et comme nos sensations, —
qu'un total, une combinaison ou un système d'actions
plus élémentaires; si notre conduite nous est souvent
dictée par des principes ignorés de nous-mêmes; et
si nos résolutions enfin, par toutes leurs racines,
plongent, pour ainsi parler, dans les profondeurs de
l'inconscient, l'objet du roman psychologique est
d'explorer ces profondeurs; de nous révéler à nous-
mêmes ces principes secrets de nos actes; et là enfin
où nous n'avions vu qu'un ensemble, de le décom-
poser en ses éléments. Dimisit invitus invitam : c'est
tout le sujet de la Bérénice de Racine. Mais comment,
par quelle succession d'états d'àme, alternatifs et
contradictoires, par quelle métamorphose, par quelle
198 NOUVEAUX KSSAIS
opération du dedans , ou quelle intervention du
dehors, deux amants, qui ne le voudraient pas, se
décident cependant à se séparer l'un de l'autre, voilà
l'objet des observations de la « psychulogie », qui
peut, comme on le voit, n'avoir rien d'exceptionnel,
et elle aussi, par conséquent, sous des faits parti-
culiers, découvrir ou retrouver ce qu'on appelle
« des lois d'ensemble ». Nous soumettons cette défi-
nition à M. Paul Bourget. A défaut d'autres avantages,
elle en a deux au moins sur la sienne. Elle fait
rentrer le roman psychologique dans la définition
sociale de l'art, en ne le réduisant pas à la représen-
tation des singularités, laquelle mènerait infaillible-
ment à la peinture des monstruosités : je prends ce
dernier mot dans son sens propre et étymologique.
Elle promet à un genre de roman que l'on a taxé
quelquefois d'étroitesse un avenir comme illimité,
puisque son progrès se lie manifestement à celui de
la complexité croissante de la vie Mais elle a pour
nous un dernier avantage encore : c'est de dire avec
exactitude ce qui fait le mérite essentiel du dernier
roman de M. Paul Bourget en rattachant M. Paul
Bourget lui-même à la lignée de ses vrais maîtres,
Stendhal et Balzac, Sainte-Beuve et Laclos, Marivaux
et Racine.
J'éprouve toujours quelque embarras ou quelque
gêne, pour mieux dire, à résumer Tintrigue d'un
roman, La besogne, en elle-même, a je ne sais quoi
d'inférieur ou d'ingrat; on n'apprend rien au lecteur
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 199
qu'il ne sache; et on fait tort au romancier du meil-
leur de son œuvre. Cependant, il faut bien s'y
résoudre, et donner au moins une courte idée du
sujet de la Terre promise.
Un jeune homme, ou plutôt un homme jeune
encore, Francis Nayrac, et une jeune fille, Henriette
Scilly, sont fiancés l'un à l'autre, et n'attendent pour
se marier que le rétablissement de madame Scilly,
la mère d'Henriette.
Leur bienvenue au jour leur rit dans tous les yeux.
Sous ce ciel de Sicile, où madame Scilly reprend tous
les jours des forces nouvelles, ils vivent « en plein
rêve » ; et, très nobles l'un et l'autre, ils ne souhai-
tent que de ne pas voir finir ce songe de félicité.
Quand un malin, sur la liste des étrangers, Francis
Nayrac lit le nom d'une dame RafTraye, qu'il a jadis
aimée passionnément, et brutalement abandonnée
d'ailleurs, dans un accès de cette frénésie de défiance
qui est la fin commune des amours irrégulières
Que vient-elle faire en Sicile, elle aussi, à Palerme,
dans l'hôtel même qu'habite Francis? Après dix ans
écoulés vient-elle peut-être empêcher son mariage?
essayer de le ressaisir? revendiquer sur lui les droits
dune vieille maîtresse? Elle y vient tout simplement
mourir. Mais elle n'est pas seule. Sa fille l'accom-
pagne, une enfant de neuf ans, dont la ressemblance
avec une sœur de Francis Nayrac a frappé d'abord
les yeux de mademoiselle Scilly. Cette enfant,
200 NOUVEAUX ESSAIS
Francis veut la vuir; et coite ressemblance à son
tour le frappe, ou plutôt l'étonné, le fascine en
quelque sorte, et le cri sourd de la voix du sang
s'éveille aussitôt dans son cœur. C'est sa fille! et
lémotion qu'il avait ressentie de l'arrivée de madame
RafTraye, pour avoir changé de nature, n'en est que
plus violente, plus tumultueuse, plus désordonnée.
Que faire? où est le devoir? où l'honneur? où la pro-
bité? Renoncera-t-il maintenant à son amour? et
sacrifiera-t-il son rêve à cette paternité? dira-t-il
tout à sa fiancée? ou au moins à madame Scilly?
Pendant qu'il hésite et qu'il se débat dans ces
perplexités, Henriette revoit l'enfant, s'y intéresse
innocemment, la fait involontairement parler, sent
passer quelque chose dans son naïf langage qu'elle
ne comprend pas, mais qui l'inquiète, l'assombrit
et l'oppresse. Avec la gaucherie de sa parfaite ingé-
nuité, elle essaie de provoquer une explication de
Francis. Cette explication difficile, c'est la mère qui
la reçoit, mais, par un hasard mortel à son amour,
Henriette l'entend, et peu s'en faut qu'elle ne
succombe sous le poids de son émotion. Elle en
revient, lentement, avec une lenteur qu'entretient
son irrésolution. Un sourd travail se fait en elle. Si
son amour vit toujours dans son cœur, ce n'est plus
le même amour, car son fiancé n'est plus le même
Francis. Elle se décide enfin, contre elle-même,
malgré les larmes de sa mère, et l'inutile repentir de
son fiancé : Henriette Scilly n'épousera pas Francis
SUR LA LITTERATURE CONTEMPORAINE. 201
Nayrac! Peu d'événements, comme on le voit, et peu
de matière; une histoire d'âmes; et Tétude infini-
ment nuancée de trois sentiments qui n'ont rien en
soi de très rare : la jalousie dans l'adultère; une
forme curieuse de l'amour paternel; et le sacrifice
de la passion à la dignité personnelle.
Il n'y aurait pas lieu d'insister sur la première, si
nous n'en voulions louer la pénétration très singu-
lière, très aiguë, — et pourquoi ne le dirions-nous
pas? — l'intention morale. « Ce qu'il y a, dit M. Bour-
get, de terrible dans l'adultère, et son châtiment
immédiat, c'est que l'amant ne saurait lutter contre
la preuve constante d'immoralité que lui apporte sa
maîtresse, par ce simple fait qu'elle est sa mai-
tresse. » Nous dirons plus crûment encore que l'adul-
tère est une chose... malpropre. M. Zola lui-même
l'a bien prouvé jadis : dans Pot-BouiUe, par exemple,
si j'ai bonne mémoire, dans la Bêie humaine, dans
V Argent. Ce n'était point qu'il se proposât de réformer
les mœurs sur ce point, ni non plus qu'il se piquât
d'aucune « psychologie i). Mais il se rendait bien
compte qu'une seule littérature au monde, — la
romantifjue, — avait honoré, magnifié, poétisé, glo-
rifié, divinisé l'adultère, et, comme il est brave
homme, au fond, il lui paraissait franchement qu'il
n'y avait pas de quoi! S'il faut qu'il y ait des adul-
tères, qu'on en commette, semblait-il dire, mais que
l'on ne s'en vante point! et qu'on n'en parle pas
comme d'une partie de plaisir, car, selon le mot de
202 NOUVEAUX ESSAIS
Flaubert, vraiment, « ça ne se passe pas comme ça! »
M. Bourget, lui, n'a pas traité la question tout à
fait de la même manière. Mais il a insisté sur la
dégradation morale, sur la fureur jalouse, sur l'iné-
vitable inclination au mensonge, sur la diminution
de probité réelle dont s'accompagne l'adultère. Il ne
s'est pas attardé cette fois à d'inutiles détails; il n'a
pas même mis en scène le mari de madame RafTraye;
il a laissé la faute opérer d'elle-même, pour ainsi
dire; s'étendre, insensiblement, pour finir par l'em-
poisonner tout entière, à l'existence des deux amants;
abolir en eux leur personnalité pour lui en substituer
une autre. En un mot, comme nous le disions, il a
analysé, plus minutieusement encore qu'on ne l'avait
fait peut-être, les conséquences psychologiques de
l'adultère, et, — par une communication dont on
verra tout à l'heure un autre et curieux exemple, —
c'est à peine s'il l'a voulu ou cherché, mais la pré-
cision de Vobservation psychologique s'est changée
dans son étude en une démonstration morale.
Au contraire, c'est bien pour elle-même qu'il a
posé « la question du droit de l'enfant », dans la
seconde partie de son roman. « Jusqu'à quel point le
fait d'avoir donné la vie à un autre être nous engage-
t-il envers cet être? et dans quelle mesure notre per-
sonnalité est-elle obligée d'abdiquer son indépen-
dance devant cette existence nouvelle? » Ce serait
même là, si on l'en croyait, le vrai sujet de son livre;
et, nous l'avons dit, ce n'est pas nous qui le lui
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 203
reprocherons. Quelle raison y aurait-il en effet de
s'abstenir de traiter les questions sociales dans un
genre de fiction dont on pourrait, en vérité, dire que
le propre est d'être une image sociale? et, s'il y fallait
des exemples illustres, l'auteur de Valentine et (ïJn-
diana, celui de Monsieur de Camors et de VHistorre
de Sibylle, celui du Fils naturel et de V Affaire Cle-
menceau, ont-ils fait autre chose? Si je comprends
que l'on n'ait pas d'idées, je ne comprends pas que
l'on s'en fasse un mérite, — et bien moins encore que
l'on se moque de ceux qui en ont.
Ce n'était pas une tentative médiocrement hardie
que d'essayer, à cette occasion, de réhabiliter en
quelque sorte la voix du sang, et on ne saurait trop
admirer M. Paul Bourget d'y avoir pleinement réussi.
L'analyse encore et la psychologie auront fait ce
miracle. N'est-ce pas aussi bien ce qui arrive presque
toutes les fois que l'on s'en sert, comme d'un instru-
ment plus délicat ou d'une pointe plus subtile, pour
anatomiser ce que des esprits qui se croient libres
appellent du nom de préjugés? Non certainement,
Francis Nayrac n'aurait pas cru, sans en avoir
éprouvé lui-même la mystérieuse puissance, à cette
« révélation de son sang », et comme à cette invasion
brusque du sentiment de la paternité. 11 n'aurait pas
cru qu'une vague ressemblance portât pour ainsi dire
en soi cette force d'évidence, ni qu'un regard d'enfant
put émouvoir ainsi, jusque dans les profondeurs de
son être, des fibres qu'il n'y connaissait pas. Mais ce
204 NOUVEAUX ESSAIS
qu'il aurait encore moins cru sans doute, c'est que
son passé continuât de vivre obscurément en lui, et
de peser du poids de toutes ses fautes sur un avenir
qu'il se flattait d'en avoir allégé. Car tout se tient ou
se communique. Selon qu'il est ou qu'il n'est pas le
père de cette enfant, toute sa vie d'autrefois en est
comme changée d'aspect, de signification mondaine
ou de valeur morale ; « l'indépendance de son déve-
loppement » en est interrompue; et quoi qu'il puisse
faire, et de quelques sophismes qu'il essaie de se
payer, ou quelque douteux triomphe qu'il remporte
sur son devoir, un nouvel élément est mêlé désormais
à sa vie. La voix de son sang a crié ; et de ce moment,
il n'est plus, lui, Francis Nayrac, il ne sera jamais
plus ce qu'il était trois mois encore, huit jours, une
heure auparavant...
Dirai-je ici qu'il semble que le récit dévie? et que
M. Bourget, s'il n'oublie pas peut-être la « question
du droit de l'enfant », s'intéresse pourtant, et nous
intéresse davantage, dans la dernière partie de la
Terre promise, au drame de l'amour de Francis Nayrac
et d'Henriette Scilly! Sans doute, j'entends bien qu'il
n'y aurait pas de drame, ni de roman môme, à vrai
dire, s'il n'y avait pas l'enfant. Mais, jusqu'à présent,
si nous nous étions surtout intéressés à Francis
Nayrac, il semble maintenant qu'il s'efface; et qu'une
seule chose, qui est de savoir la décision que prendra
sa fiancée, soutienne, suspende encore et passionne
notre curiosité. Ne nous en plaignons pas! Le charme
SUR LA LITTERATURE CONTEMPORAINE. 203
pur et douloureux de cette figure de jeune fille a
séduit évidemment M. Bourget lui-même, et ce que
nous y avons gagné, c'est ce qu'il faut essayer de
montrer.
Henriette Scilly n'épouse pas Francis Nayrac, et
on a généralement trouvé sa rcsoluLion bien phari-
saïque. « Une fille qui aime sérieusement, a-t-on dit,
si virginale et pieuse qu'elle soit, garde des trésors
d'indulgence pour l'homme qui l'a initiée à l'amour; »
et moi, je veux bien le croire, quoique, d'ailleurs, je
n'en sache rien, et qu'il puisse y avoir plus d'une
manière d'aimer « sérieusement ». Mais ce n'est ni à
sa piété, ni à sa « virginité » qu'Henriette Scilly
sacrifie son bonheur, et s'il se mêle sans doute un
peu de jalousie dans sa résolution, s'il lui serait
assurément pénible de voir quelquefois entre elle et
son mari passer le fantôme de l'ancienne maîtresse,
elle obéit cependant, en se séparant de Francis Nayrac,
à des raisons plus hautes et plus nobles, H l'a « initiée
à l'amour », mais il l'a surtout initiée à la vie. Lors-
qu'elle a surpris le secret de sa confession, elle a
frissonné d'épouvante ou de dégoût bien plus que de
colère, comme si quelque mystère impur lui avait
été soudainement révélé. Elle a jugé la vie, comme à
la lumière d'une clarté subite, avec ses compromis-
sions, ses lâchetés, ses vilenies, ses hontes, et elle en
a eu peur. Tout ce que les apparences de la correc-
tion bourgeoise, et le voile élégant des convenances
mondaines, peuvent dissimuler de misérable ou de
12
206 NOUVEAUX ESSAIS
bas, elle en a eu l'intuition et elle a senti l'horreur
de s'y mêler l'envahir tout entière.
Et elle a aussi jugé son fiancé. Dégradé pour elle
par sa conduite même à l'égard de madame Raf-
fraye, et surtout de l'enfant; déchu, par son propre
mensonge et son inutile duplicité, de la hauteur d'es-
time et d'amour oîi elle l'avait placé, Francis Nayrac
est devenu un autre homme pour Henriette Scilly,
n'ayant presque plus de commun avec celui qu'elle
aimait que le visage et le nom. La confiance est
détruite. — « J'ai vu mentir celui que j'aimais! je l'ai
entendu confesser devant moi des actes dont la honte
me poursuit avec obsession... Il feignait de vivre de
notre simple et paisible vie, tandis qu'à côté et en
silence il en vivait une autre. » Quoi qu'il puisse dire,
quoi qu'elle puisse faire, la déchéance est irrépa-
rable. Consentir à l'épouser, ce serait donc, pour
essayer de ressaisir un rêve évanoui, se condamner
tous les deux à une vie de souffrance. Et il se peut
qu'Henriette Scilly se trompe, — je dis sur elle-
même; — il se peut qu'un jour, quand elle saura
combien de choses le temps emporte avec lui dans sa
course insensible, elle pleure son bonheur perdu; il
se peut qu'elle meure de son sacrifice. Mais, en atten-
dant, elle n'a rien fait qui ne s'explique par les don-
nées de son caractère; — et il faut enfin savoir qu'en
amour, comme en tout, une partie de notre dignité
consiste à nous priver de ce que nous désirerions
le plus.
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 207
Si j'appuie sur ce point, c'est qu'en regrettant le
dénoûment de la Terre promise, on a reproché à
Henriette Scilly « d'obéir aux plus néfastes préjuges
d'une éducation pharisienne, dont les scrupules,
quand ils ne sont pas une basse hypocrisie, sont un
outrage au plus pur sentiment de l'amour ». Voilà de
bien grands mots! Le même critique lui reproche
encore « au point de vue social >> le dangereux exemple
de son sacrifice. « Force perdue, s'écrie-t-il, et quelle
force ! un couple heureux et fécond ! » Je serais curieux
de savoir ce que M. Paul Bourget a pensé de cette
exclamation! Car, d'abord, il n'a point répondu
qu'Henriette Scilly ne se marierait jamais, et,
d'autre part, il s'est porté pour ainsi dire garant que
Francis Nayrac élèverait Adèle RalTraye. Mais surtout
j'imagine qu'il pense comme nous que le nombre de
ceux qui donnent en ce monde « l'exemple de la
richesse » ou celui du bonheur, étant toujours assez
considérable, « l'exemple du sacrifice », et celui du
dévoûment ne sont jamais à redouter. On n'a pas plus
besoin d'inviter les hommes à « aimer » qu'à « s'en-
richir », et ils y sont toujours assez portés d'eux-
mêmes. Mais, de sacrifier quelquefois leur « amour »
ou leur avidité naturelle du lucre à quelque considé-
ration plus haute, c'est ce qu'on ne saurait trop leur
conseiller. Il est bon, puisqu'il est nécessaire, qu'il
y ait des « couples heureux et féconds »; peut-être
n'est-il ni moins nécessaire ni moins bon de ne pas
bornerTidéalde l'homme au bonheurdanslafécondité.
208 NOUVEAUX ESSAIS
Si c'est, comme je le crois, la leçon, ou l'une des
leçons qui se dégagent de la conclusion du roman de
M. Bourget, nous sommes donc de ceux qui la trou-
vent excellente. Il n'y a dans le dénoùment de la
Terre promise ni « force perdue », ni, dans la résolu-
tion d'Henriette Scilly, rien de « pharisaïque ». Elle
fait ce qu'elle doit faire, étant donné son caractère,
pour des raisons très pures et très nobles; et, ces rai-
sons étant très nobles et très pures, je ne crains
qu'une chose, « au point de vue social », c'est que sa
résolution ne trouve pas assez d'imitateurs. On ne
pourrait reprocher à M. Paul Bourget d'avoir trop
idéalisé la personne de son Henriette que si par
hasard on ne la trouvait pas assez vivante, assez
réelle, assez vraie. Mais elle est seulement moins vul-
gaire et plus rare. Sans être ce que l'on appelle une
nature d'exception, c'est une nature plus fine que
celle de madame HafTraye, par exemple; mais pour-
quoi la finesse ne serait-elle pas, elle aussi, dans la
vérité? Le réel est plus vaste, il est aussi plus varié
que l'épopée des Rougon-Macquart^ et une femme
peut être « vraie », sans ressembler nécessairement
aux héroïnes de M. Zola.
Ce qu'il est d'ailleurs intéressant de noter, c'est
ce que la figure d'Henriette Scilly doit de plus fin et
de plus délicat, à la conception même et aux exi-
gences du roman psychologique. Ainsi pourrait-on
dire que les Araminte et les Silvia de Marivaux ont
quelque chose de plus « distingué » que les Elmire,
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 209
que les Arsinoé de Molière, et les femmes de Racine
quelque chose de plus féminin que les amazones de
Corneille. Ces comparaisons, je l'espère, n'offense-
ront ni M. Bourget, ni M. Zola même. Non pas qu'aux
yeux des psychologues le corps ne soit qu'une enve-
loppe; et ils savent que ce qu'il y a de plus intérieur
en nous se traduit souvent avec fidélité dans notre
attitude ou dans notre physionom.ie. .Mais, comme
nous n'attachons pas tous le même sens aux mêmes
mots, et que le langage n'exprime jamais que la
moindre partie de notre pensée, ils savent aussi
combien de sentiments différents s'expriment par
des gestes ou des mouvements extérieurs analogues,
et ils veulent pénétrer plus avant. Leur dessin, plus
précis, semble donc d'abord avoir quelque chose de
plus grêle. Voulant rendre et fixer des nuances plus
fugitives ou plus particulières, les couleurs qu'ils
emploient ont quelque chose aussi de plus conven-
tionnel, ou de plus spiritualisé. Leurs personnages
ont donc enfin quelque chose de moins matériel. Tel
est un peu le cas d'Henriette Scilly. Le procédé même
dont M. Paul Bourget a usé pour la peindre ou pour
la dessiner, l'idéalise. De tout ce qu'elle a de commun
avec les autres femmes, le romancier n'a retenu,
pour le faire entrer dans la composition de sa figure,
que tout juste ce qu'il en fallait. 11 en a éparé la
réalité de tout ce qui n'était pas nécessaire à ia res-
semblance, comme s'il avait craint autrement qu'elle
ne perdît de sa vérité. C'est qu'on ne peint pas un
12.
210 NOUVEAUX ESSAIS
portrait comme on brosse un décor de théâtre; mais
quand surtout c'est l'âme qu'on y veut faire parler,
il y faut je ne sais quelle exécution moins matérielle
en ses moyens, la lucidité dans la complication, et
la transparence dans la profondeur.
Et à ce propos — quoique de pareilles suppositions
soient toujours hasardeuses, — nous nous deman-
dions si la Terre promise n'aurait pas été conçue sous
l'impression, récente encore en sa mémoire, des fines
Sensations que M. Bourget avait rapportées d'Italie.
Car nous connaissions Francis Nayrac, ou du moins
ses semblables, pour les avoir autrefois rencontrés
dans Mensonges ou dans Crime d'amour. Us étaient
plus jeunes alors, d'une élégance plus apprêtée peut-
être, moins graves aussi; mais il est bien un peu de
leur famille.
Henriette Scilly est plutôt de la famille des saintes
ou des vierges dont les primitifs italiens aimaient
à peindre eux aussi les âmes. Son ingénuité fait
songer à leur candeur; son innocence est sœur de
leur mysticité. Il y a de leur gaucherie dans ses actes,
et, comme dans leurs élans, il y a dans ses discours
quelque chose de chastement passionné. Ceci, plus
pur, est plus nouveau dans l'œuvre de M. Paul Bour-
get, et plus aussi qu'une impression d'art. Quand,
après avoir publié le Disciple, il avait écrit Cœur de
femme, on eût dit qu'il voulait dérouter la critique.
Mais la Terre promise, venant après les Sensations
d'Italie, nous le montre décidément engagé dans une
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 211
route OÙ l'on ne croyait pas que dût le conduire un
jour le dilettantisme de ses premiers débuts.
Ce n'est pas qu'il n'y eût dans ses premiers vers,
et surtout dans ses Essais de psychologie contempo-
raine, un fond de sérieux, ou de gravité même; et
quoiqu'il admirât ou qu'il aimât passionnément
Stendhal et Baudelaire, il savait déjà qu'il y a un
juge au moins de la valeur ou de la qualité morale
de nos actions, qui est le mal qu'elles font aux
autres. Mais on put croire un moment qu'il lavait
oublié. C'est, comme le disait un jeune et habile
écrivain, M. René Doumic, dans la Revue Bleue,
quand M. Paul Bourget vit ses romans réussir, par
« leurs qualités les plus superficielles, et leurs plus
aimables défauts ». Les meilleurs amis de son talent
craignirent alors pour lui que, comme il est si sou-
vent arrivé, la nature même de son succès ne le
gâtât. On louait surtout, dans Cruelle Énigme ou dans
Crime d'amour, une imitation des mœurs mondaines
qui semblait en être une approbation; et le vrai, le
solide mérite en échappait aux plus bruyants admi-
rateurs du romancier. Il n'en était pas cependant
moins réel, et je ne sais si l'on ne pourrait dire qu'à
l'insu même de M. Bourget, il continuait en lui de
se développer. Le psychologue ou le moraliste qu'il
est ne m'en démentira pas, ni l'artiste, non plus,
qui connaît le pouvoir de l'inconscient. Peintre
ou poète, le plus grand d'entre eux ne sait jamais
tout ce qu'il a mis dans son œuvre, et c'est par là
212 NOUVEAUX ESSAIS
justement qu'il est grand, et vraiment poète ou
peintre.
Ainsi, de roman en roman, sous son dilettantisme
apparent, sous son air d'élégante indifférence aux
perversités qu'il se complaisait à décrire, le contraire
même du dilettantisme, si je puis ainsi dire, perçait
de toutes parts, et se trahissait jusque dans cette
Physiologie de l'amour moderne, où ce n'était plus
même avec Stendhal que M. Bourget semblait vou-
loir rivaliser, mais avec Laclos, — dont je constate
avec chagrin qu'il fait toujours une singulière estime.
Mais c'est le dernier livre de ce genre qu'il ait écrit,
sans doute; et, si nous en jugeons par les Sensations
d'Italie au par la Terre promise, c'est dans un autre
sens qu'il laissera désormais se développer et grandir
encore son talent. Nous le saurons dans quelques
jours, quand nous aurons lu Cosmopolis.
Ai-je besoin de faire observer que cette faculté de
développement ou de transformation, — quelque sur-
prise qu'elle puisse un jour ménager à la critique, —
est ce qui fait de M. Paul Bourget l'un des écrivains
les plus intéressants que l'on puisse étudier? Heu-
reusement différent en cela de tant d'autres, il est de
ceux qui se laissent instruire par l'expérience de la
vie, dont le siège n'est jamais fait, qui le refont et
qui le recommencent toujours. C'est ce qui le dis-
tingue de quelques-uns de ceux qu'on lui oppose,
l'auteur de la Débâcle, ou encore celui de la Rôtisserie
de la reine Pédauque. Je néglige aujourd'hui le second,
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 213
dont je dirai tôt ou tard les grâces péniblement
apprises. Mais, dans la Débâcle, j'en appelle à tous
les lecteurs, il n'y a rien de plus que dans V Assom-
moir, et vingt ans ont passé sans qu'aucune clarté
nouvelle ait filtré dans l'esprit puissant, mais opaque
de M. Emile Zola. Tel il était voilà vingt ans, et tel
il est encore aujourd'hui. Ses excursions « documen-
taires » ne lui ont rien appris. Changez seulement le
litre, c'est toujours le même roman, avec les mêmes
qualités. Une fois pour toutes, il a jadis fixé sa
vision du monde, — avec défense au temps même
d'y rien modifier, — et les années, depuis lors, ont
coulé vainement pour lui. Mais le psychologue ou le
moraliste, qui a le sens de la complexité des choses;
qui sait que la connaissance du monde ou de l'homme
ne s'improvise point; qui se défie toujours de l'in-
sufïisance de son expérience, celui-là se renouvelle
insensiblement tous les jours; il s'enrichit tous les
jours d'impressions encore inéprouvées ; tous les
jours il explore quelque province encore mal connue.
C'est ce que M. Bourget a fait depuis vingt ans;
c'est ce qu'il fera, nous l'espérons, longtemps encore;
et si, de toutes les raisons qu'on peut donner pour
défendre le « roman psychologique », il a, dans sa
Préface, omis la meilleure, comme étant la plus per-
sonnelle, nous serions bien injuste, en terminant, de
ne pas la signaler. Entre tant de formes ou d'espèces
du roman, le roman d'aventures est la plus amu-
sante, le roman de mœurs est la plus passagère, le
214 NOUVEAUX ESSAIS SUR LA LITTÉRATURE
roman à thèse est la plus amusante, la plus passion-
nante, mais le roman psychologique est peut-être
la plus conforme à la notion même du genre, la
plus intellectuelle, et d'ailleurs la plus difficile à
traiter,
1" novembre 1892.
A PROPOS DE L'HISTOIRE D'ISRAËL
A l'occasion de V Histoire du peuple d Israël, au lieu
de parler de VAbbesse de Jouarre, et de faire ainsi du
livre de M. Renan comme si je ne l'avais pas lu, j'ai
pensé qu'il ne saurait déplaire à M. Renan lui-même
que l'on parlât plutôt de V Histoire du peuple d'Israël.
Quand, en effet, un écrivain a mis le meilleur de sa
vie dans un livre; et que ce livre, — auquel il rappor-
tait, comme à leur but ou à leur centre, les travaux
mêmes qu'on y eût crus le plus étrangers, — paraît
enfin, on ne peut pas, sans quelque impertinence,
traiter l'œuvre de quarante ans comme on ferait un
caprice ou une fantaisie de son imagination. Par
préférence à tant d'autres sujets dont il se fût égale-
ment rendu maître, s'il a choisi l'histoire du peuple
d'Israël, on lui doit de croire qu'il en avait d'autres
raisons, moins personnelles, plus générales, que de
faire les honneurs de son propre talent, et de nous
en donner en spectacle la vigueur ou les grâces. Et
216 NOUVEAUX ESSAIS
lorsque enfin, comme ici, ces raisons ne sont point
cachées, mais évidentes, mais « actuelles », mais
vivantes, pour ainsi dire, alors on conviendra qu'il
y aurait peu de bravoure à feindre de ne pas les
voir, et qu'en refusant de juger au fond, ce serait
nous-mêmes que nous jugerions. « Quand on écrit
sur les maîtres de Ninive ou sur les Pharaons d'Egypte
disait Strauss il y a vingt ans, — dans la Préface de
sa Nouvelle vie de Jésus, — on peut n'avoir qu'un
intérêt historique, mais le christianisme est une
question tellement vivante, et le problème de ses
origines implique de telles conséquences pour le
présent le plus immédiat, qu'il faudrait plaindre les
critiques qui ne porteraient à ces questions qu'un
intérêt purement historique. » Ceux qu'il faudrait
plaindre encore davantage, si par hasard ils exis-
taient, ce serait ceux qui n'y prendraient qu'un
intérêt purement littéraire.
I
Non pas qu'en un pareil sujet nous affections d'être
insensible aux qualités personnelles ou proprement
littéraires. Même, nous savons assez que la manière
de dire ou de présenter les choses fait une partie de
leur vraisemblance, de leur vérité peut-être, et, en
tout cas, du pouvoir qu'elles ont pour nous con-
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 217
vaincre ou pour nous persuader. Si, par exemple,
dans le temps de Voltaire et de Rousseau, le talent
et le génie, au lieu d'être du côté de la « philoso-
phie », comme on disait alors, se fussent trouvés du
côté de (( l'autel et du trône », évidemment la phy-
sionomie du xviii^ siècle en était changée tout entière,
et notre histoire prenait sans doute un autre cours.
Aussi n'est-ce point à M. Renan, c'est à son livre que
l'on ferait tort, c'est à sa thèse et à a sa vérité », si l'on
négligeait, avant de l'exposer et de la discuter, de
dire les moyens originaux et hardis qu'il a pris pour
l'établir. Personnels à M. Renan, ils n'en sont pas
moins de la constitution du sujet, si même, en un
certain sens, ils ne sont le sujet lui-même. Je veux
dire par là que, dans Y Histoire du peuple d'Israël,
comme autrefois dans celle des Origines du christia-
nisme, la méthode présume les conclusions de tout
l'ouvrage, qu'elle les enveloppe au moins, et qu'il
n'est pas, on va le voir, jusqu'à la tonalité du style
où nous ne retrouvions l'intention assez marquée de
ramener ce qu'on appelle encore quelquefois « l'his-
toire sainte » aux proportions et aux conditions de
toute histoire humaine.
Avant tout, et avant même que d'être œuvre d'his-
torien, cette Histoire du peuple d'Israël est donc œuvre
de philologue, d'érudit, de critique, et si ce n'en est
pas assurément le seul mérite, c'en est du moins la
principale ou la première originalité. Des recherches
ingrates et ardues, qui jusqu'alors étaient demeurées
13
218 NOUVEAUX ESSAIS
comme enfermées dans la cellule du théologien ou
dans le cabinet de l'hébraïsant ; des recherches dont
les gens de lettres eux-mêmes, bien loin d'en soup-
çonner l'importance, ne voyaient pas l'évidente liaison
avec les objets les plus généraux de leurs propres
préoccupations : religion, philosophie, histoire; des
recherches enfin dont « le monde », non content de
faire le dégoûté, se moquait volontiers comme d'un
emploi maniaque de l'intelligence, voilà en effet ce
que M. Renan, par cette Histoire du peuple d'Israël,
complétant, achevant et coordonnant son Histoire
générale des langues sémitiques, ses Etudes dliistoire
religieuse, — et tout ce qu'il y a de travaux de lui,
moins connus du public, dans la collection du Journal
des savants ou dans celles des Mémoires de V Académie
des inscriptions, — voilà ce qu'il aura fait entrer,
pour n'en plus sortir désormais, dans le domaine
de la littérature générale, de la discussion publique,
et de la conversation mondaine. Ai-je besoin d'ajouter
en passant qu'après l'honneur de faire « concurrence
à l'état civil », et de donner la vie aux créations du
roman ou de la poésie, il n'y en a pas de plus grand,
qui mette un écrivain plus haut, que de réussir à
transposer ainsi, dans la langue de tout le monde,
les matières qui, jusqu'à lui, ne se traitaient qu'entre
initiés, pour ne pas dire entre pédants? Ce que d'au-
tres avaient fait avant lui pour la jurisprudence, Mon-
tesquieu, par exemple, ou pour l'histoire, comme
Voltaire, de les tirer des in-folio poudreux et de
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 219
rombre des bibliolhèques, M. Renan Ta donc fait pour
cette partie de l'érudition qu'on appelle du nom
d'exégèse. Gomme il avait autrefois résumé, dans ses
Origines du christianisme, et jugé en le résumant, par
l'usage même qu'il en faisait, tout ce que la science
allemande avait accumulé de travaux sur la vie de
Jésus, sur le temps probable de la rédaction des
Évangiles, sur la lutte intérieure, au sein du christia-
nisme naissant, de l'apôtre des juifs et de celui des
gentils, de même, dans son Histoire du peuple
disraël, avec la même décision et la même netteté,
tous ces problèmes, dont l'érudition germanique avait
étouffé l'intérêt sous les broussailles de la philologie,
si M. Renan ne les tranche pas tous, il en indique au
moins les solutions, mais surtout il nous fait sentir
à quel point de grandes questions, que l'humanité
n'est pas prés de cesser de tenir pour vitales, sont
engagées dans celle de la formation du Canon de
l'Ancien Testament ou de la composition des Livres
historiques. C'est ce qu'aucun philologue de profes-
sion n'avait fait avant lui, à l'exception d'Eugène
Burnouf, et encore dans des travaux dont on eût dit
qu'il mettait une espèce de point d'honneur à inter-
dire l'accès au public; et c'est ce qu'un grand écri-
vain ne pouvait faire qu'à la condition de se sou-
mettre d'abord, comme l'historien d'Israël, à toute la
rigueur des méthodes philologiques.
Si l'on osait, en efïèt, se tcrvir d'une expression
quelque peu singulière, on dirait assez bien que le
220 NOUVEAUX ESSAIS
récit lui-même, — ce récit qui jadis était presque
toute riiistoire et dont on rejetait les « preuves » en
notes ou en appendices, — n'est dans le livre de
M. Renan que le prolongement, l'épanouissement
naturel, et la fructification enfin du problème philo-
logique. Étant posé, ou supposé, si Ton veut, que la
Bible soit un livre comme un autre , c'est-à-dire
auquel on puisse appliquer, pour l'étudier, les mêmes
moyens que, par exemple, au Bhagavata-Pourana,
M. Renan les lui applique et ne fait rien de plus. La
Bible est formée d'un certain nombre de livres, —
historiques, prophétiques, poétiques, etc., — et ces
livres, assignés par la tradition à de certains auteurs,
sont classés dans un certain ordre : le seul droit que
M. Renan revendique, et qui va lui suffire pour
renouveler l'histoire d'Israël, c'est celui d'examiner
celte classification traditionnelle, et au besoin de la
modifier. En quel temps donc ou dans quelles circons-
tances a été composé VHexateuque'} en quel temps le
Livre de Jobl en quel temps celui d'Isaïe? ou plutôt,
— car il ne saurait s'agir ici de dates précises, à
quelque cinquante ou cent ans près, — étant donnés
Isaïe^ Job et VHexateuque, M. Renan ne se propose
que de chercher quels en sont les rapports, et quelle
en est, chronologiquement, la situation respective.
Mais, réduit à ces termes, le problème, on le voit, est
purement philologique. Si la philologie a en effet un
sens, une raison d'être, un intérêt général, qui justifie,
en le dépassant, l'objet habituel de ses recherches,
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 221
n'est-ce pas de résoudre, ou de préparer pour l'avenir,
la solution de semblables questions? Et les consé-
quences que ces solutions entraînent à leur suite,
voilà presque toute V Histoire du peuple d'Israël.
Un exemple plus moderne rendra peut-être tout
ceci plus clair, et montrera du même coup que la
tentative n'a rien de trop ambitieux, puisque le pro-
Dlème n'a rien d'insoluble. Si, par exemple, de tout
ce que le christianisme a suscité dans notre littéra-
ture d'apologies ou d'expositions de lui-même, il ne
nous restait que VInstitution chrétienne de Calvin, les
Pensées de Pascal, et le Génie du christianisme^ est-il
quelqu'un qui doute que l'on reconnût aisément dans
ces trois ouvrages, non seulement des génies diffé-
rents, mais aussi et d'abord des états différents de la
conscience chrétienne? Rien qu'en se fondant sur
des raisons philologiques, uniquement tirées de la
richesse du vocabulaire, des particularités de la syn-
taxe, de la distinction des styles, et de celle des
« moments » de la langue, — dont la succession est
écrite, pour ainsi parler, dans la diversité de ces
styles eux-mêmes, — admettra t-on qu'il vînt à l'esprit
de personne de croire les Pensées antérieures à l'Ins-
titution chrétienne, et bien moins encore VInstitution
chrétienne postérieure au Génie du christianisme? Et
si de la forme, alors, on passait au fond, et que l'on
cherchât de quelle conception de la religion, de quelle
manière de comprendre ses rapports avec la vie, de
quel état des âmes chrétiennes, ou de quelle crise de
222 NOUVEAUX ESSAIS
l;i foi le Génie du christianisme, les Pensées ou Vlnsti-
iution chrétienne peuvent être contemporains, ne
verra-t-on pas bien qu'il fallait, pour que Chateau-
briand pût écrire son livre, que Pascal eût écrit le
sien, comme aussi que Pascal ne pouvait pas écrire
ses Pensées au xvi" siècle, mais seulement après la
révolution religieuse dont VInslitution chrétienne
demeure l'évangile? Je ne dis rien de vingt autres
moyens, plus contingents et plus particuliers, qu'il
y aurait de dater les œuvres, comme les allusions ou
les renvois que fait Chateaubriand lui-même au livre
des Pensées; ou comme encore cette conciliation dont
il semble que les Pensées, si Pascal les eût achevées,
dussent être le suprême effort, entre la dureté du
dogme calviniste et la douceur d'une religion plus
appropriée à la faiblesse humaine.
On voit également par là combien d'autres ques-
tions se trouvent enveloppées dans les questions de
pure philologie. On demande si Moïse est le rédac-
teur de VHexateuqnc. Évidemment, c'est demander
si Moïse a existé. On demande si les Psaumes qui
nous sont parvenus sous le nom de David, et VEcclé-
siaste sous celui de Salomon, sont ou ne sont pas
effectivement de David et de Salomon. C'est encore
une autre question; et l'existence de Salomon,
comme celle de David, étant d'ailleurs absolument
certaine, il s'agit de savoir si le contenu de VEcclé-
siaste et des Psaumes répond à ce que nous savons
de David et de Salomon, de leur histoire, de leur
SUR LA LITTÉRATURE COISTEMPO RAINE . 223
personne, de leur caractère, du temps où ils vécu-
rent. Mais, à leur tour, si VHexaleuque ou les Psaumes
représentent manifestement des états différents de la
pensée religieuse, ou si les Livres historiques et les
Livres prophétiques en représentent de contradic-
toires, c'est peu de chose que de le constater ou de les
définir, et ce qui importe, c'est de montrer comment,
par quelles transitions insensibles ou quelles brus-
ques révolutions, sous l'influence de quelles circon-
stances du dehors, par quel travail d'elle-même sur
elle-même la pensée religieuse a évolué de VHexa-
teuque aux Psaumes, ou des Livres historiques aux
Livres prophétiques. De telle sorte qu'à mesure que
le problème philologique se précise, il s'élargit, pour
ainsi dire; les questions se transforment, et en se
transformant elles s'élèvent; de la solution qu'on en
donne sortent des questions nouvelles, qui en engen-
drent d'autres à leur tour; la discussion s'en mêle au
récit, ou plutôt ne fait qu'un avec lui; et ainsi, sans
que l'historien paraisse y songer, tandis qu'il n'a l'air
que de contrôler des dates ou d'interpréter des textes,
qu'il semble mettre même une espèce de coquetterie
à s'enfermer dans le rôle étroit d'un peseur juré de
syllabes, l'histoire entière d'Israël se défait, se refait,
se recrée sous nos yeux, se déroule, avec ses preuves,
en un magnifique tableau, dont l'air de vraisemblance
n'est peut-être égalé que par son air d'aisance et de
souveraine facilité.
Est-il besoin de dire ce que cette méthode, si du
224 NOUVEAUX ESSAIS
moins nous en avons pu donner quelque idée, a de
hardi et d'élégant, d'audacieux et de précis à la fois?
Pour de nombreuses raisons, que l'on nous pardon-
nera de ne pas rechercher, l'exégèse biblique était
demeurée jusqu'ici négative; elle s'était contentée de
faire valoir des motifs de doute; elle n'avait pas
essayé de substituer une vue synthétique nouvelle de
l'histoire d'Israël à cette « histoire sainte » qu'elle
avait renversée. C'est le pire défaut des philologues,
et généralement des érudits. Comme si la recherche
n'avait d'autre fin qu'elle-même, ou le plaisir qu'elle
leur procure, à eux, et qu'il leur importât, — pour le
faire durer davantage, — d'éterniser les problèmes,
ce qu'ils ont « déchiré », si l'on peut ainsi dire, nos
érudits n'aiment pas qu'on essaie de le « recoudre » ;
et quiconque s'y risque, ils l'accusent aussitôt d'in-
troduire le roman dans l'histoire. Rappelez-vous de
quelle manière, il y a déjà plus d'un quart de siècle,
ils accueillirent la Vie de Jésus^ et vous trouverez, en
effet, qse, parmi les critiques qu'ils en firent, ils ne
reprochèrent rien tant à M. Renan que d'avoir voulu
substituer à l'ancienne une nouvelle image de per-
sonne de Jésus. Là cependant était la nouveauté,
l'originalité du livre, et c'est par là que, faisant révo-
lution dans l'histoire de l'exégèse, il y faisait époque.
Aussi M, Renan n'a-t-il eu garde d'être infidèle à
lui-même; et la preuve qu'il a eu raison, c'est qu'on
louera dans Y Histoire du peuple d'Israël précisément
ce que l'on avait critiqué dans la Vie de Jésus : une
SUR LA LITTERATURE CONTEMPORAINE. 223
reconstrnclion, si je puis ainsi dire, de l'histoire des
Beni-Israël faite avec les débris de l'histoire du
peuple de Dieu; la synthèse de tout ce que la philo-
logie sémitique a produit de travaux depuis Spinoza
jusqu'à M, Renan lui-même; et l'œuvre enfin sans
laquelle, n'ayant d'autre intérêt que de servir à faire
passer le temps, l'exégèse biblique n'aurait pas de
raison d'être. Car il faut bien quelquefois rebâtir;
nous avons besoin de classer, d'ordonner nos idées,
de ne pas attendre pour cela, comme le demande une
certaine école, un temps qui ne viendra jamais; et de
ne pas laisser la réalité de l'histoire ou de la vie
s'écouler, se dissoudre ou se volatiliser dans les opé-
rations mêmes qui n'avaient pour objet que de la
fixer.
D'assurer maintenant que cette méthode soit infail-
lible, M. Renan ne l'oserait pas lui-même, et nous
encore bien moins, qui manquons pour cela de la
science et de la compétence nécessaires. Ceux qui
savent l'hébreu lui refuseront donc, s'il y a lieu,
telle ou telle de ses conclusions, et, — puisque c'est
une plaisanterie qui ne manque jamais son effet en
France, — ils prétendront que c'est lui qui ne le sait
pas. Mais ce qu'il faudra qu'ils reconnaissent, et ce
qui suffirait à prouver que M. Renan, quand on le
convaincrait d'erreur dans le détail, ne s'est pas
trompé sur l'ensemble, c'est la liaison, c'est l'enchaî-
nement, c'est la correspondance de toutes les parties
de son livre, et, plus encore que tout le reste, — car
13.
226 NOUVEAUX ESSAIS
la contradiction n'est pas toujours marque d'erreur,
ni l'incontradiction de vérité, — c'est son air de res-
semblance avec la réalité et avec la vie. Les choses
ont dû se passer comme les rapporte M. Renan,
parce que, telles qu'il nous les rapporte, elles sont
à la fois plus complexes et plus claires, moins
simples, et par cela même plus vraies.
Je regrette pourtant, — et je ne crois pas être le
seul, — que, pour nous mieux faire sentir cette res-
semblance avec la vie, l'auteur de V Histoire du peuple
d'Israël abuse de certains procédés et de certains rap-
prochements, dont je dirais volontiers qu'ils sont
d'un goût parfois assez douteux, si je n'étais encore
plus frappé de ce qu'ils ont d'excessif, et, conséquem-
ment, d'ilkisoire ou de faux. Non que l'usage en soit
illégitime; que, par-dessous les différences locales,
il n'y ait toujours un vif intérêt à nous montrer l'hu-
manité foncièrement identique à elle-même; et que,
parmi ces rapprochements, il n'y en ait de tout à fait
heureux, qui éclairent d'un mot toute une situation,
comme, par exemple, quand M. Renan compare le
prophète Osée « à un prédicateur de la Ligue ou à
quelque pamphlétaire puritain du temps de Crom-
well », ou comme encore quand il nous dit que « le
premier article de journalisme intransigeant a été
écrit 800 ans avant Jésus-Christ », par le prophète
Amos. Mais j'ai déjà quelque répugnance à me figurer
Isaïe « sous les traits d'un Girardin », c'est-à-dire
d'un brasseur d'affaires, ou même « sous ceux d'un
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 227
Carrel », c'est-à-dire d'un journaliste bonapartiste
et libéral du temps de la Restauration; et, quoique
n'étant pas ombrageux de nature, je crains que l'on
ne se moque de moi quand on me représente les pro-
phètes « parcourant en monôme » les campagnes de
la Palestine. Était-ce la peine, en vérité, de repro-
cher si vivement à Voltaire, dans la préface du pre-
mier volume de cette même Histoire du peuple d'Is-
raël, son « incapacité de comprendre la différence
des temps? » Et si l'on observe que M. Renan fait
exprès de fausser ou de supprimer les perspectives
de l'histoire, en rabattant ainsi le plan de l'histoire
d'Israël sur celui de l'histoire contemporaine, alors,
n'est-il pas vrai que le ton de sa plaisanterie res-
semble étrangement à celui de la Bible expliquée
par les aumôniers du roi de Pologne? i'en. donnerais
de trop nombreux exemples.
Hàtons-nous toutefois de dire que ces plaisanteries
ou ces comparaisons, si elles font « l'ornement » du
livre, n'en sont point la substance. M. Renan, qui ne
se les serait pas autrefois permises, les concède au
goût du jour, et s'en sert comme d'un moyen d'inté-
resser à l'histoire d'Israël ce qu'il y a, ce qu'il croit
qu'il y a, parmi ses lecteurs, de plus « moderne » et
de plus « parisien ». Je trouve le moyen fâcheux; et,
quant au genre de succès qu'il lui vaut, je crains
bien que M. Renan ne se méprenne, et que ce ne soit
pas toujours aux dépens de lahvé qu'il nous fasse
rire. Mais, après cela, quand on en a pris une fois
228 NOUVEAUX ESSAIS
son parti, c'est vraiment en présence d'une grande
œuvre que l'on se trouve, et dès aujourd'hui, cpioique
l'ouvrage ne soit pas encore terminé, c'est en pré-
sence de l'une des plus belles généralisations histo-
riques dont notre temps se puisse honorer. Le mérite
même de Vactualilé ne manque pas à VHistoire du
peuple d'Israël, et, comme on va le voir, elle nous
apporte la réponse de la science ou de l'érudition à
quelques-unes des questions qui agitent non seule-
ment la France, — qu'elles agitent peu, — mais l'Eu-
rope contemporaine.
II
Quelle est la part d'Israël dans l'œuvre de la
civilisation? Telle est en efTet la question, tel est le
point de vue, pour mieux dire, où s'est placé
M. Renan, et voici textuellement sa réponse : « Pour
un esprit philosophique, c'est-à-dire pour un esprit
préoccupé des origines, il n'y a vraiment dans le
passé de l'humanité que trois histoires de premier
intérêt : l'histoire grecque, l'histoire d'Israël, l'his-
toire romaine. Ces trois histoires réunies constituent
ce qu'on peut appeler l'histoire de la civilisation,
la civilisation étant le résultat de la collaboration
alternative de la Grèce, de la Judée et de Rome. » 11
ajoute encore plus loin : « Ce que la Grèce, en effet,
a été pour la culture intellectuelle, ce que Rome a
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 229
été pour la polilique, les Sémites nomades Tont été
pour la religion... Les promesses faites à Abraham
ne sont mythiques que dans la forme. Abraham,
l'ancêtre fictif de ces peuples, a été réellement le
père religieux de tous les peuples. » Les deux
volumes parus de V Histoire du peuple d'Israël ne sont
que le développement et la démonstration de cette
idée.
N'est-il pas curieux, là-dessus, qu'ayant, depuis
tantôt cent cinquante ans, si souvent et si injuste-
ment reproché à l'auteur du Discours sur ihisloire
universelle de n'avoir vu le monde, comme le disait
un homme d'esprit, qu'à travers son anneau d'évêque
gallican, la dernière démarche de l'érudition contem-
poraine soit d'en revenir au point de vue de Bossuct?
Car, il savait bien, aussi lui, ce « rhéteur », comme
l'a quelque part appelé M. Renan, il savait bien qu'il
existait une Chine et des Indes; il connaissait l'œuvre
des Missions étrangères; et il est vrai qu'il n'eût pas
pu écrire sur le bouddhisme les éloquentes études
que nous devons à M. Renan, mais enfin, pour parler
de Confucius ou de Sammanocodom, ce n'est pas les
documents ou les « mémoires », comme on disait
alors, qui lui eussent manqué. Seulement, de la
Chine et des Indes, il croyait avoir des raisons de se
taire, et, quand on essaie de les préciser, il se trouve
justement que ce sont les meilleures de celles de
M. Renan pour ne reconnaître dans le passé de l'hu-
manité que trois histoires de « premier intérêt »,
230 NOUVEAUX ESSAIS
Excentriques à l'histoire de la civilisation occiden-
tale ou méditerranéenne, nées d'elles-mêmes et déve-
loppées sur place, les civilisations de l'Inde et surtout
de la Chine, si jamais elles doivent entrer dans le
dessein d'une histoire « universelle », ce ne sera qu'à
compter du jour où elles sont entrées en contact avec
les civilisations qui tirent leur origine de celles
d'Israël, de la Grèce, et de Rome. Immobilisées de
bonne heure dans des formes rigides, assez sembla-
bles à celles, nous dit encore M. Renan, qui main-
tiennent toujours dans leurs cadres « les républiques
des abeilles et celles des fourmis », c'est d'ailleurs
une question de savoir si les civilisations rudimen-
laires, et cependant achevées en leur genre, de l'Inde
et de la Chine, étant hors du mouvement, ne sont
pas en dehors de la notion même de civilisation. Et
arrêtées enfin, ou nouées, si Ton veut, dans leur
développement, par des causes qui, pour être incon-
nues, n'en sont pas moins certaines, elles ne font
jusqu'ici partie de l'histoire même de l'humanité que
dans la mesure où l'histoire des royautés nègres de
l'Afrique centrale ne lui est pas tout à fait étrangère.
C'est ce que prouve au surplus l'exemple de tous ceux
qui, de notre temps, ont prétendu les faire entrer
dans leurs Histoires, — je ne dis pas universelles ou
de Vantiquité, — mais de Y Ancien Orient. Ils les y ont
juxtaposées à celles de la Grèce ou de Rome; ils
n'ont pas pu les y incorporer; et ceux qui viendront
après eux ne le pourront pas plus qu'eux. Car, en
SUR LA LITTÉRATURE CONTE M P 0 RAI.XE . 231
réalité, nous ne devons rien à la Cliine ou à l'Inde;
et l'histoire de la civilisation n'est que l'histoire de
Rome et de la Grèce, modifiées l'une par l'autre, et
plus profondément encore par l'action du ferment
Israélite.
Si nous ne devons rien à la Chine ou à l'Inde, rien
au Chi-King et rien au Mahahhrirata, si l'histoire
même du bouddhisme est en quelque sorte extérieure
à notre histoire universelle, il est facile, au contraire,
de montrer ce que nous devons à la Bible, et que,
sans elle, nos civilisations modernes auraient manqué
de quelques-unes de leurs parties les plus hautes.
Même lorsque nous n'y verrions, comme dans VIliade
ou dans ÏOdyssée, que ses qualités esthétiques ou
littéraires, et, au lieu de « l'esprit de Dieu », lorsque
nous ne sentirions passer dans la Genèse, selon
l'expression de M. Renan, que « le souffle du prin-
temps du monde », ou, dans les livres des Prophètes,
que « le clairon des néoménies et la trompette du
jugement », il serait encore vrai qu'avant de lui
devoir une manière de penser, nous devons à la Bible
une manière de sentir. Dans les autres littératures,
et notamment dans la grecque, il y a peut-être des
idylles qui égalent celle de lîulh, et, dans les autres
mythologics, il y a des fables cosmogoniques dont la
transparente naïveté charme encore, d'une façon
plus sensuelle, après trois mille ans, nos imaginations
fatiguées; mais il n'y a rien, dans aucune littérature,
qui soit d'une inspiration plus extraordinaire ou
232 NOUVEAUX ESSAIS
plus haute que la Genèse, plus clair dans la profon-
deur, plus humain, et cependant à la fois plus
mystérieux et plus saisissant. C'est ce qu'oublient
trop volontiers ceux qui croient n'avoir besoin pour
composer la civilisation que de l'histoire de la Grèce
et de Rome. « L'histoire littéraire du monde est
l'histoire d'un double courant qui descend des Homé-
rides à Virgile, des Conteurs bibliques à Jésus, ou, si
Ton veut, aux Évangélistes. » Voilà pour l'antiquité;
mais, dans une histoire plus moderne, si l'on sup-
posait taries ou desséchées les sources de l'inspiration
hébraïque, ni les Allemands n'auraient Luther, ni
les Anglais le Paradis perdu, ni nous-mêmes Pascal,
Bossuet, Hugo, les poètes de l'obscur et de l'inac-
cessible, si l'on peut ainsi dire, ceux qui nous ont
donné le frisson de l'infini, et ceux enfin qui, parmi
les hommes, ont entretenu le sentiment et la notion
du divin. Les Grecs ont trop aimé la vie, l'ont conçue
trop riante, n'ont pas imaginé qu'elle eût d'autre
objet qu'elle-même; ils ont manqué du sens de Vau
delà.
C'est ici, pour me servir de l'expression de M. Renan,
quoique j'en aimasse mieux une autre, ce qui range
Israël parmi les unica de l'histoire de l'humanité.
Car il semble bien qu'il y ait, sinon des religions,
tout au moins des civilisations athées, celle de la
Chine, par exemple, où la nécessité de maintenir
le lien social; comme elle en est l'origine, est la
seule raison qui perpétue l'observation des « rites »
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 233
et les apparences d'un culte. D'autres races, comme
la race aryenne, ne paraissent pas s'être élevées
au-dessus du polythéisme, à ce point même qu'il a
fallu que le christianisme, pour se les inféoder, nous
donnât dans ses Saints l'équivalent populaire des
anciens dieux domestiques ou municipaux de la
Grèce et de Rome. Mais les Sémites seuls ont conçu
le Dieu un et universel, transcendant, non pas imma-
nent, et, dans la grande famille sémitique, c'a été le
rôle ou la mission d'Israël que de dégager du milieu
des idolâtries environnantes, et au besoin de la
sienne propre, la notion du monothéisme.
Faute autrefois d'avoir bien compris sur ce point
la pensée de M. Renan, assez clairement énoncée
pourtant dans son Histoire générale des langues
sémitiques ; faute aussi d'avoir senti ce que de sem-
blables affirmations comportent toujours d'atténua-
tions, de restrictions, de corrections; faute enfin
d'avoir sur la question de certaines lumières que lui
seul peut-être était capable de nous donner, se rap-
pelle-t-on encore avec quelle véhémence, et quelle
éloquence, et quel vain étalage de science, on avait
attaqué cette thèse du monothéisme sémitique? Bien
loin de l'abandonner, M. Renan, depuis lors, n'avait
rien négligé pour la fortifier. Mais les deux premiers
volumes de VHistoiy^e du peuple d'Israël l'auront
mise hors d'atteinte; d'abord, en nous montrant le
monothéisme inhérent au caractère le plus caché de
la langue hébraïque, impliqué dans l'horreur inslinc-
234 NOUVEAUX ESSAIS
tive du Sémite, ou même du nomade, pour les repré-
sentations plastiques, favorisé par la simplicité, la
nudité, l'uniformilé des horizons du désert; et sur-
tout en nous faisant voir qu'aussi souvent la notion
du Dieu un s'est obscurcie ou dégradée en Israël,
aussi souvent on en trouve des causes purement his-
toriques.
Elles sont de diverse nature. Le passage des tribus
Israélites nomades à l'état fixe en a été une première,
leur concentration, si l'on peut ainsi dire, à l'état
national. Pour qu'Israël conquît le monde, il fallait
qu'il fût autre chose lui-même qu'une poussière de
peuple perdue parmi les sables. Mais, en devenant
une nation, et pour soutenir la concurrence de celles
qui lui disputaient le droit d'exister, il ne le pouvait
qu'en s'aidant contre elles de leurs propres moyens,
dont la protection d'un Dieu national, exclusif et
jaloux, — qui supposait les autres, puisqu'il leur était
supérieur, — passait alors pour le plus efficace. Une
autre cause d'affaiblissement ou d'éclipsé de l'idée
monothéiste en Israël, ce fut le contact, la fréquenta-
tion, l'imitation des nations étrangères, de l'Égj^pte
ou de l'Assyrie. Pendant le séjour d'Israël sur la terre
d'Egypte, l'ancien culte, le culte patriarcal, le culte
sommaire de la tente se matérialisa, glissa dans les
observances, et le Dieu un, figuré sous les appa-
rences de l'homme, borné dans son contour et
limité dans ses attributions, se multiplia. « L'Egypte
donna le veau d'or, le serpent d'airain, les oracles
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 235
menteurs, le lévite, la circoncision, qui fut la plus
grande erreur d'Israël et faillit un moment contre-
buter ses destinées, » toutes les pratiques, en un
mot, et toutes les institutions dont on peut dire
qu'en particularisant les religions elles leur enlèvent
ce qu'elles ont de divin. Enfin, nous pouvons aj(juler
que, lorsque Israël eut des rois, la nécessité politique,
en donnant à la tolérance des « faux dieux » une jus-
tification ou une excuse, contribua pour sa part à
faire évanouir la notion du Dieu universel dans les
fumées de l'encens qu'on offrait à Baal. Des alliances,
des mariages, l'introduction des mœurs de cour, le
luxe du harem, tout cela détacha les princes de l'an-
cien idéalisme, les détourna de la voie d'Israël, les
rendit favorables aux pompes des cultes idolàtriques.
Mais le monothéisme n'en continua pas moins de
subsister, de s'épurer même dans la lutte qu'il dut
soutenir contre les exemples d'en haut et contre la
superstition d'en bas, de se ressaisir enfin d'une prise
plus énergique et plus tenace, — jusqu'au jour où
les prophètes allaient en assurer le triomphe.
Ce sont, en effet, les prophètes qui représentent
ce que l'on pourrait appeler la conscience d'Israël
dans l'histoire, comme ses artistes, ses poètes, ses
philosophes ont en quelque sorte incarné celle de la
Grèce, et ses politiques ou ses jurisconsultes celle
de Rome. Ces hommes extraordinaires, qui parais-
sent avoir été de toutes les conditions, — cette
remarque est capitale, — un houvier comme Amos,
236 NOUVEAUX ESSAIS
un petit propriétaire campagnard comme Michée, un
citoyen de naissance presque illustre comme Isaïe,
sont vraiment, ainsi qu'on l'a dit, les « grands
hommes » d'Israël. « C'est par le prophétisme
qu'Israël occupe une place à part dans l'histoire du
monde. La création de la religion pure a été l'œuvre,
non pas des prêtres, mais de libres inspirés. Les
cohanim de Jérusalem, de Béthel n'ont été en rien
supérieurs à ceux du reste du monde ; souvent
même l'œuvre essentielle d'Israël a été retardée,
contrariée par eux. » Si je n'oserais affirmer que
cette vue sur le prophétisme appartienne en propre à
M. Renan, si même je crois bien savoir où je l'ai
déjà rencontrée, je puis et je dois dire en revanche
que, par la place qu'il lui a donnée dans son Histoire
du peuple d'Israël, par la nature, par l'ampleur, par
l'éclat des développements qu'il en a tirés, il l'a faite
vraiment et entièrement sienne.
Il n'a pas moins heureusement caractérisé ou pré-
cisé le rôle des prophètes en disant qu'il avait con-
sisté « à faire entrer la morale dans la religion » ; et
nous ne saurions trop admirer la profondeur et la
fécondité de cette simple formule. Car jetez seule-
ment les yeux sur les religions de l'antiquité, sur
celles de l'Inde, ou de la Grèce, ou de Rome? Dirai-je
qu'elles justifient tout ce que les Pères de l'Église en
ont dit? qu'il n'est pas de vices qu'elles n'aient mis
sous l'invocation d'un dieu de leur Olympe? et que le
seul moyen qu'elles aient enseigné de résister aux
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 237
tentations vulgaires, c'est d'y succomber, pour les
anéantir dans la satiété? Mais ce qui ne semble pas
douteux, c'est qu'à Rome, et surtout en Grèce, la
morale et la religion sont demeurées étrangères l'une
à l'autre, ne se sont pas compénétrées, n'ont pas
essayé de se prêter un mutuel appui, se sont même
développées plutôt en sens contraire, pour ne pas
dire hostile. On a soutenu plus dune fois que le
christianisme était fait quand Jésus apparut, et,
comme les dogmes chrétiens ne sont que la méta-
physique des Grecs, on a voulu que la morale chré-
tienne aussi ne fût que celles des philosophes païens,
d'Aristote et de Platon, de Gicéron et de Sénèque. La
question n'est pas de celles que l'on examine ou que
l'on décide en passant. Mais ce qu'en tout cas on eût
dû ajouter, c'est que la morale païenne s'était formée
en s'opposant à la religion, que ses progrès ont suivi
en quelque sorte pas à pas la décadence du culte, et
qu'elle n'a finalement établi l'autorité de ses com-
mandements que sur les ruines de ses dieux. L'ori-
ginalité du judaïsme et des religions qui en sont
issues, et, au sein du judaïsme, l'originalité des pro-
phètes, c'a été de mêler, de confondre, et de solida-
riser dans un tout indivisible la morale et la reli-
gion.
G'est par les prophètes que la conception du Dieu
particulier d'Israël s'est insensiblement transformée
en celle du Dieu universel, dont le vrai temple est le
cœur du juste :
\
238 NOUVEAUX ESSAIS
Que m'iniporle la mullilude de vos sacrifices! dit lahvé;
Je suis rassasié d'iiolocaustes de béliers cl de graisses de veaux ;
Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n'en veux
[plus.
C'est eux qui, débarrassant l'humanité de la rouille
des vieilles superstitions, « de son sot et bas empres-
sement à apaiser des dieux chimériques », ont fondé
le vrai culte sur le respect de la justice et la pra-
tique de la vertu :
Homme, on t'a dit ce qui est le bien,
Ce que lahvé demande de toi :
Tout se réduit à pratiquer la justice,
A aimer la bonté,
A marcher humblement avec ton Dieu.
C'est par eux que la justice est entrée dans le monde,
et ce monde, c'était l'ancien, si dur aux misérables,
le même dont on oublie toujours, quand on en parle,
qu'étant fondé sur l'esclavage, il l'était sur la force
et sur l'iniquité :
Cessez de faire le mal,
Apprenez à faire le bien.
Cherchez la justice,
Aidez celui qui souffre violence.
Soyez justes pour l'orphelin,
Défendez la veuve;
Venez, alors, et nous verrons, dit lahvé.
C'est eux encore qui en des temps où « l'idée du
droit existait à peine, se portant comme les défen-
seurs du faible et de l'opprimé », ont élargi et huma-
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 239
nisé les voies de la justice, pour ainsi dire, en y fai-
sant entrer la pitié :
Couchés sur des lils d'ivoire,
Étendus sur leurs divans,
iSourris d'agneaux pris dans le troupeau [des indigents],
De veaux arrachés à l'étable [du pauvre].
Us boivent le vin aux lèvres des amphores.
Ils s'oignent d'huiles de choix.
Et ne soufTrenl rien des maux de Joseph.
C'est eux qui ont remporté la première et peut-être
la plus grande victoire « que les hommes de l'esprit
aient jamais remportée; » et c'est eux enfin qui,
par une transposition hardie des souvenirs de l'âge
patriarcal, mettant le passé dans le futur, ont animé
les espérances et l'effort de l'humanité vers la réali-
sation du royaume de Dieu.
«Gloire au génie hébreu! » s'écrie ici M.Renan,
qui ne se dissimule point, qui s'empresse même, —
et peut-être un peu trop, — de montrer les dangers
de cette étroite alliance ou de cette confusion de la
morale et de la religion. Car, sont-ils aussi grands
qu'il le croit? et de fonder la morale sur la religion,
ou de donner la religion pour sanction à la morale,
pourquoi veut-il que cela mène inévitablement à la
théocratie? « Mieux vaut, dit-il à ce propos, le soldat
que le prêtre, car le soldat n'a aucune prétention
métaphysique; » et M. Renan raisonne comme si le
gouvernement du prêtre était une conséquence néces-
saire de l'alliance de la morale et de la religion. On
peut différer d'avis avec lui sur ce point, et au lieu
240 NOUVEAUX ESSAIS
de concevoir la religion comme une politique il suffît
de la concevoir comme une philosophie. Mais la vraie
question, c'est celle que M. Renan a jadis posée lui-
même, celle de savoir ce qu'il adviendra de la morale
quand elle sera privée de son support, et si les dan-
gers de la séparation, pour être d'une autre nature
que ceux de la confusion, ne sont pas peut-être aussi
grands. Je remarque du moins que toutes les fois que
la séparation s'est opérée, et que l'idéal grec l'a
emporté sur l'idéal hébreu, dans l'Italie duxv' siècle,
la règle des mœurs a fléchi, les instincts se sont
débridés, et l'homme a reparu, pour user encore
d'une expression de M. Renan, dans la hideur de sa
« férocité » et de sa « lubricité » natives.
Ce n'est pas tout encore, et il faut faire honneur
aux Juifs, sinon de l'invention, tout au moins de leur
conception très particulière d'une autre grande idée :
c'est l'idée de la Providence. « Nos races, dit M. Renan,
se contentèrent toujours d'une justice assez boiteuse
dans le gouvernement de l'univers ». Et même, si
l'on veut bien y regarder d'un peu près, il ne paraît
pas, qu'à moins de les atteindre elles-mêmes, l'iniquité
les ait jamais profondément émues. Ni l'immoralité
de la nature ni l'injustice sociale ne leur ont semblé
mériter ces noms d'injustice et d'immoralité, et,
généralement, elles les ont acceptées comme inhé-
rentes à la constitution même de l'univers. Douées à
un haut degré du sens du relatif, elles conçoivent
aisément, trop aisément peut-être, que le mal de l'un
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 241
fasse le bien de l'autre; elles ne sont pas, comme
l'est Israël, plus âpre et plus pressé, « affamées de
justice et de justice immédiate ». Mais lui, au con-
traire, l'iniquité le révolte. Elle l'outrage, en quelque
manière, dans l'idée même qu'il se fait de la toute-
puissance de son Dieu. De là toute une théologie, ou
plutôt encore toute une philosophie de l'histoire et
de l'homme. L'homme offense le Dieu qui l'avait créé;
l'injustice qui semble gouverner le monde est la puni-
tion de cette offense; et nul ne la vaincra qu'en se
remettant lui-même aux mains de Dieu. Car ce Dieu
n'a point abandonné sa créature; il ne l'a point con-
damnée sans appel; il continue de veiller sur elle. Il
y a donc un point de perspective d'où l'on doit
débrouiller ce chaos, et c'est ce point que cherche le
prophète, c'est ce point qu'il a trouvé dans la concep-
tion de la « réparation finale » et de la « transforma-
tion du monde ». — « Isaïe, nous dit M. Renan, est
le vrai fondateur de la doctrine messianique et apo-
calyptique, Jésus et les apôtres n'ont fait que répéter
Isaïe. Une histoire des origines du christianisme qui
voudrait remonter aux premiers germes devrait com-
mencer à Isaïe. »
En effet, toutes ces idées sont passées dans le chris-
tianisme, et nous tenons, dans les livres qu'on appelle
Prophétiques, l'anneau de la chaîne des temps qui
rattache les récits de la Genèse aux enseignements des
Evangiles. Pour cette seule raison, nous croirions
volontiers que M. Renan, s'il se trompe, ne se trompe
14
242 NOUVEAUX ESSAIS
guère quand il place vingt-cinq ou trente ans avant
le temps d'Amos, et cinquante ou cent ans avant celui
d'Isaïe, le « premier essai d'histoire sainte », et non
pas la composition, mais la compilation ou la rédac-
tion des livres de Moïse. Il faut lire les cinq ou six
chapitres où M. Renan nous fait en quelque sorte
assister à ce travail, et de ce travail même, il faut le
voir déduire le caractère, la nature d'esprit, le senti-
ment religieux des rédacteurs. Je n'y relèverai que
cette phrase : « Les récits de la création de la femme,
de la tentation, de la pudeur naissant avec la faute,
les larges feuilles du figuier indien servant à voiler
les premières hontes, sont les mythes les plus philo-
sophiques qu'il y ait dans aucune religion ». M. Renan
avait déjà dit, dans son premier volume, en parlant
du même récit : « La fausse simplicité du récit
biblique, l'horreur exagérée qu'on y remarque pour
les grands chiffres et les longues périodes ont masqué
le puissant esprit évolutionniste qui en fait le fond,
mais le génie des Darwin inconnus que Babylone a
possédés il y a quatre mille ans s'y reconnaît tou-
jours... La grande vérité de l'unité du monde et de
la solidarité de ses parties, méconnue par le poly-
théisme, est au moins clairement aperçue dans ces
récits où toutes les parties de la nature éclosent par
l'action de la même pensée et l'effet du même verbe. »
On a si souvent opposé, de notre temps, l'infécondité
métaphysique ou scientifique du Sémite à l'aptitude
originelle et maîtresse de l'Aryen pour les grandes
SLR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 243
généralisations de la science ou les hautes spécula-
tions de la philosophie, que, sur un point de celte
importance, et au lieu de les commenter ou de les
paraphraser, j'ai tenu à citer les propres paroles de
l'historien d'Israël.
A la vérité, M. Renan le fait remarquer ailleurs, il
eût peut-être mieux valu, pour l'avenir même de la
science et le progrès général de l'esprit, que ces
mythes fussent moins « philosophiques », plus diffi-
ciles à recevoir, moins raisonnables en un certain
sens, et que les premiers balbutiements de la science
babylonienne n'eussent point passé, depuis dix-huit
cents ans, pour une révélation d'en haut. Très supé-
rieure, dans ses grandes lignes, à celle des Indous ou
des Grecs, quoique non pas pour cela plus voisine de
la vérité vraie, la cosmogonie de la Bible, après avoir
été, « en nettoyant le ciel », un merveilleux instru-
ment de progrès religieux, « est devenue, dans le
christianisme, le principal obstacle à l'avancement de
la science expérimentale et à la recherche des causes
mécaniques du monde... La théologie chrétienne,
avec sa Bible, a été, depuis le xvi^ siècle, le pire
ennemi de la science ». On pourrait ajouter qu'elle
l'était depuis longtemps. Car, si vous y songez, il n'y
a pas de raison pour que les grands docteurs de la
scolastique, un Duns Scot ou un Thomas d'Aquin,
n'aient pas joué dans l'histoire des idées le rôle que
la fortune réservait aux Descartes et aux Bacon. Ou
du moins il y en a une, il n'y en a qu'une : c'est que
244 NOUVEAUX ESSAIS
les solutions des problèmes qu'ils agitaient leur
étaient comme imposées par avance, et que les prin-
cipes de la science, tout ainsi que ses conclusions,
étaient donnés par la Bible.
Si j'ai donc pu comparer tout à l'heure le dessein
de M. Renan à celui de Bossuet dans son Discours sur
l'histoire universelle, je crois qu'après les rapports on
en voit maintenant les différences. Elles se réduisent
exactement à celles que les progrès des sciences natu-
relles, ceux de l'érudition et de la philosoijhie, ont
mises entre le siècle de Bossuet et celui de M. Renan.
Sans doute, je ne veux pas dire que, si Bossuet vivait
de nos jours, il écrivît cette Histoire du peuple d'Israël,
ni que M. Renan, s'il eût vécu du temps de Louis XIV,
eût composé pour le Dauphin de France VHisioire
universelle. Mais comptez les deux ou trois change-
ments profonds qui se sont opérés depuis tantôt deux
cent cinquante ans dans les sciences de la nature,
dans les méthodes de l'érudition, et dans la concep-
tion de la philosophie, vous serez étonné qu'en vérité
M. Renan semble avoir écrit pour venger « le décla-
maleur Bossuet » des sarcasmes inconvenants de
Voltaire et de son école. Bossuet croyait aux miracles
de la Bible, et M. Renan n'y croit plus, d'abord
« parce qu'on n'a jamais observé qu'un Être supérieur
s'occupât des choses de la nature », ce qui n'est pas
d'ailleurs un bien fort argument, — notre expérience
est si courte! — et en second lieu parce que d'ad-
mettre le surnaturel, ce serait poser en principe
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 245
l'impossibilité de la science, Bossuet croyait aux ren-
seignements de la tradition sur l'inspiration de la
Bible, et M. Renan ne voit dans la Bible qu'un livre
tout humain, plus beau qu'un autre, mais auquel il
pense être en droit d'appliquer les mêmes règles de
critique et d'interprétation qu'aux poèmes homéri-
ques ou aux épopées indoues. Et Bossuet enfin consi-
dérait l'histoire du peuple de Dieu comme une his-
toire « miraculeuse », tandis que, pour M. Renan, s'il
y a des histoires « miraculeuses », alors, il faut qu'il
y en ait au moins trois, la juive n'ayant rien de plus
« miraculeux » en soi que la romaine et surtout que
la grecque...
Mais, après cela, sur presque tout le reste, et en
particulier sur la « vocation religieuse » des Juifs ou
sur leur rôle « providentiel », ce sont les mêmes
idées, si ce n'est pas le même esprit; et la preuve,
comme vous le verrez, c'est qu'on leur adressera les
mêmes critiques, et du même côlê. Gomme à Bossuet
jadis, on reprochera à M. Renan d'avoir si longue-
ment raconté « l'histoire d'un malheureux peuple,
qui fut sanguinaire sans être guerrier, usurier sans
être commerçant, brigand sans pouvoir conserver ses
rapines ». On lui reprochera d'avoir si consciencieu-
sement étudié a la politique des rois de Juda et de
Samarie, qui ne connurent que l'assassinat, à com-
mencer par leur David ». On lui reprochera d'avoir
essayé pour sa part « de consacrer l'histoire d'un
tel peuple à l'instruction de la jeunesse ». Ces gentil-
14.
246 NOUVEAUX ESSAIS
lesses, où rien ne manque tant que l'esprit, sont de
Voltaire, et je ne doute pas qu'il y ait encore aujour-
d'hui, parmi nous, des voltairiens pour les trouver
plaisantes. Mais les autres, en dépit de Voltaire, con-
tinueront de croire que le rôle d'un peuple dans l'his-
toire ne se mesure pas uniquement au nombre de ses
citoyens ; que, le christianisme étant inexplicable sans
le judaïsme, la connaissance du judaïsme est un clé-
ment nécessaire de l'histoire de la civilisation; et que
l'on ne saurait, pour conclure, savoir à M. Renan trop
de gré de l'avoir démontré avec la triple autorité de
sa science, de son talent, et de son indépendance
d'esprit.
III
Nous pourrions en demeurer là, si 1 Histoire du
peuple d'Israël^ en même temps que d'un philologue
et d'un historien, n'était aussi l'œuvre d'un philo-
sophe, ou, comme on dit, d'un « penseur ». Mais, on
le sait assez, très difTérent en ceci de la plupart des
philologues et de beaucoup d'historiens, M. Renan
n'a jamais écrit, je ne dis pas une « Histoire », je dis
un simple « Mémoire » — sur V Agriculture naba-
téenne, par exemple — sans y insinuer quelques-unes
de ces idées générales, dont ceux-là seuls afi'ectcnt
le mépris qui ne savent pas les former. Ils en igno-
rent peut-être l'usage, qui est de faire sentir les rap-
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 247
ports d'une monographie avec l'ensemble dont elle
fait partie, et de cet ensemble lui-même avec une
conception totale de l'histoire et de la vie. C'est ce
qui fait le charme et la portée de tout ce qu'écrit
M. Renan. De la discussion de l'âge d'un texte ou de
la valeur d'une particule, M. Renan ne tire point,
comme certains Allemands, des conséquences à l'in-
fini, qui n'élargissent point, qui noieraient plutôt
l'objet de la discussion, mais il excelle à les suggérer;
ou, mieux encore, il va droit et d'abord à la plus
générale, dont l'intérêt réagit sur celui du point par-
ticulier de grammaire ou de chronologie qu'il traite.
On avance ainsi, en même temps que dans l'Histoire
du peuple d'Israël ou dans celle des Origines du chris-
tianisme, non seulement dans l'histoire de la pensée
de l'auteur, mais dans la connaissance même de
l'homme et de l'évolution de l'humanité. Comment
l'homme s'est dégagé de l'animalité primitive et
quelles forces ont jadis aggloméré les premières
sociétés; comment les nations se forment et com-
ment les religions se fondent; comment le caractère
d'une langue détermine ou conditionne la pensée de
ceux qui la parlent; et comment le Dieu d'un clan
est devenu celui d'une cité, puis d'un peuple, ou de
l'univers même : toutes ces questions, et bien d'autres
encore, M. Renan les effleure; du moin^ il n'a pas
l'air de les approfondir; mais il n'en est pas une dont
il n'indique la solution d'un trait presque également
rapide, sûr et heureux Ou, en d'autres termes encore,
248 NOUVEAUX ESSAIS
et de même que, dans la seule manière de poser le
problème philologique, on voyait se dessiner une
nouvelle histoire d'Israël, ainsi, dans sa manière
d'écrire l'histoire, on voit paraître toute une philoso-
phie de l'homme et de la vie. C'est ce qui nous oblige,
avant de le quitter, à lui soumettre une ou deux
objections.
Tout en admettant donc avec M. Renan qu'il n'y
ait, dans le passé de l'humanité, que « trois histoires
de premier intérêt », je suis beaucoup moins sûr qu'il
n'y ait qu'une religion, et que cette religion soit celle
d'Israël, de Jésus et de Mahomet. En effet, si le mono-
théisme sémitique, la philosophie grecque et la poli-
tique romaine suffisent pour nous rendre raison de
la formation, de l'ascendant, et du développement du
christianisme, ces trois éléments sont-ils également
simples, je veux dire indécomposables, irréductibles
par l'analyse, et la philosophie grecque, par exemple,
s'est-elle formée d'elle-même, d'elle seule? ou, au
contraire, des influences venues de l'Orient ne l'ont-
elles pas, en différents temps de son histoire, assez
profondément modifiée? C'est une question toujours
pendante. Mais quand cette question ne se poserait
point, est-ce que peut-être on ne retrouverait pas
dans l'histoire des religions de l'Inde, et en particu-
lier dans la métaphysique ou dans la morale du boud-
dhisme, quelques-unes au moins de ces idées qui
rangent Israël, d'après M. Renan, parmi les unica de
l'humanité? Vers le même temps qu'en Israël Amos
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 249
OU Isaïe prêchaient le « culte en esprit », faisaient
entrer la morale dans la religion, prenaient en main
la cause du « faible et de l'opprimé », Çakya Mouni,
sur les bords du Gange, et, de l'un à l'autre bout de
cette énorme péninsule de l'Inde, ses apôtres après
lui ne répandaient-ils pas les mêmes enseignements?
Ou plutôt encore, cette solidarité de la morale et de
la religion, dont M. Renan fait honneur aux pro-
phètes comme de leur plus pure, de leur plus haute
et de leur plus noble inspiration, n'est-elle pas eu un
certain sens le bouddhisme lui-même et le boud-
dhisme tout entier?
Je propose la question, je ne la décide point. Mais
alors, c'est-à-dire s'il y a question, la vocation reli-
gieuse d'Israël, toujours unique dans l'histoire de la
civilisation occidentale, ne l'est -elle pas un peu
moins, si l'on peut ainsi dire, dans l'histoire de l'hu-
manité? Si quelque chose de ce qui s'est vu dans
Jérusalem ou dans Samarie s'est également vu dans
Kapilavastou, quelques parties de la prédication des
prophètes, et les plus générales, — sans rien perdre
assurément de leur grandeur ou de leur originalité,
— ne perdent-elles pas un peu de leur singularité?
Et, en tout cas, si ces ressemblances, moins étroites,
plus illusoires peut-être que nous ne les croyons,
n'empêchent pas la morale judaïque de différer encore
beaucoup de la morale bouddhique, qui pouvait mieux
que M. Renan les réduire à leur juste valeur?
Mais d'autres assertions et d'autres omissions
250 NOUVEAUX ESSAIS
m'étonnent davantage dans cette Histoire du peuple
d'Israël. « Le vrai Dieu de l'univers, nous dit
M. Renan, est établi pour l'éternité. ., Le progrès de
la raison n'a été funeste qu'aux faux dieux... C'est la
conviction que mon livre sera utile au progrès reli-
gieux qui me l'a fait aimer. » Et je voudrais le croire,
ou même je le crois, puisque M. Renan me le dit,
mais je ne comprends pas, et j'aurais ici besoin de
quelques explications.
Car d'abord, dans ces plaisanteries que j'ai déjà
rappelées, et auxquelles rien ne serait si facile que
d'en joindre beaucoup d'autres, — sur le lahvé des
Juifs, « une créature de l'esprit le plus borné », ou
sur le « Dieu pleureur du christianisme », — je ne
vois rien de très « religieux », pour ma part; et
même, si les Dieux sont faits dans l'histoire de tout
ce qu'ils ont inspiré de tendre ou de fort à l'huma-
nité, je trouve cette façon d'en parler assez irréli-
gieuse. M. Renan s'égaie aux dépens du « Dieu à qui
on fait de la peine, qu'on afflige en l'offensant »;
mais en s'en égayant, n'oublie-t-il pas ce que cette
conception de Dieu a produit de nobles pensées, de
bonnes actions, de dévoûments héroïques? et ne
craint-il pas de faire ainsi mettre en doute la sincé-
rité de son « sens religieux » précisément par ceux
qu'il lui importerait surtout d'en convaincre? A moins
encore que, sous le nom de religion, M. Renan ne
veuille que nous entendions désormais quelque chose
d'entièrement différent de ce que nous étions accou-
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 231
tumés d'entendre. Et, au fait, c'est à peu près ainsi
que l'on parle aujourd'Jiui couramment d'une con-
srïpricp. inconsciente, ou d'une mémoire qui ne se sou-
vient point.
Cependant — et quoiqu'il soit d'un petit esprit, je le
sais, de vouloir attacher aux mots des sens précis et
déterminés — ce qu'il peut bien rester de la notion
de religion quand on en a successivement éliminé,
comme M. Renan, la notion du Surnaturel, celle de
l'Immortalité de l'âme, et celle enfin de la Provi-
dence, — on ne le voit point. Ou du moins, je me
trompe, et on le voit trop bien : il reste une adora-
tion mystique des énergies de la nature, et, sous le
nom d'idéal, un sentiment plus vague et plus confus
qu'élevé de la destinée future de l'espèce. Or, sur le
Surnaturel, c'est-à-dire sur le miracle, qui est dans
l'histoire à la base de toutes les religions, sans lequel
même une religion n'est plus qu'une métaphysique,
l'auteur de V Histoire du peuple d'Israël s'est vingt
fois expliqué. « On n'a jamais constaté, répète-t-il,
qu'un être supérieur intervienne dans le mécanisme
de l'univers. » Quant aux croyances à la spiritualité
de l'âme ou à l'immortalité, ses déclarations ne sont
pas moins formelles, et « bien loin d'être un pro-
duit de réflexion raffinée, elles ne sont au fond qu'un
reste de conceptions enfantines d'hommes incapa-
bles d'opérer dans leurs idées une analyse sérieuse ».
Et pour la Providence enfin, M. Renan nous dit que
« l'idée exagérée de la Providence particulière, base
252 NOUVEAUX ESSAIS
du judaïsme et de l'islam,... a été vaincue par la phi-
losophie moderne, fruit non de spéculations ab-
traites, mais d'une constante expérience. » Mais,
dans ces conditions, j'aurais aimé qu'il nous expli-
quât ce que c'est alors que sa « religion », et ce qu'il
peut bien entendre, avec sa « force supérieure, qui
continue de vouloir la justice, le vrai, le bien ».
Serait-ce peut-être qu'en renonçant à la chose, on
tiendrait à garder le mot, pour des raisons plus ou
moins politiques? l'ombre sans le corps, le parfum
sans le vase? « Les religions, comme les philosophies,
sont toutes vaines, mais la religion, pas plus que la
philosophie, n'est vaine. » C'est encore une idée fami-
lière à M. Renan, et qui depuis déjà longtemps a
passé dans les livres de ses nombreux disciples. Mais
qui ne voit qu'en bon français, la religion, c'est « les
religions », et la philosophie, c'est « les philoso-
phies »? La philosophie, c'est ce qui fait l'objet
commun des philosophies d'Aristote et de Platon, de
Descartes et de Spinoza, de Kant et d'Hegel; et si cet
objet commun est démontré chimérique ou inacces-
sible, ce ne sont pas seulement les « philosophies »
qui croulent, c'est la « philosophie » même, en même
temps qu'elles, puisqu'elle n'est qu'elles. S'est-on
jamais avisé d'opposer « les littératures », comme
vaines, à la « littérature », comme éternellement
subsistante, ou « les arts, » comme illusoires, à
« l'art », comme éternellement vrai? Pareillement
les religions », c'est le judaïsme, c'est le christia-
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 253
nisme, c'est l'islamisme, c'est encore le brahma-
nisme, le bouddhisme, l'indouisme, et « la religion »,
c'est ce qui fait, par-dessous les difFérences particu-
lières, la matière commune de toutes les religions;
c'est ce que l'analyse trouve d'analogue ou d'iden-
tique au fond de son creuset, quand elle a comme
évaporé ce que la race^ le temps, les lieux, les cir-
constances, l'histoire, ont introduit d'individuel ou
de local dans k les religions » ; et si vous n'y voyez
rien, comme vous dites, que d'enfantin, c'est bien
« la religion » même dont vous le dites, en ne le
disant pas, ou même en ayant l'air de dire le con-
traire.
C'est le même manque encore de netteté ou de
fermeté que j'ose reprocher aux conclusions de
M. Renan, et généralement à sa philosophie de l'his-
toire. « Le mouvement du monde, nous dit-il, est la
résultante du parallélogramme de deux forces : le
libéralisme d'une part, le socialisme de l'autre, — le
libéralisme d'origine grecque, le socialisme d'origine
hébraïque, — le libéralisme poussant au plus grand
développement humain, le socialisme tenant compte,
avant tout, de la justice entendue d'une façon stricte,
et du bonheur du grand nombre, souvent sacrifié
dans la réalité aux besoins de la civilisation et de
l'État. Le socialiste de notre temps, qui déclame
contre les abus inévitables d'un grand État organisé,
ressemble fort à Amos présentant comme des mons-
truosités les nécessités les plus évidentes de la société,
15
'|(LiBRARYl
254 NOUVEAUX ESSAIS
le paiement des dettes, le prêt sur gage, Timpôt ».
Et, grâce à l'ordinaire lucidité du style de M. Renan,
rien ne paraît sans doute plus clair, mais, au fond et
en réalité, je pense que rien ne l'est moins. Qu'est-ce,
en effet, que « le plus grand développement humain »;
en quoi consiste-t-il? et pourquoi, tout de même
qu'il enferme, dans la pensée M. Renan, l'idée du pro-
grès à l'infini de l'intelligence et de la raison, n'en-
fermerait-il pas aussi celle de la réalisation de la
justice? De quelle espèce ou de quelle nature sont
donc ces prétendus « besoins » qui exigent qu'on leur
sacrifie « le bonheur du grand nombre » ; et, quelque
définition que l'on en donne, en vertu de quel idéal
ou de quelle conception théorique les proclame-t-on
supérieurs à celui du bonheur ou de la réalisation
de la justice? Qui a dit que le «. bonheur du grand
nombre » dût consister à ne point pajer ses dettes
ou à ne pas acquitter l'impôt; et le choix de pareils
exemples ne témoigne-t-il pas assez qu'il y a plus de
subtilité que de vérité dans l'antithèse? Comment les
« nécessités les plus évidentes de la société » sont-
elles « d'inévitables abus », et ce mot même d'abus
n'enveloppe-t-il pas en lui l'arrêt de sa condamna-
tion? Rien de tout cela n'est clair qu'en apparence;
toutes ces expressions sont agréablement équivoques ;
et ces conclusions n'en sont point.
Mais ce qui suit est plus obscur, ou plus flottant
encore : « Pour oser dire laquelle de ces deux direc-
tions a raison, continue-t-il, il faudrait savoir quel
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 233
est le but de l'humanité. Est-ce le bien-être des indi-
vidus qui la composent? Est-ce l'obtention de cer-
tains buts abstraits, objectifs, comme l'on dit, exi-
geant des hécatombes d'individus sacrifiés? Chacun
répond selon son tempérament moral, et cela suffit.
L'univers, qui ne nous dit jamais son dernier mot,
atteint son but par la variété infinie des germes. Ce
que veut lahvé arrive toujours. » Je ne demande pas
à M. Renan ce que vient faire ici lahvé, « cette créature
d'un esprit si borné »; qui d'ailleurs n'existe point;
et dont la volonté, pour avoir un objet, devrait
cependant commencer par avoir un support dans sa
personne. Mais je crains bien que l'opposition ne
soit uniquement dans les mots, pas du tout dans les
choses, et je ne sais précisément ni de quels buts
« abstraits ou objectifs » il est ici question, ni je ne
vois, quand j'essaie de m'en faire une idée, qu'ils
•exigent de telles « hécatombes d'individus sacrifiés ».
La science ou l'art, par exemple, la recherche de la
vérité ou la réalisation de la beauté, sont-ils de ces
« buts objectifs ou abstraits? » la morale ou la poli-
tique? Si oui, il est trop évident qu'on ne saurait leur
offrir des hécatombes d'individus; qu'il n'y a pas de
chef-d'œuvre ou de vérité dont le prix soit tellement
au-dessus de celui d'une vie humaine qu'on puisse
l'y sacrifier; et que la morale même ou la politique
ne réclament ce genre de sacrifices qu'au nom de
l'intérêt, du bien-être et du « bonheur du grand
nombre ».
256 NOUVEAUX ESSAIS
Mais je craindrais, en insistant, de m'éloigner trop
de VUistoire du peuple cVIsi'aël^ et en donnant trop
de développement à ces objections, j'aurais l'air d'en
exagérer l'importance. Revenant donc au livre lui-
même de M. Renan, nous espérons que le lecteur en
aura vu l'intérêt, et qu'il est considérable. Si quelques
historiens persistent encore à nier la part d'Israël dans
l'histoire de la civilisation, nous les renvoyons avec
confiance au livre de M. Renan, et particulièrement à
son second volume, celui qu'il considère comme conte-
nant dès à présent « la partie la plus importante de
l'histoire du judaïsme ». Pas de civilisation moderne
sans le christianisme reçu ou combattu ; pas de chris-
tianisme sans le judaïsme; pas de judaïsme sans un
petit peuple qui ait sacrifié sa fortune politique à sa
vocation religieuse; et pas de confiance enfin, ou de
sentiment de cette vocation, sans les prophètes qui
l'ont soutenue parmi les défaillances, qui lui ont
donné sa forme avec sa voix, et dont on serait tenté
de dire qu'ils l'ont créée. Disputer maintenant si
cette civilisation n'eût pas pu prendre un autre
cours, ou encore, et telle qu'elle est, si celles de la
Grèce et de Rome n'eussent pu suffire pour la former,
ce serait, je crois, disputer dans le vide, comme on
en voit qui se demandent ce qu'il serait advenu de la
réforme du xvi" siècle sans Luther et Calvin, ou de la
révolution française si Louis XVI était mort plein de
jours, — et que conséquemment elle n'eût pas éclaté.
Bon ou mauvais, les Juifs ont joué dans le monde un
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 257
rùle de première importance, voilà ce que le monde,
pendant dix-huit siècles, ne s'était pas avisé de nier,
et si nos philosophes, il y a cent ans ou un peu
davantage, ont cru faire merveille en le contestant,
ce serait faire preuve aujourd'hui d'une singulière
étroitesse d'esprit, pour les mieux honorer, que de
les imiter dans leurs pires erreurs. Ce serait aussi
faire preuve, on l'a vu, d'uQ rare aveuglement et de
beaucoup d'ignorance, puisque ce serait méconnaître
ce que l'érudition générale, ce que la philologie sémi-
tique, ce que la science des religions ont accompli
de progrès depuis un siècle, et' pour jouer au libre
penseur, ce serait en vérité reculer de cent ans sur
son temps.
1" février 1889.
LA LUTTE DES RAGES
S'il y a certainement des questions plus « litté-
raires »', au sens usuel et banal du mot, je ne sais
s'il y en a, — même en « littérature », — de plus
intéressante, ou de plus attirante, mais surtout de
plus importante que la question de « race ». Toutes
les autres, en effet, n'y viennent-elles pas comme
aboutir? Si les mêmes genres n'ont pas fait, en tout
temps ni partout, sous toutes les latitudes, la même
fortune littéraire; et par exemple, depuis Ronsard
jusqu'à nos jours, si tous nos poètes ensemble n'ont
pu nous donner une Jérusalem seulement; ou encore,
si l'évolution du drame anglais dans l'histoire n'a
sans doute pas ressemblé à celle de la tragédie fran-
çaise , la cause ou l'explication dernière ne s'en
trouve-t-elle pas dans le mystère même des aptitudes
originelles des races? Pourquoi les Allemands n'ont-ils
1. La Lutte des races, par M. Gumplowicz, traduction de
M. Charles Baye, 1 vol. in-S, Paris, 1893. Guiilaumin.
260 NOUVEAUX ESSAIS
pas de théâtre, à vrai dire? ou pourquoi l'Europe, dont
nos prosateurs ont fait si aisément la conquête, n'a-
t-elle jamais franchement accepté nos poètes, en
général, et nos lyriques, en particulier? Mais les
genres eux-mêmes, lorsque l'on essaie d'en reconsti-
tuer l'histoire et d'en reconnaître la première origine,
d'où viennent-ils, et que sont-ils peut-être, si ce n'est
autant de symboles, d'expressions plastiques et figu-
rées de ce qu'il y a de plus original, de plus intérieur,
et de plus permanent dans l'âme même ou le génie
des races? Puisque donc il n'y a pas de question litté-
raire un peu complexe qui n'aboutisse à la question
de race, il n'en est pas non plus qui n'en dépende; si
toutes les autres y retournent, c'est qu'elles ont com-
mencé jadis par en sortir; et c'est pourquoi nos lec-
teurs ne s'étonneront pas de nous voir parler du livre
de M. Gumplowicz sur la Lutte des races.
Intéressant, curieux et ambitieux, ce livre est-il
d'ailleurs aussi neuf, aussi paradoxal, et aussi « dan-
gereux » que le croit son auteur? Car on n'a Jamais
pris plus de précautions que M. Gumplowicz pour se
défendre contre les conséquences que « la passion,
alliée à l'infamie », pourrait tirer, si nous l'en voulons
croire, des « connaissances nouvelles » contenues
dans son livre; et vous diriez qu'étonné lui-même
ou effrayé de son audace, et de la portée de ses décou-
vertes, ce sociologue ne s'admire qu'en tremblant. La
raison s'en trouve-t-elle peut-être dans quelque cir-
constance que nous ne savons point? En ce cas nous
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 261
n'avons rien à dire. Mais si peut-êlre, dans cef.te
affectation, M. Gumplowicz n'avait cherché qu'un
moyen de provoquer la curiosité, nous lui dirons
sans aucune flatterie qu'il n'en avait pas besoin. Trop
d'intentions, à la vérité, se mêlent ou plutôt s'entre-
croisent dans son livre, s'y opposent ou s'y contra-
rient, qui en rendent la lecture pénible, quand
encore et surtout elles n'en obscurcissent pas le prin-
cipal dessein. Mais toute sorte de questions y sont
traitées, ou indiquées, dont le rapport avec la ques-
tion de race, pour n'être pas d'abord apparent, n'en
est pas moins réel, et habilement mis en valeur.
Toute sorte d'hypothèses y sont tour à tour critiquées
ou suggérées par de bonnes raisons. Toute sorte de
paradoxes s'y opposent aux lieux communs de la phi-
losophie de l'histoire, pour nous inquiéter utilement
sur leur solidité. On n'en saurait demander davan-
tage ; et après cela, si M. Gumplowicz, mieux informé,
rendait plus de justice à quelques-uns de nos Fran-
çais, dont les idées, en plus d'un point, sont voisines
des siennes, nous n'aurions plus qu'à le féliciter
d'avoir écrit son livre.
Existe-t-il un Règne humain? ou, pour user ici de
la forte expression de Spinoza, dans son Éthique :
« L'homme est-il dans la nature comme un empire
dans un autre empire? » C'est la grande question que
se pose d'abord M. Gumplowicz, et, pour la mieux
résoudre, il commence par la transformer. Il la divise
alors, et sans autrement s'embarrasser des raisons
15.
262 NOUVEAUX ESSAIS
des anatomistes, — lesquels aussi bien n'auraient
rien prouvé quand ils auraient démontré la parenté
réelle de l'homme et des animaux supérieurs, — il
examine premièrement si nous avons quelque pou-
voir en nous de nous soustraire aux lois de la nature.
C'est une question de fait. Mais la seconde est une
question de méthode, si les phénomènes historiques
ou sociaux, étant seuls de leur espèce, ne peuvent
sans doute être étudiés que par des moyens qui leur
soient propres et exclusifs. La conséquence est assez
claire. Quand les métaphysiciens réussiraient à
démontrer, si je puis ainsi dire, l'inexistence du
libre arbitre, et quand les anatomistes, au nom de
leur science, arriveraient un jour à prouver qu'il n'y
a pas de règne humain, il nous faudrait encore le con-
cevoir ou le poser comme tel, pour pouvoir l'étudier;
et les exigences de l'histoire suffiraient à elles seules
pour le rétablir dans ses droits. L'hypothèse d'un
règne humain est la condition même de l'histoire, et
quelle que soit l'origine de l'homme, l'histoire est
sans doute une réalité. Mais on peut aller plus loin.
On peut, avec M. Gumplowicz, essayer de prouver
que « l'homme depuis sa première apparition a tou-
jours été homme ». Formé d'abord à l'image de Dieu,
ou dégagé comme homme, par une lente évolution,
de l'anthropopithèque qui le contenait en puissance,
on peut essayer de prouver « que s'il n'a jamais été
ange, ou jamais plus parfait qu'aujourd'hui, jamais
non plus il n'a été plus animal que maintenant, ni
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 263
jamais dépourvu de raison ». On le peut, si l'on sait
interpréter les conclusions de la science du langage
ou celles encore de la science des religions; et tout le
monde, à vrai dire, depuis cinquante ou soixante ans,
s'y est tour à tour efforcé, mais personne avec plus de
succès que M. Gumplowicz.
J'ose en effet recommander aux linguistes eux-
mêmes sa longue digression sur l'origine, sur la
formation, et sur l'évolution du langage. On ne saurait
plus habilement opposer Schleicher à Steinthal ou
Max MûUer à Lazarus Geiger, ni mieux mettre, au
besoin, leurs propres contradictions en lumière; et
de cette rencontre ou de ce choc d'opinions adverses,
on ne saurait plus adroitement faire sortir soi-même
des conclusions plus probables. « Ce qui a poussé
nécessairement et naturellement l'homme à la for-
mation des sons et du langage, c'est le besoin
puissant de faire des conventions réciproques et de
s'entendre avec ses semblables... Il n'y a pas de
rapport de dépendance nécessaire entre les notions
et les sons qui servent à les exprimer... un son
quelconque peut désigner une notion quelconque...
et lorsqu'un son k la longue a fini par désigner une
notion spéciale, ce fait n'a jamais été que le résultat
du hasard... L'organisme des langues est issu de la
faculté et du besoin de parler, universel chez les
hommes, et il provient de la nation rnlièro... Le
langage n'est pas un produit libre de l'homme
considéré isolément, il appartient toujours à la nation
264 NOUVEAUX ESSAIS
entière... C'est par un très grand nombre de langues
que les hommes primitifs commencent à exprimer
leurs pensées. Au fur et à mesure que les relations
se multiplient, certaines langues disparaissent sans
laisser de traces, ou passent à l'état de langues
mortes, d'autres survivent et ne cessent de gagner
du terrain. » Si ces conclusions ne semblent rien
avoir de très original, la linguistique n'a pas mis
cependant moins d'un demi-siècle à les fonder, et
M. Gumplowicz ne les a point inventées, mais
empruntées aux maîtres de la science. Ai-je besoin
de faire voir comment elles tendent toutes à prouver
que le langage est un attribut essentiel de l'homme,
je veux dire inséparable, non seulement de sa nature,
mais de sa définition? qu'entre le cri de l'animal et
le langage de l'homme elles mettent ou elles creusent
un abîme sur la profondeur duquel on ne jettera
jamais aucun pont? et qu'en faisant ainsi de l'exis-
tence du règne humain la condition du langage, elles
la prouvent, — puisque nous parlons?
On en peut dire autant des conclusions de la
science des religions. Si quelques anthropologistes
ont jadis essayé de découvrir dans quelque forêt du
centre de l'Afrique ou dans quelque île perdue de
rOcéanie, des peuplades athées, on convient aujour-
d'hui, comme d'une vérité d'observation scientifique,
indiscutable et prouvée, de « l'universalité des phé-
nomènes religieux ». Il ne semble pas, d'autre part,
qu'en dépit des efforts qu'on a faits pour signaler
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAIXE . 263
dans l'cinimalité « des facteurs mythogéniques, » il y
ait rien de commun, ni de vaguement analogue,
entre l'espèce de vénération que l'on prête au chien
pour son maître et la terreur sacrée que ses idoles
inspirent au Polynésien. Mais ce qu'au contraire tant
de recherches, si patiemment poursuivies depuis
tantôt un siècle, dans toutes les directions, pour
ainsi dire, — et quelle qu'en fût l'intention pre-
mière, — paraissent avoir établi solidement, c'est
l'existence d'un sentiment religieux, et c'en est la
liaison plus qu'étroite, si c'en est la connexité néces-
saire, avec deux sentiments qui n'appartiennent qu'à
l'homme : celui du peu d'étendue qu'il remplit dans
l'espace et celui du peu de place qu'il occupe dans le
temps. J'insisterais si M. Gumplowicz avait lui-même
insisté davantage. Et qui ne jugera qu'en vérité le
sujet en valait la peine? Car le sentiment religieux
offre ceci d'unique peut-être, et en tout cas de très
particulier, que plus haut on essaie de remonter
dans l'histoire de l'humanité, plus large, et surtout
plus profonde est la place qu'il tient dans l'âme
humaine; et qu'à mesure que la civilisation se déve-
loppe, il s'épure sans doute, il s'ennoblit, il se spiri-
tualise, mais c'est aux origines qu'ayant toute sa
force, il a toute sa puissance aussi de domination.
Qu'est-ce que le pouvoir d'un prêtre de nos jours ou
d'un pasteur protestant auprès de celui d'un brah-
mane antique? De telle sorte que, si l'homme était
sorti de l'animal, c'est quand il était le plus voisin
266 NOUVEAUX ESSAIS
du gorille ou du chimpanzé qu'il en aurait dilTéré le
plus, par celui de ses attributs qui le fait le plus
homme; et quel autre argument prouverait à la fois
d'une manière plus simple et plus décisive l'existence
ou, pour mieux dire, la réalité d'un règne humain?
Mais M. Gumplowicz était pressé d'en venir à l'objet
essentiel de son livre, qu'on résumerait assez bien
en disant qu'il s'y est proposé de renouveler la
manière d'écrire l'histoire; de définir la notion de
race avec plus de précision qu'on ne l'avait encore
fait; et de fonder enfin," sur un nouveau principe, la
philosophie de l'histoire.
Il y a trois manières, on le sait, de concevoir et,
par conséquent, de traiter la philosophie de l'histoire.
Nous pouvons nous représenter les actions des
hommes comme dirigées, par la main de Dieu même,
vers des fins inconnues, et l'histoire de l'humanité,
comme n'étant ainsi, dans sa suite irrégulière, que le
développement d'un dessein providentiel caché. C'est
la conception de Bossuet, dans son Discours sur l'his-
toire universelle, et c'est celle de Joseph de Maistre,
dans ses Considérations sur la France, ou encore dans
ses Soirées de Saint-Pétersbourg . Ou bien, nous pou-
vons nous représenter la transformation des institu-
tions et des mœurs comme étant l'œuvre originale de
la liberté de l'homme, et cette liberté, guidée par la
raison, comme tendant, d'âge en âge, vers une con-
science plus haute et plus claire d'elle-même. Cette
conception, qui est un peu celle de Voltaire, dans son
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMP ORA IN'E . 267
Essai sur les mœurs, est surtout celle de Condorcet,
dans son Esquisse d'un tableau des progrès humains.
Et nous pouvons enfin nous représenter l'évolution
de l'espèce comme étant soumise en son cours à des
lois inflexibles, lois de fer et d'airain, lois analogues
ou plutôt identiques, — puisqu'elles n'en sont peut-
être qu'autant de cas particuliers, — à celles qui
gouvernent le mouvement des mondes. Ébauchée ou
entrevue par Montesquieu, dans son Esprit des lois,
la conception est celle d'Auguste Comte dans sa Phi-
losophie positive, et généralement de tous ceux qui
n'ont retenu de l'histoire que ce que j'en appellerai
l'élément quantitatif. « De ces trois conceptions, dit
M. Gumpli)wicz, celle qui peut revendiquer, dans
l'histoire humaine, les plus grands triomphes, c'est
la première; aujourd'hui la seconde, celle qui se
réclame de la raison, lui tient tête victorieusement;
la troisième, elle, ne peut enregistrer que de timides
tentatives et d'éclatants échecs ». Mais je crains ici
que le traducteur n'ait un peu trahi l'auteur; et ce
que M. Gumplowicz a l'air de dire du fond de ces trois
conceptions, j'ai quelque idée qu'il ne doit lo dire
en réalité, que de leur succès littéraire ou phihjso-
phique. La théorie de la Providence a donc rencontré
jusqu'ici de plus nombreux partisans et de plus nom-
breux défenseurs, de plus illustres ou de plus élo-
quents. Mais la théorie du progrés, depuis cent cin-
quante ou deux cents ans bientôt, s'enorgueillit d'en
compter tous les jours davantage. Et quant à la
268 NOUVEAUX ESSAIS
théorie de révolution enlln, sises disciples ont semblé
se faire comme un jeu de la compromeltre dans les
pires aventures, c'est d'elle cependant que se réclame
l'auteur de la Lulte des races, et c'est elle qu'il s'est
proposé de rendre vraiment « scientifique ».
Pour cela, s'élant d'abord interdit toute espèce de
spéculation, — théologique ou métaphysique , —
négligeant même de discuter la question du libre
arbitre, et s'enfermant pour ainsi dire entre les bornes
de l'histoire, M. Gumplowicz s'est demandé quel était,
de tous les fa{ts sociaux, le plus constant, le plus uni-
versel, celui dont tous les autres ne sont que des
« fonctions », et il a trouvé que c'était la guerre.
« L'histoire et le présent, dit-il, nous olTrent l'image
de guerres presque ininterrompues entre les tribus,
entre les peuples, entre les États, entre les nations » ;
et il ajoute : « Le but de toutes ces guerres est tou-
jours le même, quelles que soient les formes diffé-
rentes sous lesquelles ce but est visé ou atteint, et ce
but, c'est de se servir de Vennemi comme d'un uioijen
de satisfaire ses propres besoins ». Durus lac scrmo :
mais si la doctrine est dure, qui niera qu'elle soit
sans doute plus vraisemblable encore? Peuples ou
nations, de quelque nom qu'on les appelle, n'est-ce
pas la guerre qui les pose, comme qui dirait un phi-
losophe, en les opposant à tout ce qui gêne leur
expansion, tout ce qui limite leur indépendance, tout
ce qui menace leur sécurité? Les arts eux-mêmes de
la paix, considérés dans leur essence, que sont-ils
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 269
autre chose qu'une forme de la guerre, si, dans Fan-
tiquité comme dans les temps modernes, que ce
soient les Phéniciens qui l'aientjadis exercé en Grèce
ou les Anglais aujourd'hui dans l'Inde, le commerce
n'a toujours été que l'exploitation de la faiblesse ou
de l'ignorance d'une race par l'habileté, l'avidité, la
cupidité d'une autre? Mais que signifie encore, dans
une même nation, et d'où procèdent, à quoi répon-
dent, comment s'expliquent la subordination ou la
superposition des classes sociales, si ce n'est par
l'établissement effectif du pouvoir d'une population
conquérante sur une population conquise, c'est-à-dire
par un fait de guerre? Et si l'on descend enfin jusqu'à
la famille ou jusqu'à l'individu, qu'est-ce que la vie,
sinon l'effort que fait chacun de nous pour persévérer
dans son être, pour le développer, pour l'accroître,
et, tout autour de lui, pour obliger ses semblables à
se rendre les artisans de sa fortune, les instruments
de sou pouvoir, la matière de ses plaisirs, ou, plus
généralement et d'un mot qui dit tout, les moyens de
son égoïsme?
On reconnaît sans doute ici non seulement les idées
de Darwin ou de Malthus, mais celles aussi de Joseph
de Maistre, et, à ce propos, — si nous avons négligé
de signaler plus haut la ressemblance ou l'analogie
de quelques-unes des vues de M. Gumplowicz avec
celles d'Edgar Quinet, dans son Génie des religions^
par exemple, ou de M. de Donald, dans ses Rechei^ches
philosophiques, — nous ne saurions aller jusqu'à faire
270 NOUVEAUX ESSAIS
tort du plus éclatant peut-être de ses paradoxes à
l'éloquent auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg. Bu
droit du génie sur les idées qu'il a popularisées par
la beauté de la forme, c'est à Joseph de Maistre, en
effet, qu'elle appartient, cette idée de la valeur ou de
la signification mj^stique de la guerre, et les Darwin
et les Hœckel, pour l'avoir laïcisée, ne lui ont pas
ravi l'honneur de l'avoir aperçue le premier. L'ont-ils
perfectionnée seulement, s'ils n'ont pas vu ce que
l'extension du paradoxe à l'homme avait d'insoute-
nable, ou, l'ayant vu, s'ils n'ont rien fait pour en éta-
blir la légitimité? Car « les loups ne se mangent pas
entre eux », comme dit le proverbe, et le proverbe a
sans doute raison. Si la guerre est la loi du monde,
elle ne s'exerce que d'une espèce à l'autre, — du tigre
à la gazelle ou du vautour à la colombe, — et tous
les hommes ensemble ne forment peut-être qu'une
seule espèce. Pour établir l'universalité de la loi de la
guerre, il fallait donc essayer de ruiner la doctrine de
l'unité de l'espèce humaine, et c'est ce que M. Gum-
plowicz a en effet essayé de faire.
11 n'entre pas à ce sujet dans les discussions des
anlhropologistes, et il ne demande pas aux lois du
métissage ou de l'hybridation la solution d'un pro-
blème historique. Mais il se borne à constater que, si
la doctrine de l'unité de l'espèce a de nombreux
et savants défenseurs parmi les naturalistes, la doc-
trine opposée, celle du polygénisme, n'en a ni de
moins savants ni peut-être de moins nombreux. Il
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 271
cite en exemple, pour les rassurer, à tous ceux qui
redouteraient les conséquences morales de la seconde,
naturaliste Agassiz et le théologien PfTeiderer, puis,
fidèle à sa méthode, il se restreint alors, pour traiter
la question, aux seules données de l'histoire. Mais
elles sont bien incertaines, et sans doute on ne sau-
rait citer une seule race au monde qui soit parfaite-
ment pure, je veux dire dont le sang ne soit un
mélange et comme une amalgamation de vingt autres.
Qui de nous se vantera d'être Aryen? Qui prouvera
seulement qu'il est Celte? Nous ne sommes assurés
que d'être Français ou Allemands, Italiens ou Anglais,
Américains ou Chinois. Comment donc l'histoire
résoudra-t-elle le problème et comment sortirons-
nous de la difficulté? Ce sera par la difficulté même,
et, pour ainsi parler, en nous aidant des lueurs
qu'elle jette en s'augmentant. Chinois ou Américains,
Anglais ou Italiens, Allemands ou Français, si nous
sommes assurés en efTet d'une chose par l'histoire,
c'est que ces noms enveloppent ou confondent sous
l'unité d'une même désignation vingt races autrefois
difTérentes ou ennemies. Grande ou petite, aucune
patrie ne s'est formée qu'aux dépens de ce que l'on
pourrait appeler les indépendances locales; et —
sans examiner ici, pour le moment, les moyens que
l'on a pu prendre, — aucun peuple n'est jamais sorti
que de l'agglomération et de la fusion ensemble d'une
multiplicité de tribus ou de clans. Bien loin d'être
dans le passé, c'est dans l'avenir que serait l'unifica-
272 NOUVEAUX ESSAIS
tion de l'espèce humaine. Le passage qui s'est fait
ailleurs de l'homogène à l'hétérogène s'est fait au
contraire ici de l'hétérogène à l'homogène. C'est la
pluralité des races qui est ancienne. Tout le mouve-
ment de l'histoire ne semble avoir tendu qu'à en
diminuer le nombre. Puisque d'ailleurs il en est de
même de l'évolution des langues et de celle des reli-
gions, l'analogie confirme les résultats de l'observa-
tion directe. Et le polygénisme se trouve ainsi rendu
vraisemblable — sinon tout à fait démontré — par
les mêmes moyens que les grandes hypothèses de la
science moderne, sur l'attraction par exemple, ou
sur l'unité des forces physiques : il concorde avec
toutes les données de l'histoire; et, presque tous les
faits dont le monogénisme est impuissant à rendre
compte, il les explique.
Nous comprenons alors la nécessité de la guerre,
et selon l'expression de M. Gumplowicz, nous com-
prenons la nécessité de la « lutte des races pour la
domination ». Comme les espèces dans la nature, si
les races humaines sont nées pour ainsi dire enne-
mies; s'il y a de la défiance, et de la haine déjà prête
à surgir dans la curiosité qu'elles s'inspirent; où
même si, réciproquement, on en voit ressentir les
unes pour les autres, — la blanche pour la jaune, ou
la jaune pour la noire, — une sorte d'horreur ou de
dégoût physiologiques, ce n'est point à un calcul
qu'elles obéissent quand elles se ruent in mutua
funera, comme disait l'auteur des Soirées de Saint-
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 273
Pétersbourg, mais à quelque chose de plus impérieux,
si c'est à l'impulsion du sang, à la force obscure de
l'instinct, et je ne sais à quelle voix du dedans dont
les suggestions les mènent en dépit d'elles à la vic-
toire ou à la ruine. Inégalement douées, inégalement
développées, il y en a d'humbles et de douces, il y en
a de hardies et de féroces, dont les unes sont faites
pour obéir et les autres pour commander. Viennent-
elles à se rencontrer, sur quelque terrain que ce soit,
il faut qu'elles prennent leur niveau, si l'on peut ainsi
dire, et que, la loi s'accomplissant, la prospérité des
secondes se compose de la destruction ou de l'asser-
vissement des autres. Mais, en ce sens et de ce point
de vue, la guerre n'est alors « que la manifestation
des tendances et des forces qui régnent dans les élé-
ments hétérogènes de l'humanité ». Race ou espèce,
de quelque nom que l'on se serve pour exprimer et
résumer les différences qui séparent l'homme de
l'homme, elles existent et elles sont profondes, et la
guerre n'est que l'issue sanglante par où elles cher-
chent à se satisfaire. La guerre se trouve donc ainsi
rattachée, par sa définition même, à quelque chose de
plus qu'humain, si nous ne sommes pas les auteurs,
mais les instruments, les dupes, ou les victimes de •
nos propres instincts. Fondée sur l'hostilité naturelle
des races, elle est aussi nécessaire ou fatale « que l'est
en tout ordre de choses la perpétuité d'action des forces
qui y prennent part ». Et comme, d'autre part, à
mesure qu'elles se détruisent les unes les autres en tant
274 NOUVEAUX ESSAIS
que formations naturelles, les races se reconstituent
en tant que formations historiques ou sociales, on ne
prévoit même pas que la guerre doive jamais cesser
de les précipiter les unes contre les autres. Elle est
vraiment dans le sang de nos veines, et le langage,
par exemple, ou le sentiment religieux ne nous sont
pas plus innés.
Cette manière de définir la race a plusieurs avan-
tages, dont le moindre n'est pas de soustraire le pro-
blème ethnique à la compétence des naturalistes
pour le rendre à celle des historiens. S'il a pu jadis
exister des races naturelles, c'est-à-dire dont tous les
représentants fussent issus d'un auteur commun,
l'histoire n'en connaît pas de telles, mais seulement
des races historiques. « La notion de race aujourd'hui,
dit très bien M. Gumplowicz, n'est plus partout qu'une
notion historique... La race est une unité qui, au
cours de l'histoire, s'est produite dans le développe-
ment social et par lui... Ses facteurs initiaux sont
intellectuels : langue, religion, coutume, droit, civi-
lisation... Ce nest que plus tard qu apparaît le facteur
phi/sique : l'unité du sang : celui-ci est bien plus
puissant, il est le facteur qui maintient l'unité. »
Nous dirons la même chose d'une manière encore
plus brève : ce n'est pas le sang qui fait la race,
mais, au contraire, la race fait le sang. Par là, une
question, non seulement obscure, mais contradic-
toire dans les termes, — car, si l'on ne peut nulle
part observer de races naturelles, comment, en vérité,
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 275
les définirait-on? — se trouve ramenée à une que>lion
purement historique. Tout ce que le mot exprimait
de lointain et de mystérieux s'éclaire en se rappro-
chant de nous. Des races, encore aujourd'hui, se
forment sous nos yeux, prennent conscience d'elles-
mêmes comme races, se posent et s'opposent à d'au-
tres comme telles. Observons-les. La complexité des
phénomènes, qui peut bien en masquer la nature,
ne saurait cependant la modifier dans son fonds.
L'homme étant toujours l'homme, les lois qui le gou-
vernent sont aussi toujours les mêmes, si Montes-
quieu les a bien définies en les appelant les rapports
nécessaires qui résultent de la nature des choses. Le
problème ethnique, reculé jusqu'alors dans les pro-
fondeurs de la préhistoire, a donc désormais une
base expérimentale. Comment naît un peuple? Nous
pouvons nous proposer de répondre à une question
dont nous avons pour ainsi dire les éléments sous la
main; et, de la philosophie de l'histoire ainsi renou-
velée, par une définition nouvelle de la race, M. Gum-
plowicz essaie, pour compléter son œuvre, de tirer
maintenant une manière nouvelle de concevoir et
d'écrire l'histoire.
Au lieu donc de se proposer, comme autrefois,
pour unique ou principal objet, de raconter des
batailles ou des révolutions, de célébrer des grands
hommes ou de flétrir des tyrans, de démontrer
encore le mécanisme des institutions politiques, ou
de décrire les mœurs, l'historien s'attachera désor-
276 NOUVEAUX ESSAIS
mais à reconnaître et à démêler ce que M. Gumplo-
wicz appelle le « processus de formation des races ».
Là, en effet, est, comme on l'a vu, le phénomène
essentiel de l'histoire de l'humanité ; là est, par con-
séquent, la raison d'être de l'histoire; là enfin pour
chacun de nous est l'intérêt de l'histoire nationale.
Comment s'est formée la race française? par quels
mélanges de sang? dans quelles circonstances? à la
faveur de quels événements? Dans cette formation
lente et successive, quelle a été la part des Gaulois,
des Romains, des Germains? Par quels moyens la
population conquérante s'est-elle assimilé la popula-
tion conquise? la première a-t-elle asservi la seconde,
ou la seconde a-t-elle absorbé la première? Quelle
combinaison nouvelle est résultée de l'échange de
leurs défauts ou de leurs qualités, du conflit de leurs
aptitudes, delà fusion de leurs intérêts? Quels obsta-
cles cette fusion a-t-elle rencontrés? intérieurs,
comme la diversité des langues et des religions, ou
extérieurs, dans la formation des nationalités et des
races voisines? Comment encore en a-t-on triomphé?
quand et qui? par la force ou par l'adresse? au prix
aussi de quels sacrifices? La race étant en voie de
formation, quels accidents, de quelle nature, l'ont
peut-être un moment détournée de son hut? Quelle
influence l'exemple de l'étranger a-t-il peut-être
exercée sur elle? ou comment enfin a-t-elle opéré son
mouvement de concentration sur elle-même, et du
Rhin jusqu'aux Alpes, ou des rives de la Méditer-
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 277
ranée jusqu'aux bords de l'Océan, comment, dans un
jour de victoire ou de défaite, peut-être, a-t-elle
senti, comme un grand corps, le même sang couler
dans ses veines et battre dans son cœur? Si l'on se
plaçait à ce point de vue pour écrire une histoire de
France, elle ne serait pas sans doute la plus scienti-
fique seulement, mais aussi la plus nationale. Mais si
l'on appliquait ensuite la même méthode à l'histoire
universelle, comme le voudrait M. Gumplowicz, qui
ne voit ce que l'histoire y gagnerait d'intérêt et de
clarté, de richesse dans le détail, de simplicité dans
les grandes lignes, de profondeur dans les perspec-
tives, et de mouvement dans sa suite? N'y eût-il que
cette indication dans le livre de M. Gumplowicz, c'en
serait assez pour le remercier de l'avoir écrit.
Ce n'est pas maintenant que nous l'approuvions
de tous points, et, au contraire, il nous reste à for-
muler plus d'une objecaon. Nous nous sommes con-
tenté jusqu'ici d'exposer les idées de M. Gumplowicz
et nous avons essayé d'en mettre non seulement la
nouveauté, mais la vraisemblance aussi dans tout son
jour. Peut-être même a-t-il pu sembler que nous les
faisions nôtres. S'il s'en faut de beaucoup pourtant,
c'est donc le moment de le dire, et s'il se mêle, dans
ce livre, à de lumineuses vérités, plus d'un paradoxe,
la matière est assez importante, et nous avons assez
loué M. Gumplowicz, pour qu'il nous permette quel-
ques observations.
Et d'abord, si l'histoire de la formation des races
16
278 NOUVEAUX ESSAIS
esl sans doute, — comme nous venons de le dire
nous-même, — un des objets les plus intéressants que
riiistorien se puisse proposer, pourquoi serait-il donc
le seul, ou même le principal? Lassé que l'on est d'en-
tendre appeler l'histoire du nom d'art, et de la voir
traiter comme tel, avec tout ce que ce nom lui seul
suppose ou exige de perspicacité dans l'érudition, de
bonheur dans le choix des faits, d'invention ou d'ins-
piration même dans le plan, et d'originalité dans la
forme, on en voudrait faire une science, dont les con-
clusions tireraient, de la rigueur et de l'impersonna-
lité de sa méthode, une certitude analogue à celle des
Jois de l'histoire naturelle ou de la physiologie. Mais
quel avantage y voit-on? Si quelques historiens, ou
plutôt quelques poètes, comme un Carlyle et comme
un Michelet, en ne proposant d'autre objet à l'histoire
.que « la résurrection du passé », l'ont sans doute
plus d'une fois refaite au gré de leur imagination
visionnaire, de quelles vives lueurs aussi n'ont-ils
pas éclairé plus d'une fois les profondeurs de la tra-
dition, et l'intelligence du passé n'est-elle pas d'abord
au prix de cette résurrection? D'autres historiens
n'ont jamais séparé la notion de leur art de celle de
son utilité pratique, et, Français ou Allemands, ils
se sont crus chargés, en écrivant, d'entretenir le
culte de la tradition. M. Gumplowicz les flétrit, si je
puis ainsi dire, du nom à.' Eihnocen triques. Ethnocen-
triques est dur! Mais fait-il attention que ces ethno-
-centriques, s'ils contribuent sans doute pour leur
SUR LA LITTÉRATURE CONT CM PO U AIN E , 279
part à la formation ou au développement de la
« race » dont ils sont, opèrent donc ainsi, comme des
forces de la nature, dans le sens même de la philo-
sophie de l'histoire, et combattent à leur manière le
bon combat pour la domination? Nous ne concevrons
jamais que l'on ne tienne pas compte du point de
vue français dans une histoire de France, ou du
point de vue allemand dans une histoire d'Alle-
magne; et d'ailleurs, aussi longtemps qu'il continuera
d'exister une Allemagne et une France, c'est ce
qu'aucun historien ne pourra certainement pas con-
cevoir, « Quand on écrit sur les maîtres de Ninive ou
sur les Pharaons d'Egypte, a dit quelque part le
fameux docteur Strauss, on peut bien n'avoir qu'un
intérêt purement historique, mais le christianisme
est une puissance tellement vivante, et la question
de ses origines implique de si fortes conséquences
pour le présent le plus immédiat, qu'il faudrait
plaindre l'imbécillité des critiques qui ne porteraient
à cette question qu'un intérêt purement historique. »
Uimbécillité ! Décidément, ces Allemands sont terribles
les uns pour les autres! Mais Strauss, au fond, avait
raison. Cette fausse impartialité, ce désintéressement
théorique dont on voudrait faire la vertu maîtresse
de l'historien, n'ont de lieu, pour parler le langage
de M. Gumplowicz, qu'autant qu'on les applique à
des processus de formation achevés et comme
refroidis, l'histoire des rois pasteurs ou la guerre du
Pélopont'se. On se paie de mots quand on en croit
280 NOUVEAUX ESSAIS
pouvoir transporter la rigueur à l'observation de faits
dont les conséquences ne sont pas encore épuisées.
Et, pour preuve, combien serions-nous de Français
qui prendrions intérêt à l'histoire de la Révolution,
ou d'Allemands à celle de la Réforme, si nous ne
sentions pas bien que, de siècle en siècle et d'âge en
âge, puisqu'il en sort des effets nouveaux, il faut
aussi, de nécessité, que les idées que l'on s'en for-
mait se modifient et se renouvellent? Il n'est d'his-
toire que des choses vivantes, et tout le reste n'est
qu'érudition.
Il n'en est aussi que des choses particulières ou
même individuelles, ce qui est justement le contraire
de la définition de la science; et, de ne voir dans
l'histoire ({ue la formation des races historiques,
c'est en expulser, si je puis ainsi dire, le principe
actif de son évolution. Pour considérable, en effet,
que puisse être l'influence, ou, si l'on veut, la pres-
sion des circonstances environnantes, il est sans
exemple, je crois, que les masses se soient ébranlées
d'elles-mêmes, et toujours il a fallu qu'un homme
leur donnât le signal du mouvement. Point de
guerres d'esclaves sans quelque Spartacus, point de
guerres de paysans sans quelque Muncer, point de
guerres de classes sans un Mirabeau; et, dans un
autre ordre d'idées, quoi qu'on en puisse dire, point
de mahométisme sans Mahomet, point de christia-
nisme sans Jésus, point de bouddhisme sans Çakya-
Mouni. C'est ce que M. Gumplowicz semble avoir
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 281
tout à fait oublié. Ou plutôt il ne l'a pas oublié, mais,
en bon déterministe, il s'est contenté d'aflirmer que
dans le cas même oîi l'individu résistait au mouve-
ment de son groupe, « son action n'en était pas
moins déterminée, en tant qu'opposition, par le mou-
vement dudit groupe ». Voilà certainement une
étrange plaisanterie! Eh quoi! dans une famille où
tout le monde est blond, s'il vient à naître un enfant
très brun, la couleur de sa peau sera déterminée, en
tant quelle en di/fère, par la couleur de celle de ses
générateurs et de ses ascendants. Quel abus du vrai
sens des mots! Il n'y a de déterminé que ce qui ne
pouvait pas ne pas être, et l'histoire, en ce sens, est
précisément la région de Vindéterminé. Rien ne s'y
passe comme il devrait, et, au contraire, c'est là
qu'on voit tout arriver. Une bataille gagnée change
pour des années la fortune d'un peuple; et il se
trouve qu'on l'a gagnée, mais tout le monde sait
bien qu'on pouvait la perdre. Le vainqueur même en
est de tous le plus fermement convaincu. Pareille-
ment, quelles que soient les lois qui régissent la
famille ou la propriété, rien ne les empêchait d'être
autres qu'elles ne sont, et ceux-là le savent bien qui
ne les ont justement portées que pour empêcher les
effets qu'ils craignaient des autres. Lycurgue d'ail-
leurs pouvait être Solon et Solon pouvait être Lycur-
gue. Et pourquoi ne se pourrait-il pas que ni Solon
ni Lycurgue n'eussent jamais existé? Ai-je besoin
d'insister et de multiplier les exemples? « Le nez de
16.
282 NOUVEAUX ESSAIS
Cléopâtre... s'il eût été plus court! » ou « Cromwell,
si un grain de sable ne se fût pas mis dans son
uretère! » Je ne connais pas de philosophie déter-
ministe de l'histoire qui puisse prévaloir contre ces
deux petites lignes de Pascal. En tout temps, comme
en tous lieux, le pouvoir de l'individu contrepèse
celui des masses, et là même peut-être est l'attrait
intérieur et profond de l'histoire. Elle apprend
l'homme à l'homme; elle nous révèle en combien
de manières la nature peut varier ses combinaisons;
elle nous enseigne qu'il n'y a pas de fatalité dont la
persévérance de l'espèce ne puisse triompher; elle
nous assure enfin que « nous ne descendons pas
deux fois dans le même fleuve » et qu'étant toujours
nouvelle, c'est pour cela que la vie, si misérable
d'ailleurs et si douloureuse parfois, vaut cependant
la peine d'être vécue.
Les déterministes voudront bien remarquer là-
dessus que cette conclusion est tout à fait indépen-
dante de quelque solution que l'on donne du pro-
blème du libre arbitre. Sommes-nous libres? ne le
sommes-nous pas? Je l'ignore ou je veux l'ignorer.
En morale même, il me suffît que nous soyons respon-
sables. Mais, en histoire, pour fonder le droit de
l'individu, pour lui faire sa part, pour lui attribuer
le pouvoir de troubler, rien qu'en paraissant, les
prétendues lois de la science, nous n'avons qu'à con-
cevoir l'individu lui-même comme réalisant parmi
ses semblables une combinaison en quelques points
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 283
nouvelle. Si vous versez dans une eau pure quelques
gouttes seulement d'une essence rare, subtile et con-
centrée, toute la masse du liquide en est aussitôt
comme changée de nature. C'est ainsi que les indi-
vidus agissent dans l'histoire, et qu'un homme ou
deux, rien qu'en s'y mêlant, modifient tout un milieu
social. Ils n'ont besoin ni de le vouloir, ni de le
savoir : il leur suffit de s'y développer. Comme d'ail-
leurs un poison ne diffère qu'en degré d'un remède,
ou même, d'une substance inoffensive et vulgaire,
que par la disposition de ses parties atomiques —
ce qui est l'un des grands mystères de la chimie, —
semblablement, entre les hommes, l'individualité se
définit par une combinaison plus rare, ou quelquefois
unique, des caractères ou des pouvoirs qui sont
indistinctement ceux de tous les hommes. Il naît des
hommes rares comme il en naît de parfaitement
beaux, parce que la nature est fertile ou infinie
même en combinaisons. Funeste ou salutaire, désas-
treuse ou bienfaisante, la combinaison s'introduit
dans la notion même de l'humanité, que tantôt elle
élève et tantôt elle abaisse. Le libre arbitre, si je ne
me trompe, n'a rien à voir dans tout ce « méca-
nisme ». Existe-t-il? c'est une cause de perturbation
qui s'ajoute à tant d'autres pour compliquer les
calculs des savants. Mais qu'on le reconnaisse ou
qu'au contraire on le nie, si le pouvoir de l'individu
s'en augmente dans le premier cas, il n'est pas
diminué dans le second; et, de toutes les manières,
284 NOUVEAUX ESSAIS
rindividualité demeure une force historique, toujours
indépendante et toujours imprévue, qu'on ne sau-
rait retirer de l'histoire sans réduire à la mathé-
matique ce qu'il y a de plus complexe, de plus
variable, et de plus vivant au monde.
Ainsi balancée par l'influence de l'individu, —
dont tout ce que l'on pourrait dire pour la diminuer,
c'est qu'elle est moins constante peut-être, et d'une
appréciation plus délicate, — l'influence de la « lutte
des races» dans l'histoire, ou dans le processus même
de leur formation, ne laisse pas d'être déjà singuliè-
rement réduite. Mais une autre objection se présente,
ou deux même, pour ne rien dire de la troisième,
l'anatomique ou la physiologique, qu'il ne nous
appartient ni de discuter, ni de soulever seulement.
En quoi donc, premièrement, la notion de race, telle
que la définit M. Gumplowicz, diff"ère-t-elle essentiel-
lement de celle de peuple ou de nation, par exemple?
Et, secondement, les considérations d'ordre moral
qu'il semble que l'on puisse faire valoir contre le
polygénisme ne sont-elles pas peut-être beaucoup
plus fortes qu'on ne le croit! M. Gumplowicz nous l'a
dit lui-même, et nous le répétons volontiers avec
lui : « La race est une unité qui s'est constituée au
cours de l'histoire, dans le développement social et
par lui. » Point de communauté de sang, point de
physiologie là dedans, mais des faits historiques et
sociaux, et rien do moins, ni rien de plus. La race
française est une crnilion de l'histoire de France; elle
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 283
est la suite, elle est le résultat — et pourquoi crain-
drions-nous d'employer le vrai mot? — sa formation
est la récompense de douze ou quinze siècles d'efforts
communs vers l'unité. Il n'y aurait pas de race
française si quelques-uns ne l'avaient pas voulu,
j'entends si quelques-uns n'avaient pas conçu l'unité
comme chose désirable en soi. Il n'y en aurait pas
non plus si quelques autres n'avaient consenti de
sacrifier une part d'eux-mêmes à la réalisation de
cette même unité. Mettons que ceux-ci, les petits et
les humbles, Jeanne d'Arc les représente ou les sym-
bolise; et les grands et les puissants, incarnons-les
en Charles V, par exemple, ou Louis XI. Mais alors,
dans une question purement historique, dont il ne
faut pour réussir à démêler les éléments que du
temps, que de la patience, — avec un peu de bonheur
et de talent ou d'art aussi, — quelle utilité d'intro-
duire la notion de race, que personne jamais ne
dépouillera de toute signification physiologique, et à
la faveur de laquelle on fera rentrer dans l'histoire
tout ce que l'on en voulait éliminer d'obscur? A moins
que, sans le dire, on n'ait quelque intention de
f(jnder, sur le fait de leur diversité d'origine, la
doctrine de l'inégalité des races humaines et je
crains, en vérité, qu'il n'y ait un peu de cela dans le
livre de M. Gumplowicz; — ou que quelqu'un ne l'y
découvre.
Car le grand nomd'Agassiz, qui rassure ici M. Gum-
plowicz, m'inquiéterait plutôt, et, des opinions de ce
286 NOUVEAUX ESSAIS
naturaliste illustre, il me semble me rappeler quel
parti les esclavagistes ont autrefois tiré. N'insistons
pas. Mais soyons sûrs que, de la théorie de la multi-
plicité des centres de création à celle de l'inégalité
des races humaines, il n'y a comme on dit, que deux
doigts de distance. Franchissons l'intervalle : nous
arriverons plus vite encore à proclamer le droit des
races supérieures sur les autres, et si ce droit n'est,
à vrai dire, que celui d'en faire les instruments de
nos besoins ou les victimes de nos caprices, nous
retournerons à une barbarie plus féroce que l'an-
cienne. Est-ce pour cela que M. Gumplowicz s'est
défendu dans sa Préface de toute intention de vou-
loir justifier des tendances odieuses? II a bien fait de
s'en défendre. Mais dans une question comme celle
du polygénisme, où des deux parts on ne saurait rien
avancer qui ne soit hypothétique, et peut-être à
jamais invérifiable, il eût mieux fait encore si les con-
séquences de sa théorie l'avaient mis en défiance de
sa solidité. Car, nous le dirons une fois de plus, et
toujours plus hardiment : s'il importe que l'homme
soit sacré pour l'homme, c'est ce que ne sauraient
oublier toutes les sciences qui touchent à l'homme; et
moquons-nous de leurs conclusions, elles sont fausses,
dès qu'elles contredisent la vérité nécessaire de ce
premier principe!
C'est assez dire sans doute que nous ne saurions
voir avec M. Gumplowicz, dans « la lutte des races
pour la domination », ce qu'il appelle quelque part
SUR LA LITTERATURE CONTEMPORAINE. 287
« le principe propulseur », et en un autre endroit
« la force motrice de l'histoire ». Aussi bien essaie-t-il
vainement de brouiller le sens des mots et, par
exemple, de nous montrer dans le commerce une
forme atténuée de la guerre. En vérité, j'aimerais
autant qu'il prétendit nous montrer dans le mariage
une forme atténuée de la débauche ou de la luxure.
Et on le pourrait, en s'y prenant bien ! Mais ce que l'on
montrerait plus aisément encore, c'est qu'il en est
le contraire, comme la paix l'est de la guerre, et que,
pour pouvoir théoriquement passer de l'une à l'autre
par une série de gradations ou de transformations
insensibles, cependant la séparation n'en est pas
moins nette et tranchée. La guerre commence, pour
ainsi parler, avec l'effusion du sang humain, et toute
« lutte », concurrence ou rivalité, dont cette effusion
de sang n'est pas l'objet même ou le moyen néces-
saire, est autre chose, n'est pas la guerre, n'en sau-
rait être appelée sérieusement ni l'.ilténuation, ni
l'imitation, ni l'image. Prendre une métaphore pour
une réalité, si c'est l'une des grandes causes d'erreur
qu'il y ait dans toutes ces « sciences » de formation
récente, — linguistique, anthropologie, ethnographie,
sociologie, — M. Gumplowicz n'a pas assez su s'en
garder. Aussi, toute une partie de son livre, qui ne
repose en quelque sorte que sur une métaphore,
tombe-t-elle aussitôt qu'ayant éprouvé le titre de la
métaphore, on l'a trouvé douteux. La guerre est la
guerre, et défmie strictement comme telle, on voit
288 NOUVEAUX ESSAIS
facilement qu'elle n'a dans l'histoire de l'humanité ni
la conlinuité, ni peut-être même l'importance qu'on
aime parfois à lui attribuer.
A-t-elle seulement la valeur mystique qu'on lui
prête quelquefois encore! Et, si nous avons tant fait
que de rendre à Joseph de Maistre tout l'honneur de
son paradoxe, lui ferons-nous celui de le prendre
au sérieux? Utile et souvent nécessaire, pieuse encore
même, et sainte, si l'on veut, conviendrons-nous
cependant que la guerre soit « divine »? Y verrons-
nous une loi du monde? Croirons-nous que l'homme
s'y régénère? Et, quelques bienfaits que nous lui
devions, nous cacheront-ils les maux qu'ils ont
coûtés? Combien ici je préfère, aux brillantes varia-
tions de Fauteur des Soirées de Saint-Pétersbourg , la
parole toute simple de celui de la Politique tirée des
paroles de V Écriture saintel II vient de traiter, aussi
lui, de la guerre, — en quatre longs articles, qui font
ensemble trente-trois propositions, — de ses justes
motifs, des règles que l'on y doit suivre, des raisons
du Dieu de Jacob pour avoir donné à son peuple élu
« des rois belliqueux et de grands capitaines » quand,
tout à coup, comme inquiet, surpris, étonné de la
force de son discours, il s'arrête, il réfléchit, et il
conclut par ces paroles, oîi l'on croirait entendre
combattre son respect du texte biblique et son huma-
nité ; « Dieu, néanmoins, après tout, n'aime pas la
guerre et préfère les pacifiques aux guerriers. » C'est
lui qui a raison! Ne craignons ni la mort ni la guerre.
SUR LA LITTERATURE CONTEMPORAINE. 289
Mettons beaucoup de choses, le plus de choses que
nous pourrons, — la gloire, l'honneur, la patrie, le
devoir, — au-dessus de l'horreur instinctive que la
guerre et la mort nous inspirent. Allons même au-
devant d'elles! Mais ne nous félicitons pas d'être
obligés d 'en subir les lois. La guerre n'est pas divine,
si du moins on entend par là qu'en expiation de
quelque crime autrefois commis, un Dieu demande-
rait notre sang. Elle n'est pas humaine, si quelques
heures lui suffisent pour anéantir des années ou des
siècle de travail humain accumulé. Elle n'est que
naturelle, — et c'est pour cela même, si je l'ose dire,
qu'elle n'est ni divine ni surtout humaine.
Je touche ici le point le plus faible, à mon sens, du
livre de M. Gumplowicz, et généralement, de toute
sociologie qui se réduit à n'être, comme la sienne,
qu'une histoire naturelle de l'humanité. Non point du
tout que je veuille essayer de faire contre lui l'apo-
logie du progrès à l'infini. L'homme a toujours été et
sera toujours homme. Il ne triomphera point des lois
de sa nature, et sa nature en son fond ne cessera pas
d'être identique à elle-même. Les mêmes instincts
l'animeront toujours, et toujours aussi les mêmes
passions l'agiteront. Mais il n'en est pas moins vrai
que, depuis six mille ans qu'il sait quelque chose de
son histoire, l'homme a pourtant vu quelques chan-
gements s'accomplir dans sa condition. Ce qui est
encore plus certain, c'est que tous ces changements
n'ont tendu qu'à l'affranchir de la nature. Ou plutôt,
17
290 NOUVEAUX ESSAIS
disons mieux, et sortons une fois de l'équivoque où
l'on se jette. Ce qui est nature en l'homme est juste-
ment ce qui le distingue du reste de la nature.
M, Gumplowicz le sait bien, et nous aussi, qui l'avons
vu s'efforcer d'établir sur la possession du langage et
du sentiment religieux l'existence d'un règne humain.
Mais comment donc, après l'avoir établie, retombant
aussitôt au sophisme des sociologues, a-t-il remis
dans l'homme, avec sa théorie des races, l'animal
qu'il semblait en avoir voulu d'abord ôter?
Car là est bien toute la question. Si les races
humaines, encore que séparées de l'animalité par
des caractères qui ne permettent pas de l'en faire
descendre, sont cependant séparées les unes des
autres par ce que l'on pourrait appeler des haines de
sang, alors, oui, nous consentons que la guerre soit
éternelle, et que passant, comme de veine en veine,
des pères aux enfants, et des enfants aux leurs, sa
nécessité s'impose à l'histoire, comme une loi même
de l'humanité. Mais si le progrès consiste au con-
traire à développer en nous ce qu'il y a de plus
humain, et conséquemment à, réagir contre ce qu'il y
a d'impulsif dans les suggestions du physique, nous
pouvons transformer la lutte entre les races, de san-
glante qu'elle était jadis, en une concurrence presque
pacifique, et au fait, nous l'avons déjà transformée.
M. Gumplow^icz le reconnaît lui-même. « Il est impos-
sible, dit-il, que la somme des forces sociales agissant
depuis les temps les plus lointains dans le domaine
SUR LA LITTÉRATURE CO NÏE MP 0 It AINE . 291
de l'hunianilé diminue jamais. Autrefois elles se ma-
nifestaient dans d'innombrables guerres entre hordes,
et d'innombrables hostilités entre tribus. Au fur cl
à mesure que le processus social se développe dans
d'autres domaines que l'amalgamation sociale pro-
gresse, et que la civilisation augmente, ces forces ne
se perdent pas, elles ne font que changer de forme ».
Nous ne lui en demandons pas davantage. Nous lui
faisons observer seulement qu'au regard de l'histoire,
comme de la vie, « changer de forme », cela équi-
vaut à « changer de nature », et que, par exemple, de
se « battre à coups de tarifs », si cela est moins
naturel que de « se battre à coups d'ongles et de dents »,
cela est d'ailleurs plus humain. Sans nous flatter de
voir jamais disparaître la guerre, agissons donc,
pensons surtout comme si, ne procédant que des
passions des hommes, on en pouvait, peut-être, un
jour, diminuer les maux en diminuant la violence des
passions. Mais, pour cela, gardons-nous de la pré-
senter à l'humanité comme une loi nécessaire, et sur-
tout incommutaLle, de son développement. Car, j'ai
tâché de le montrer, cette vue de la guerre n'est pas
conforme à la vérité de l'histoire. Le fût-elle pour le
passé, nous avons en nous ce qu'il faut pour faire que
l'avenir ne ressemble pas au i)assc. N'attendons rien
de trop du progrès, et, au besoin, rabattons quelque
chose des espérances démesurées (ju'il a suscitées
jadis parmi les Iiommes; rai. allons-en même beau-
coup. Mais cependant ne le nions pas en tout; et,
292 NOUVEAUX ESSAIS
pour n'être pas aussi plein de sens que nous le vou-
drions, ni surtout aussi riche de promesses, ne
croyons pourtant pas que le mot en soit tout à fait
vide !
Il nous reste à dire quelques mots de la tendance
la plus générale, et la plus intéressante, à de certains
égards, du livre de M. Gumplowicz. Elle lui est,
d'ailleurs, commune encore avec plus d'un de nos
Français, parmi lesquels nous citerons M. Guyau
pour son livre surl'A^'f au 'point de vue sociologique^
et M. G. Tarde, pour ses Lois de V Imitation ou ses
Transformatioyis du Droit. Mais elle répond surtout à
une transformation, pour ne pas dire à un renverse-
ment de la méthode des sciences sociales, et c'est à ce
titre qu'elle mérite ici qu'on la signale. Au lieu donc
qu'il n'y a pas si longtemps encore, on partait en
sociologie de la considération de V Individu, comme on
faisait en linguistique de celle du Mot ou même de la
Racine, au contraire, on part aujourd'hui de la con-
sidération de la Phrase ou de la Proposition en lin-
guitisque , et de la considération du Groupe en
sociologie. Quoi de plus naturel, si jamais ni nulle
part, on n'a rencontré l'homme isolé, ni la famille
même autrement qu'à l'état de tribu? Quoi de plus
légitime, — je veux dire de plus conforme à l'obser-
vation et à la raison en même temps, — si de nos
jours même encore, dans nos sociétés civilisées, l'in-
dividualité se greffe pour ainsi parler, s'ente et se
nourrit sur un fonds de ressemblance avec tous les
SUR LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE. 293
hommes du même sang? Et quoi de plus fécond, si
cette méthode ne peut manquer de diriger notre atten-
tion sur une quantité de faits jusqu'à présent inob-
servés? Aussi, sous ce rapport, ne saurions-nous trop
recommander la lecture du livre de M. Gumplowicz.
C'est à cet égard qu'il est vraiment instructif, et,
comme on dit, suggestif. C'en est aussi là, je crois, la
partie solide, celle qui demeurerait encore, si d'ail-
leurs toutes les objections que nous avons faites aux
autres étaient ou paraissaient justifiées. Être avant
tout social ou sociable, comme l'appelait Aristote, on
ne peut que se tromper sur l'homme aussi souvent
que, pour le mieux étudier, on l'isole; et bien loin
que la connaissance de l'individu doive commencer
par lui-même, au contraire, c'est toujours par celle
de sa race ou de sa nation, de son groupe, de sa tribu,
de son clan, de sa famille.
Reviendrons-nous maintenant, pour finir, de ces
considérations sociologiques à des considérations
purement littéraires? Nous le pourrions, au moins, et
sans beaucoup de peine. Car l'influence que Ton a
longteiTips attribuée à la Race, dans la détermination
du caractère essentiel des littératures, ne se Irouve-
t-elle pas ramenée par les théories de M. Gumplowicz à
une influence de Moment ; et serait-il difficile de mon-
trer les conséquences qui en résultent? Ou bien encore,
si l'on admet avec lui — et, si je ne me trompe,
avec plus d'un linguiste aussi — que la richesse des
langues, en tant qu'elle consiste en celle de leur
294 NOUVEAUX ESSAIS
vocabulaire, se rencontre à leur origine, qui ne voit
à quel point aussitôt l'idée que l'on se forme aujour-
d'hui, trop souvent encore, de la vi^aie richesse d'une
langue doit être profondément modifiée? Mais sur-
tout, si nulle part une race ne retrouve d'image ou
d'expression plus fidèle d'elle-même que dans sa lit-
térature; si c'est plus d'une fois autour de sa littéra-
ture qu'elle s'est groupée pour arriver à prendre en
elle conscience de sa propre unité; si cette littérature
en demeure le liin ou le principe; si c'est dans cette
littérature enfin que les générations nouvelles puisent,
avec le sentiaiont de la solidarité nationale celui de
la perpétuité de la race, comment pourrait-on mieux
établir, sur quel fondement plus solide, le rôle bis'.o-
rh\ae d'une grande littérature, sa fonction vraiment
sociale, son titre de gloire et d'honneur? Et puisque
ce n'est pas sans doute la vérité qui se renouvelle,
mais les moyens qu'on trouve de la démontrer, qu'y
a-t-il de plus intéressant que de voir la sociologie la
plus récente, pour ainsi parler, et la plus audacieuse,
arriver aux niùmes conclusions que la critique la plus
classique? Si nous n'avons pas le temps d'y insister,
et surtout d'en triompher, — parce qu'en fin d'article
le triomphe en serait trop modeste, et nous le vou-
drions plus bruyant, — on concevra du moins que nous
ne nous soyons pas refusé le plaisir de le constater.
15 janvier 1893.
APPENDICE
DISCOURS DE RÉCETTION A L'aCADÉMIE FRANÇAISE
PRONONCÉ LE 15 FÉVRIER 1S94
Messieurs,
Si la franchise était un jour bannie du reste de la terre,
il serait beau pour vous qu'elle se retrouvât dans les dis-
cours académiques. Je ne m'étonnerai donc pas de me
voir parmi vous, puisqu'on ne s'y voit point sans l'avoir
demandé; je ne m'excuserai pas de mon peu de mérite,
j'aurais l'air de vouloir déprécier votre choix; et enfin, et
surtout, je ne dissimulerai pas la satisfaction profonde
que j'éprouve à vous remercier de l'honneur que vous
m'avez fait en m'accueillant dans votre Compagnie.
Vous représentez, en effet, messieurs, le pouvoir de
l'esprit; vous êtes la tradition littéraire vivante; et si la
langue, la littérature, les chefs-d'œuvre de la prose et de
la poésie d'un grand peuple expriment peut-être ce que
son génie national a de plus intérieur et de plus universel
à la fois, c'est vous qui, depuis plus de deux siècles passés,
en ayant reçu le dépôt, l'avez, — de Corneille à Racine,
de Bossuet à Voltaire, de Chateaubriand à Hugo, — reli-
gieusement conservé, transmis, et enrichi. Le Français qui
le dit n'apprend rien à l'étranger : je serais heuicux qu'il
le rappelât à quelques Français qui l'ont trop oublié.
Dans la faible mesure où le zèle et l'application d'un
17.
298 APPENDICE.
seul homme peuvent imiter de loin l'œuvre de toute une
Compagnie, me pardonnerez-vous, messieurs, de dire que
c'est ce que j'ai tâché de faire? Il y a vingt ans bientôt
que j'affrontais pour la première fois la redoutable hospi-
talité de la Revue des Deux Mondes; il y en a tantôt dix
que j'enseigne à l'École normale supérieure; et professeur
ou critique, par la parole ou par la plume, c'est à fortifier
la tradition, c'est à maintenir ses droits contre l'assaut
tumultueux de la, modernité, c'est à montrer ce que ses
rides recouvrent d'éternelle jeunesse que j'ai consacré tout
ce que j'avais d'ardeur. Je serais assurément ingrat de ne
pas témoigner aujourd'hui, puisque l'occasion s'en offre à
moi, toute ma reconnaissance à ceux qui m'ont soutenu,
aidé, encouragé dans cette lutte. J'ai du plaisir à pro-
clamer bien haut ce que je dois au grand, au terrible
vieillard qui, sans autre recommandation que celle de ma
bonne volonté, m'ouvrit jadis l'accès de sa maison. Je n'en
ai guère moins à remercier publiquement celui de vos
confrères, le savant helléniste, l'élégant historien de l'art
oriental et grec, l'habile directeur de l'École normale
supérieure, qui, sans me demander ni diplômes, ni titres,
— ni boutons de cristal, — n'hésita pas à me confier la
chaire autrefois illustrée par l'enseignement de Désiré
Nisard et de Sainte-Beuve. Mais, ni lui, ni l'ombre de
celui qui fut François Buloz, ne m'en voudront si j'ose
avouer que, de tant d'encouragements, ce sont encore les
vôtres qui m'ont été le plus précieux , et si j'ajoute qu'en
m'appelant parmi vous, vos suffrages, messieurs, m'ont
seuls achevé de délivrer d'un doute qu'aux heures de
lassitude je n'ai pu quelquefois m'empêcher d'éprouver.
Non! vous en êtes la preuve et les garants, il n'est donc
pas vrai que le respect ou l'amour du passé ne se puisse
allier à la curiosité du présent, comme au souci de
l'avenir! et plutôt, s'il y a quelque chose d'insolemment
barbare, c'est de prétendre, en cette vie si brève, ne
APPENDICE. 299
dater, ne compter, ne relever que de nous-mêmes. Nos
morts sont aussi de notre famille; c'est leur sang qui coule
dans nos veines; rien ne bat en nous qui ne nous vienne
d'eux; et, pour ce motif, le progrès même n'est possible
que par la tradition. En dehors d'elle et sans elle, nous ne
saurions bâtir qu'en l'air, dans les nuages, des cités
idéales, mensongères, utopiques, aussitôt évanouies qu'en-
trevues ou rêvées. Le passé n'est pas seulement la poésie
du présent, il en fait peut-être aussi la vie même! Et
c'est pourquoi, messieurs, en tout temps, ce que nous
devons d'abord à ceux qui viendront après nous, ce que
nous devons à nos fils, pour les aider à continuer l'œuvre
de l'humanité, c'est de leur léguer, accru, si nous le pou-
vons, mais intact en tout cas, le patrimoine que nous
avons nous-mêmes hérité de nos pères. Si je l'avais ignoré,
vous me l'auriez appris; et si quelquefois, comme je le
disais, j'en ai failli douter, c'est vous qui m'avez rassuré.
J'ai rencontré de loin en loin dans le monde, je ne puis
pas dire que j'aie beaucoup connu le galant homme, le
spirituel écrivain, le hardi journaliste à qui j'ai l'honneur
de succéder parmi vous. On ne l'abordait pas aisément;
et ses meilleurs amis ne m'ont-ils pas fait entendre que si
j'avais essayé de pénétrer dans sa familiarité, je ne l'eusse
pas connu davantage"?
Mon âme a son secret, ma vie a son mystère!
M. John Lemoinne aimait à citer ce vers d'un sonnet
célèbre, et, quand il le citait, sa physionomie mobile
s'animait d'un sourire légèrement ironique. Grand admi-
rateur et ami de Chateaubriand, avait-il, comme René,
désiré les orages? les avait-il traversés peut-être? Quelles
épreuves avait-il subies? celles de la passion? ou plutôt
celles du doute? Personne au monde n'en ajamais rien su.
Sa politesse un peu dédaigneuse arrêtait les questions sur
300 APPENDICE.
les lèvres, et ses manières aristocratiques, — plus voi-
sines de la brusquerie d'Alceste que de la condescendance
universelle de Philinte, — eussent défié tranquillement
rinterrogante subtilité du plus adroit des interviewers...
Causeur charmant, étincelant quand il le voulait bien,
Dont il parlait des traits, des éclairs et des foudres,
M. John Lemoinne ne disait jamais qu'exactement ce
qu'il lui plaisait de dire, et quand il l'avait dit, se retirant
en soi, s'y renfermant et s'y taisant, les plus ingénieuses
provocations ne l'en eussent pas fait sortir.
Est-ce pour cela qu'ayant cherché dans sou œuvre quel-
ques renseignements sur lui, je n'y en ai pas découvert?
Sans doute, ne livrant de lui-même que son esprit à ses
amis, il n'aura cru devoir que ses opinions au public. Et,
à cet égard, messieurs, si les parallèles étaient encore à la
mode, on ne saurait guère imaginer, bien que tous deux
nourris dans la même maison, d'homme plus différent de
son ami, confrère, et prédécesseur parmi vous, Jules
Janin. Les lecteurs de Janin étaient ses confidents. Ce gros
homme les entretenait volontiers de lui-même, étant, je
crois, l'objet qui l'intéressait le plus au monde; et comme
il en parlait, sinon sans quelque vanité, du moins avec
rondeur, — vous vous rappelez, messieurs, qu'il avait
trouvé le rare secret de joindre ensemble la rondeur et la
préciosité, — on le lisait... Je préfère, pour ma part, ù la
capricieuse exubérance du « prince des critiques « la dis-
crétion de M. John Lemoinne.
Né à Londres, pendant les Cent-Jours, d'un père français
et d'une mère anglaise, observerai-je là- dessus qu'il y
avait, dans son talent comme dans sa personne, quelque
chose d'éminemment britannique? Oui; si les Anglais
ayant déjà tant d'autres monopoles, il ne m'était pénible
de leur abandonner encore celui de la discrétion! Puis-
APPENDICE. 301
qu'aussi bien M. John Lemoinne, amené de bonne heure
en France, y fit toutes ses études, au collège Stanislas,
n'altribuerons-nous pas quelque chose à rinlluence des
maîtres qui dirigèrent sa jeunesse? Et puis, et surtout,
messieurs, ne faut-il pas nous souvenir que si la race, le
milieu, l'éducation peuvent rendre compte au besoin de ce
qu'il y a de moins personnel en nous, de plus semblable
aux autres, le génie au contraire, le talent, l'originalité
mettent à s'en moquer une espèce de coquetterie? N'est-ce
pas à Saint-Malo que, non loin de la chambre où naquit
Chateaubriand, on pourrait montrer le berceau de Lamen-
nais? Si de Dijon à Màcon, je ne crois pas qu'il y ait
trente lieues, la distance n'est-elle pas infinie de Lamar-
tine à Piron?Et vous savez, dans notre histoire littéraire,
— ou plutôt dans l'histoire de la pensée moderne, — quel
est le nom du plus brillant élève que les jésuites aient
formé dans leur collège de Clermont! Gens de goût avant
tout, les bons pères eux-mêmes ne parlent jamais sans
quelque coupable complaisance de ce petit polisson
d'Arouet. Laissons donc à M. John Lemoinne le mérite
entier des qualités que nous louons en lui, et, sans nous
soucier d'en démêler les origines, souhaitons, messieurs,
que sa discrétion, ou sa froideur même, trouvent toujours
parmi nous quelques imitateurs.
Car, comment s'expliquerait-on avec un peu de liberté
sur les choses de son temps, et comment sur les hommes,
si d'abord on n'opposait à l'envahissante famifiarité des
uns, comme à l'ordinaire banalité des autres, une défense
que, dans l'alTaiblissement des mœurs contemporaines, je
qualifierai tout simplement d'héroïque. Dure condition de
la critique! Mais pour s'acquitter de sa tâche, elle ne
saurait fréquenter en ville; ou du moins, quand elle y
fréquente, elle est obligée d'y porter un air de résis-
tance que le monde prend volontiers pour de la mau-
vaise humeur. Et le monde a raison! mais la critique n'a
302 APPEiNDICE.
pas tort! Le monde a raison, s'il n'est eiïectivement, lui,
qu'une association pour le luxe et pour le plaisir; mais la
critique n'a pas tort, si son devoir est en tout de discerner
et de reconnaître, sous la tromperie des apparences, la
vraie réalité des choses. Et je veux bien, messieurs, qu'en
raison de la malignité trop ordinaire à notre espèce, il y
ait peu de devoirs dont on s'acquitte plus allègrement.
Mais ceux-là mêmes qui s'irritent le plus des libcités de la
critique, se sont-ils demandé quelquefois ce qu'ils lui doi-
vent de reconnaissance, si c'est elle, en tout aussi, qui les
empêche d'être dévorés , selon le beau mot d'Ernest
Renan, « par la superstition et la crédulité »? Dehors
pompeux, grands mots et grandes phrases, vain étalage de
beaux sentiments, préjugés de toute sorte, conventions
hypocrites, admirations mal placées, — dont le moindre
inconvénient n'est pas de transporter à la médiocrité
triomphante le prix naturel du mérite, — préférences
injustement, scandaleusement données aux Scudéri sur
les Corneille, aux Voilure sur les Molière, aux Pradon sur
les Racine, comme en général à ce qui passera sur ce qui
doit durer, c'est tout cela, messieurs, que la critique a
pour mission de combattre sans trêve, sans ménagements
ni complaisance, dans l'intérêt du talent lui-même, de la
vérité, de la justice! et comment y réussirait-elle si, par
son langage et par son attitude, se séparant de ceux
qu'elle doit juger, elle ne faisait de son isolement ou de sa
prétendue « mauvaise humeur », le moyen, la condition
et la garantie de son impartialité?
Ainsi pensait M. John Lemoinne... La chose du monde à
laquelle il a toujours le plus fermement tenu, c'est son
indépendance. 11 n'en a point fait parade, mais, sans
alTeotalion, il a toujours, et de tous, exigé qu'on la res-
pectât. Lui en a-t-il coûté, peut-être, le jour, — c'était à
l'époque de la guerre d'Italie, — où, pour pouvoir plus
librement défendre une politique qu'il crovait bonne, il se
APPENDICE. 303
démit de l'honorable emploi d'où dépendait son existence?
Je ne sais! Mais, plus tard, — à l'âge où nos habitudes
obtiennent de nous tant de concessions, — ce ne fut assu-
rément pas sans tristesse que, pour ne pas s'associer à
une politique qui n'était plus la sienne il sortit de celte
grande maison du Journal des Bcbats. Il y était entré vers
d840, sous les auspices de Chateaubriand, après avoir com-
plété son éducation de publiciste par un assez long séjour
en Angleterre, et depuis, dans les fonctions de confiance
qu'il avait remplies auprès du très noble historien des
Négociafions relatives à la succession d'Espagne, M. Mignet,
alors directeur des Archives au ministère des AlTaires
étrangères.
Il écrivait en même temps dans la Revue des Deux
Mondes, à laquelle il devait collaborer pendant plus
de vingt ans, et même, pendant six mois, y rédiger
la chronique politique. Parmi les articles qu'il y donna,
j'en ai remarqué de très intéressants, qui témoignent tous
d'une connaissance approfondie des choses d'Angleterre,
et dont la forme humoristique n'a rien perdu de son agré-
ment ni de sa vivacité. Tels sont deux articles sur VHistoirc
de la Caricature en Angleterre, ou tel encore un article sur
la Vie de Brummell, ce roi des dandies, — qui naquit dans
une arrière-boutique de pâtissier confiseur; qui dut à son
talent de mettre sa cravate l'amitié d'un prince de Galles;
et qui mourut à Caen, je ne sais dans quelle chambre
d'hospice. D'autres articles, d'un autre ton, plus tendu,
plus grave et plus éloquent, sur O'Connell et la Jeune
Irlande, ou sur la Vie des noirs en Amérique, — à l'occasion
de la Case de l'Oncle Tom, — respirent cet incompressi!)le
amour de la liberté qui semble avoir été la seule passion
de M. John Lemoinne. « Comme tous les grands pro-
blèmes de ce monde, s'écrivait-il dans un de ces articles,
daté de 1852, le problème de l'esclavage sera résolu par le
fer et le feu, et Spai tacus ramassera encore sou droit de
304 APPENDICE.
cité dans la poussière et dans la cendre des batailles.
C'est le prix de toutes les grandes initiations. » Je les pré-
fère à meilleur marché! Non moins remarquables, pour
d'autres qualités, sont les travaux qu'il consacra, dans le
même recueil, à la rivalité des Anglais et des Russes dans
l'Asie centrale : grande question, pleine encore dûl)scuiilés
redoutables, et dont il a bien vu, l'un des premiers chez
nous, l'importance future. Bizarrerie des choses humaines!
Tous ces articles étaient signés; le nom de John Lemoinne
s'y lisait en toutes lettres au bas de la derniè^-e page , ceux
des Débats étaient anonymes; et c'étaient eux pourtant qui
allaient faire la réputation de leur auteur!
Vous ne vous attendez pas, messieurs, que je vous
raconte, à ce propos, l'histoire du Journal des Débats, et
encore moins celle de la presse française depuis plus de
cent ans. Trop vaste ou trop ambitieux pour moi, le des-
sein en passerait mes forces; et que serait-ce si, pour
vous retracer l'étonnante fortune du « quatrième pouvoir »,
j'essayais de remonter jusqu'à ses premiers commence-
ments? Vive Renaudot! cet habile homme, le fondateur
de la Gazette de France, et l'inventeur des bureaux de pla-
cement! Mais, à l'abri de ce nom fameux, nos journalistes
se sont eux-mêmes assez loués l'an dernier pour n'avoir
pas besoin du tribut de mon admiration. Peut-être aussi
que je les louerais mal!
La presse a fait beaucoup de bien, elle en fait même
tous les jours encore; et je commencerais par le déclarer.
Je dirais d'elle ce qu'Ésope le Phrygien disait de la langue
à son maître Xanthus : « Eh! qu'y a-t-il de meilleur que
la langue? C'est le lien de la vie civile, la clef des sciences,
l'organe de la vérité et de la raison : par elle on bâtit les
villes et on les police, on instruit, on persuade, on règne
dans les assemblées... » On fait plus, messieurs, et on fait
mieux! On inquiète l'égoïsme; on dénonce l'injustice; on
nous rappelle au sentiment de la solidarité qui nous lie!
APPENDICE. 305
La liberté de tout dire n'est-elle pas le plus sûr moyen que
les hommes aient trouvé d'ôter à quelques-uns d'entre eux
la licence de tout faire? Mais, pour être sincère, j'ajouterais
avec le fabuliste, que la langue est aussi « la mère de tous
les débats, la nourrice des procès, la source des divisions
et des guerres. Si Ton dit qu'elle est l'organe de la vérité,
c'est aussi celui de l'erreur et, qui pis est, de la calomnie :
par elle on détruit les villes, on persuade de médian les
choses... » Et nos journalistes, qui ont bien plus d'esprit
que Xanthus, ne s'en fàchrraient sans doute point : je ne
me ferai pas une affaire avec eux pour cela! Ils me
remercieraient encore, bien loin de m'en garder rancune,
si je regrettais avec eux ce qu'ils dépensent quotidienne-
ment, ce qu'ils dissipent, ce qu'ils gaspillent de verve,
d'esprit, de talent inutiles. Combien de poètes, et d'au-
teurs dramatiques, et de romanciers, la presse, depuis
cinquante ans, n'a-t-elle pas dévorés! Et quel reproche en
effet lui pourrais-je adresser qui la flattât plus délicieuse-
ment. Mais si je prétendais lui contester le titre qu'elle
s'arroge de représenter le pouvoir de l'esprit; si j'entre-
prenais de lui faire voir que, toutes les idées dont nous
vivons aujourd'hui, qui forment en quelque manière la
substance de l'intelligence contemporaine , nous étant
venues des Kant et des Hegel, des Comte et des Darwin,
des Claude Bernard et des Pasteur, des Taine et des
Renan, la presse, après avoir souvent commencé par les
railler, n'a rien fait, ou peu de chose, pour les répandre
ou pour les développer; si je tentais enfin de lui prouver
que tous ses « organes » ensemble, et toutes ses forces
conjurées, très capables, trop capables, de renverser un
ministère, — et un gouvernement, s'il le faut, — ne le
sont pas, hélas! d'empêcher la foule de déserter les théâ-
tres pour courir aux cafés-concerts, oh! alors, messieurs,
c'est alors que la guerre éclaterait;... et à Dieu ne plaise
que je la provoque! Me permettrai-je d'insinuer seulement
306 APPENDICE.
qu'au temps de M. John Lemoinne la presse a'élait pas
tout à fait ce qu'elle est aujourd'hui? Quoique co soit bien
de l'audace encore, on ne peut pas toujours reculer; et,
en vérité, messieurs, je croirais trahir la mémoire de mon
prédécesseur si je n'insistais un moment sur ce point.
De son temps donc, pour devenir journaliste, il fallait
quelque étude et d'assez longues préparations. I.a con-
naissance de l'histoire, celle d'une ou deux langues étran-
gères, la connaissance des intérêts généraux de la poli-
tique européenne, une certaine expérience des hommes,
une instruction littéraire étendue, telles étaient les moin-
dres qualités que réclamaient de leurs collaborateurs le
journal d'Armand Carrel et celui des Berlin, le National et
les Débats. Vous rappelez vous l'histoire des débuts de
Liltré? Trois ans entiers, messieurs, — je dis trois ans, —
sous l'œil d'xVrmand Carrel, la besogne de cet helléniste,
de ce philologue, de ce philosophe, de ce savant, fut
d'extraire les journaux étrangers. Voilà sans doute un
long appriMiliss.'ige; et eu effet, on n'estimait pas alors,
on ne s'était pas avisé que de tous les dons du journaliste,
le premier fût celui de l'improvisation !
Et comme on avait raison! Car enfin, messieurs, sait-on
bien, lorsque l'on s'en vante, sait-on ce que c'est qu'im-
proviser? Mais l'orateur même, dont il semble que ce soit
le métier, n'improvise pas. Il improvise une réplique, il
n'improvise pas un discours : Cicéron écrivait les siens,
et nous avons les brouillons des Sermo7is de Bossuet !
Encore, quand on parle, et que l'on s'anime, l'expression
du ton de la voix, l'éloquence physique du geste, la circu-
lation d'émotion qui va de l'orateur à l'auditoire et de
l'auditoire à l'orateur peuvent-elles suppléer à l'insuffi-
sance des mots, qui sont alors comme devinés avant
qu'on les prononce, ou suscités au besoin par la sympa-
thie du public. Mais dés que l'on écrit! Ah! quand on
écrit, je crains que l'improvisation ne soit la déplorable,
APPENDICE. 307
la redoutable, la détestable facilité de parler de tout sans
rien avoir appris, et quelque question qui vienne à
s'élever, — de politique ou d'histoire, de littérature ou
d'art, de science ou d'administration, d'hygiène ou de
voirie, de droit ou de morale, de toilette, messieurs, ou
de cuisine! — je crains que l'improvisation ne se réduise
à l'art de donner le change, par un vain cliquetis de
mois, si:r l'étendue, la profondeur, l'universalité de notre
ignorance! Est-ce bien là de quoi se vanter? Sed nos vcra
reriim amisimus vocahula : nous avons perdu les vrais noms
des choses; et, ce qui est proprement le faible du journa-
lisme, il Lillait vivre de notre temps pour le voir lui-
même s"cn féliciter.
Les journalistes n'improvisaient pas en 1840; mais,
sachant que les moindres questions sont en quelque sorte
iiiliiiies, ils se faisaient une spécialité d'en approfondir
quelques-unes; et, avant de les traiter, on en voyait qui
les éliidiaient. M. John Lemoinne en fut un exemple.
Oiiaiiil on le chargea de la « correspondance anglaise » au
Journal des Dchats, il savait l'anglais, il avait vécu en
Angleierre, il avait fait, sous un vrai maître, ses cara-
vanes d'historien ou de diplomate même. Il lui parut
donc naturel que l'on appliquât son talent à ce qu'il
savait faire, et, connaissant admirablement les mœurs
électorales de l'Angleterre ou la question de l'Afghanistan,
il ne demanda point à s'occuper de critique d'art, ni que
l'on fit l'essai de ses forces dans le feuilleton dramatique.
A chacun son métier!... Mais ce qu'il savait faire, et bien
laire, il mit son ambition à le mieux faire encore, et pen-
dant de longues années, laissant au.\ Saint-Marc Girardin
ou aux Silvestre de Sacy les questions de politique inté-
rieure, il n'employa lectures, voyages, réflexions, fréquen-
tations, qu'à s'acquérir une compétence unique dans les
questions de politique étrangère. Là, furent vraiment et
seront son honneur et sa gloire. Ce qu'à la même époque
308 APPENDICE.
lia Joau-Jacques Ampère, un Marinier, ce qu'un Pliilarèle
Cliasles faisaient pour développer parmi nous la curiosité
des liltératures étrangères, pour élargir ainsi nos hori-
zons purement français, pour nous rappeler enfin, que
nous ne sommes pas les seuls hommes, ni les seuls Euro-
péens, M. John Lemoinne Ta fait en politique; — et le
service est de ceux dont le nom d'un homme ne se sépare
plus dans l'histoire.
Non pas d'ailleurs qu'il s'abstint de faire quelquefois des
excursions hors de son domaine, — quand l'Anglais ou le
Turc lui laissaient des loisirs, — et de parler, très agréa-
blement, quand l'occasion s'en présentait, de Manon Les-
caut, par exemple, de Goethe ou de Shakespeare. C'était sa
manière d'entretenir avec les chefs-d'œuvre une familiarité
nécessaire, et il n'ignorait pas que le journaliste est perdu
pour les lettres dès qu'il a pris son parti de ne plus vivre
que de la vie de son temps. Je sens, messieurs, que je
marche ici sur des charbons ardents. Mais puisque nos
journalistes s'étonnent volontiers qu'on ne leur fasse pas
dans l'histoire de la littérature une place plus large,...
puisque même ils s'en plaignent,.,, ne me laisserez-vous pas
leur en signaler quelques-unes des raisons, dont la princi-
pale est celle-ci, qu'on ne saurait servir deux maîtres ni
faire comme il faut deux choses à la fois?
Ils ne se trompent certes pas, — je m'empresse de leur
en donner acte, — quand ils croient qu'ils n'écrivent
pas plus mal, ou qu'ils écrivent mieux que beaucoup
d'hommes qui se disent de lettres : j'en appelle aux lec-
teurs de Ponson du Terrail et de Pigault-Lebrun ! Pour les
incorrections qui leur échappent dans la rapidité d'une
improvisation continue, les néologismes dont ils abusent,
les métaphores inattendues qu'on leur a si souvent repro-
chées, je n'y vois rien non plus qui les distingue de tant
d'écrivains; et quand il leur en échapperait encore davan-
tage, vous le savez, messieurs, c'est le jargon moderne,
APPENDICE. 309
dont vous vous efforcez d'arrêter les progrès menaçants,
mais qui règne, — doit-on le dire"? — à la tribune comme
au barreau, non seulement là, mais au théâtre, mais dans
le roman, comme dans la presse même, et jusque dans la
poésie. Mùnes de Racine, fantômes errants de Lamartine
et d'Hugo, que diriez-vous, si vous pouviez parler? et où,
dans quelle autre enceinte vous réfugierez-vous si je lisais
ici quelques-uns de ces vers inégau.\, polymorphes et
invertébrés, qu'admirent aujourd'hui nos jeunes gens? Sur
quelques poètes et quelques romanciers, — dont on serait
tenté de croire qu'il font consister le grand secret de l'art
à n'être entendus que de la cabale, ou d'eux-mêmes, et
d'eux seuls, — nos journalistes ont à tout le moins cet
avantage d'être toujours tenus de se laire comprendre, et
que le premier mérite qu'on exige d'eux, c'est la clarté.
Mais comment y réussissent-ils? de quelle manière? à
quel prix? et s'il leur faut trop souvent commencer par
mettre leur langage au ton de celui de la foule? ou, pour
guider l'opinion, s'ils doivent en subir d'abord et en flatter
les pires caprices, qu'y a-t-il de moins littéraire? Je les
prie de me bien entendre... Comme l'orateur politique,
c'est aux intérêts ou aux passions qu'il faut que le journa-
liste s'adresse; et nos passions ou nos intérêts, mais sur-
tout les moyens de les satisfaire, n'ayant rien que d'ins-
table et de quotidiennement changeant, c'est ainsi que la
presse est devenue l'esclave de Yadualité. Elle ne nous
donne, et nous ne lui demandons que des informations. Si
le vaudeville qu'on jouait hier n'est qu'une insigne plati-
tude, nous voulons pourtant qu'on nous en parle, — afia
de n'y pas aller voir, — et nous ne permettons pas que le
feuilletoniste se dérobe en considérations sur le théâtre de
Favart ou de Colle. Nous ne souffrons pas que le chroni-
queur nous fasse tort des moindres détails du crime ou
du procès dont la marquise en son salon n'est pas moins
avide que la portière dans sa loge. Mais quel cris enfin ne
310 APPENDICE.
pousserions-nous pas s'il tombait quelque part un minis-
tère ou un Tonds d"Elat, un trois pour cent, sans que notre
journal eût Tair d'en rien savoir? Pardonnez-moi, mes-
sieurs , l'expression un peu familière : ce que nous
demandons au journaliste, — son nom même l'indique,
— c'est le « plat du jour » et nous exigeons qu'il nous le
serve chaud! ou, en d'autres termes, — moins culinaires,
plus académiques — ce qu'il y a de transitoire, de pas-
sager, d'éphémère, ce qui périra demain avec l'occasion
qui l'a vu naître, l'élément mobile ou relatif des choses,
voilà ce qu'il s'agit pour lui d'attraper à la course et de
saisir comme un vol, sans se préoccuper de savoir ce que
le temps en conservera.
L'écrivain, au contraire! et comme si le spectacle appa-
rent du monde, l'illusion de l'heure présente en mas-
quaient pour lui le vrai sens, il les écarte, et ce qu'il y a
de permanent au fond des choses, c'est ce qu'il essaie
d'atteindre pour le fixer sous l'aspect de l'éternité. Poète
ou romancier, dramaturge, historien ou critique, il ne lui
suffit pas d'être le peintre ingénieux ou le spirituel tra-
ducteur des mœurs et des idées du jour. Il vise plus haut!
il vise plus loin ! Et son ambition, de quelque nom qu'on
l'appelle, — amour de l'idéal ou préoccupation de la pos-
térité, souci de perpétuer son nom ou désir d'exceller, —
sa véritable ambition est de vaincre la mort et le temps.
N'est-ce pas, messieurs, ce que voulait dire un grand
musicien, — l'illustre confrère dont vous regrettez la
perte toute récente, Charles Gounod, — quand, ici même,
aux jeunes prix de Rome, il adressait en votre nom ces
belles paroles : « Ne tombez pas, leur disait-il, dans cette
étrange et funeste méprise de confondre l'existence avec la
vie : bien que soudées l'une à l'autre par la loi créatrice,
il n'y a pas deux notions au monde qui soient plus dispa-
rates. C'est le relatif, le fugitif qui est le milieu propre de
Vexistence; mais la vie ne se dilate et ne s'alimente que
APPENDICE. 311
dans la tendance vers l'absolu... Souvenez-vous qu'on ne
meurt que d'avoir préféré l'existence à la vie. » Je ne pense
pas, messieurs, que vous me repreniez de cette éloquente
citation, si ce qui est vrai de la musique ne l'est pas
moins, l'est presque plus de la littérature. On n'est un
écrivain qu'à la condition de vouloir se survivre; mais,
pour se survivre, il faut que l'on commence par détacher
sa pensée du présent, et soi-même se soustraire à la
préoccupation de l'actualité? Tant de livres qui naissent,
mais qui meurent aussi tous les ans, n'en sont-ils pas la
preuve"? Oublieux des conditions et de l'objet de l'art
d'écrire, l'auteur a confondu l'exislence et la vie. Pour
n'avoir voulu plaire qu'à ses contemporains, son succès
ne dure pas au delà de sa génération. Courtisan de la
mode, son triomphe devient la matière de sa perte: et
qu'importe après cela le talent qu'il y a dépensé, si la
mémoire ne saurait manquer de s'en évanouir avec celle
de l'accident d'hier ou du scandale d'aujourd'hui?
Le reprocherons-nous à nos journalistes? Messieurs, ce
serait s'armer contre eux de leur probité mênie , et
méconnaître, à vrai dire, les exigences de leur profession.
Nous ne demandons pas à nos avocats de faire intervenir
les choses éternelles dans une action de bornage; et,
pourvu seulement qu'ils nous gagnent nos procès, est-ce
que nous ne les tenons pas quittes de toute espèce de litté-
rature? Si c'est un sacrifice pour eux, la nature même des
intérêts dont ils ont pris la charge en revêtant la robe,
le réclame de leur conscience. Les grands procès, les
beaux procès sont rares! Et ainsi ce qui empêche l'élo-
quence du barreau d'être habituellement littéraire, c'est le
sentiment même qu'elle a de ses devoirs. Il n'en va pas
autrement de la presse. Elle est soumise à Vactualité
comme à sa raison d'être; la préoccupation de l'absolu la
rendrait trop inattentive aux conditions de ce que j'appel-
lerai son contrat avec nous; et, par exemple, selon le mot
312 APPENDICE.
célèbre d'Emile de Girardin à Théophile Gautier « le style
gênerait l'abonné ». Des faits, encore des faits, des chif-
fres, des renseignements, des nouvelles, c'est ce que nous
attendons de notre journal, et si le meilleur a jadis été le
mieux écrit ou le mieux pensé, ce ne sera plus à l'avenir
que le mieux informé. Les petits télégraphistes, ou les
demoiselles du téléphone, suffiront alors à le rédiger, et un
journaliste, en ce temps-là, cachera soigneusement son
talent, de peur qu'il ne lui nuise... Qu'est-ce à dire, mes-
sieurs, sinon, que par des chemins eux-mêmes tout diffé-
rents de ceux de la littérature, la presse, à chaque pas
qu'elle fait vers son but, s'éloigne de celui que l'artiste
ou l'écrivain proposent à leur effort? et s'il en est ainsi,
pourquoi, dans quel intérêt, brouillerions-nous ensemble
ce qu'il y a de plus contradictoire, le souci du relatif et la
préoccupation de l'absolu?
Qu'il n'en ait pas été toujours ainsi, je le sais bien, mes-
sieurs, et les genres littéraires, comme les espèces dans la
nature, ne se différencient qu'avec le temps. Quand la
presse française n'était pas encore grande fille, elle aimait,
je le sais, à discuter ces questions de doctrine qui ne sem-
blent plus guère intéresser aujourd'hui que quelques rares
journalistes...
D'adorateurs zélés à peine un petit nombre.
Ose des anciens temps nous retracer quelque ombre!
L'esprit de Benjamin Constant et celui de Montesquieu
régnaient encore alors dans la politique. Ils étaient quel-
ques-uns qui ne voyaient rien, disaient-ils, de « plus
méprisable qu'un fait », et, à l'occasion d'une loi de
finances, on invoquait la nécessité « d'étudier le génie des
peuples ». On pensait par principes, et on agissait par
maximes : on en avait du moins la prétention. On avait
aussi, on avait surtout le goût des idées générales; oa
APPENDICE. 313
s'efforçait de convertir son lecteur à celles que l'on s'était
formées, par l'expérience, par l'étude, par la méditation;
— et tout cela, c'était encore, c'était vraiment de la litté-
rature.
C qui en était également, c'était de s'occuper des actes
ou des œuvres plutôt que des personnes; et, — passez-
moi le mot, qu'il faudra bien que vous insériez dans une
prochaine édition de votre Dictionnaire, — le reportage
n'était pas né. La description du mobilier de Scribe ou
l'hygiène de Victor Hugo ne faisait point une partie néces-
saire du compte rendu des Burgraves ou de la Camaraderie.
C'était un tort, évidemment; et la suite l'a bien prouvé!
De savoir ce que valent Jocelyn ou Indiana, Chatterton ou
les 'Nuits , ce sont aujourd'hui questions secondaires,
bonnes pour amuser quatre pédants entre eux, tenues
d'ailleurs pour fort indifférentes aux lecteurs de Musset et
de Vigny, de George Sand et de Flaubert. Mais ce qu'il y
a d'eux, ce qu'ils ont mis de leurs amours dans leurs vers
ou dans leurs romans, le secret de leur confession; mais le
vrai nom de Jocelyn ou du colonel Delmare; mais les sin-
gularités, les manies et, s'il se peut, les ridicules de George
Sand ou de Vigny;
Voilà ce qui surprend, frappe, saisit, attache;
voilà ce que réclame expressément le lecteur; et voilà
comme on entend aujourd'hui les rapports de la presse et
de la littérature. Une génération nouvelle a grandi, dont
l'ardeur d'indiscrétion ne le cède qu'à son indifférence
entière pour les idées. Semblables à cet orateur qui ne
pensait pas, disait-il, quand il ne parlait pas, ces jeunes
gens ne pensent point, quand ils n'interrogent point. Leurs
victimes les fournissent de « copie », et ils y ajoutent les
inexactitudes... C'est justement ce qu'on appelle être bien
informé !
18
314 APPENDICE.
Est-ce qu'on essayant de définir ainsi quelques-uns des
caractères qui distinguent le journalisme d'aujourd'hui de
celui d'autrefois, je me suis fort éloigné de M. John
Lemoinne? Non, messieurs; ou du moins je ne l'ai pas
perdu de vue , et c'est d'après lui que j'ai tâché de
peindre. C'est aussi d'après ceux de nos contemporains
qui sont l'honneur de la presse française. Prompt et aijile
comme il était, capricieux, un peu fantasque même,
quelque peu sceptique aussi, M. John Lemoinne était
d'ailleurs trop habile, il était trop maiire de son talent
pour ne pas profiler de cette révolution du journalisme.
Avec souplesse, avec prestesse, avec adresse, il en prit
donc ce qu'il en fallait prendre. 11 allégea, il abrégea sa
manière, si je puis ainsi dire; il la ramassa, il la concentra.
Ce qu'il y avait en lui d'humoristique et de caustique
perça sous l'air de gravité dont il l'avait enveloppé jus-
qu'alors; et, comme aiguillonné par l'exemple des plus
brillants de ses jeunes confrères, il s'éleva plus d'une fois,
dans ses dernières années, jusqu'à... l'impertinence trans-
cendante. Je n'aurais jamais osé caractériser ainsi son
genre de talent, si l'expression n'était de l'un de ses plus
aimables collaborateurs ! Mais il n'oublia pas que ce sont
les idées qui gouvernent le monde, et que, si l'art d'écrire
consiste à savoir quelquefois aiguiser une piquante épi-
gramme, il consiste pour une plus grande part à dégager
des choses qui passent les leçons durables qui leur survi-
vent. Aussi, sous l'agrément ironique de la forme, — et
sous un air de légèreté, qui ne va pas quelquefois sans un
peu d'affectation, — demeura-t-il toujours en lui du doc-
trinaire, comme il convenait à un ami de M. Guizot; et,
messieurs, vous ne me croiriez pas, c'est ici que je man-
querais de franchise, si j'hésitais à l'en féliciter. Qui de
nous n'a ses faiblesses? La mienne, l'une des miennes, a
toujours été d'aimer les doctrinaires, et voyez quelle est
mon indulgence pour eux, si je leur pardonne, non seule-
APPENDICE. 315
ment d'avoir eu des doctrines, et de les avoir bravement
soutenues, mais encore d'en avoir changé, toutes les fois
qu'ils en ont produit des raisons... docirinales.
Ne craignez pas, messieurs, que j'entreprenne ici l'apo-
logie de l'inconsistance. Lorsque tout change autour de
nous, ce serait sans doute une étrange prétention que de
nous obstiner dans une immobilité d'ailleurs bien illu-
soire; et ce serait une plus étrange duperie que d'avoir
vécu, travaillé, réfléchi cinquante ans, pour être encore,
sur le déclin de l'âge, le timide captif des préjugés de sa
vingtième année! Mais ce qu'il vaut mieux dire, comme
étant moins paradoxal, c'est que, pour fonder une doc-
trine entière, il faut moins de principes qu'on ne le
semble croire. Armé de son levier, le géomètre ne deman-
dait qu'un point d'appui pour soulever le monde; et, sur
une seule pierre, combien de philosophes n'ont-ils pas bâti
tout l'édifice de la métaphysique, de la morale, de la
politique! Uniquement fidèle à son amour de l'indépen-
dance et de la liberté, si M. John Lemoinne les a toujours
défendues l'une et l'autre, il a donc pu changer de tactique
avec les circonstances, on ne peut pas dire qu'il ait changé
d'opinions. — Et pourquoi n'ajouterais-je pas que les gou-
vernements eux-mêmes ont changé parfois de conduite?
Si l'allié de la veille se trouve être alors l'adversaire du
lendemain, est-ce bien lui qui a varié? Pas plus en vérité
que si, ses ennemis adoptant ses principes, il se trouvait
être aujourd'hui le défenseur involontaire de ceux qu'il
attaquait hier. Au milieu du siècle dernier, la France,
longtemps ennemie de la maison d'Autriche, contracta —
beaucoup moins brusquement qu'on ne l'enseigne dans
nos histoires, — une étroite alliance avec Marie-Thérèse,
l'impcratrice-reine. L'opinion philosophique s'en montra
scandalisée. Bien loin pourtant de changer de politique,
le cabinet de Versailles n'avait fait qu'adapter à un récent
déplacement de l'équilibre européen ses principes tradi-
316 APPENDICE.
tionnels et presque deux fois séculaires. La morale qui
juge la conduite des grands États ne peut-elle pas juger
celle aussi des particuliers?
C'est ce que je me demanderais, messieurs, si d'ailleurs
je m'étais soigneusement abstenu de toucher à la politique
dans cet éloge de mon prédécesseur. Il faut savoir s'ac-
commoder au temps! « Le duc de Wellington, a-t-il écrit
quelque part, avait combattu toute sa vie l'émancipation
des catholiques : quand elle fut devenue inévitable, non
seulement il cessa de la combattre, mais il la proposa lui-
même. » Les principes n'avaient point changé, mais les
faits avaient marché. Je ne sache pas de meilleure excuse
aux variations d'un homme d'État ou plutôt, si! j'en con-
nais une meilleure : c'est quand ses variations, eussent-
elles été plus graves que celles de M. John Lemoinne, ont
toujours été parfaitement désintéressées.
Ce fut encore un trait du caractère de M. John Le-
moinne. Nul ne fut plus désintéressé ni ne composa plus
dignement sa vie. Journaliste influent, mêlé, s'il l'eût
voulu, aux plus grandes affaires; homme politique, de
ceux dont tous les gouvernements, à défaut de l'alliance,
eussent recherché la neutralité, M. John Lemoinne, avec
autant de sollicitude qu'on en voit d'autres courir api'ès
les occasions de fortune, sembla toujours les fuir; — et il
réussit à les éviter. Vous me permettrez de lui en savoir
gré. Quelque dédain de la fortune, pourvu qu'il n'ait rien
d'emphatique ni de farouche, ne messied pas à l'homme
de lettres; il lui va bien; et j'aime assez que, dans un jour-
naliste, le pouvoir de l'esprit, pur de tout alliage, ne
rayonne que de son propre éclat. Certainement, il n'est pas
mauvais, je trouve même bon que, de loin en loin, quel-
ques-uns d'entre nous donnent l'exemple... de la richesse.
Je n'oublierai jamais que du jour où Voltaire a pu riva-
liser de luxe avec un fermier général, et mettre aux
genoux de « sa belle Emilie » quelque chose de plus que
APPENDICE. 317
M. Turcaret aux pieds de sa baronne, de ce jour, mes-
sieurs, une existence nouvelle a commencé pour l'homme
de lettres, émancipé désormais de la protection du traitant
ou de la tutelle même du prince. On a compris, ce jour-là,
que, s'il faut d'une certaine sorte d'esprit pour faire ses
affaires, l'homme de lettres n'en était pas nécessairement
incapable; et c'est depuis lors que le pouvoir de l'intelli-
gence a vraiment balancé dans l'estime publique celui de
la naissance et celui de l'argent. Grâces en soient rendues,
comme à Voltaire lui-même, à tous les écrivains qui,
pour maintenir parmi nous cet heureux équilibre , si
nécessaire à tout le monde, ont imité son ordre et son
économie! Mais ne devons-nous pas aussi quelque recon-
naissance aux autres, à tous ceux qui ne se sont souciés
ni de richesses, ni de places; qui se seraient crus en vérité
moins libres, s'ils s'étaient mis dans la dépendance de leur
propre fortune; qui n'ont enfin voulu devoir qu'à eux-
mêmes, à eux seuls, toute leur considération; et leur
exemple n'a-t-il pas bien son prix ? Tel fut M. John
Lemoinne, et vous, messieurs, qui l'avez connu, vous savez
si je dis vrai quand je loue son désintéressement, mais
surtout, vous savez, si je l'en avais moins loue, quel tort
j'eusse fait à sa mémoire.
Vous rappellerai-je en terminant, et, — quelque tenta-
lion que j'en eusse, — m'appartient-il de vous rappeler
l'intérêt qu'il prenait aux travaux de l'Académie"? Ce que
du moins je puis dire, c'est qu'il aimait passionnément sa
langue. Il ne pouvait se consoler, je le cite en propres
termes : « que les temps fussent passés où, quand deux
hommes de nations différentes se rencontraient, c'était en
français qu'ils parlaient pour s'entendre ». Il se plaignait,
avec un sentiment de patriotique amertume, que : « de
plus en plus l'humanité pensât et parlât en anglais ». 11
s'affligeait enfin de voir poindre le jour où la langue
française, — c'est toujours lui qui parle, — aurait à
18.
318 APPENDICE.
jamais perdu « 1 empire, la papauté, la monarchie de la
parole et de l'écrilure », Retenons, messieurs, ces fortes
expressions, et admirons la sincérité de son inquiétude.
Mais je ne saurais partager ses craintes, et je ne saurais
surtout admettre avec lui que « la langue dans laquelle les
hommes pourront parler le plus, le plus longtemps, le
plus souvent, tous les jours, sera celle qui finira par
vaincre et monter sur le trône ». Non! la fortune litté-
raire d'une langue, et de la nôtre en particulier, ne
dépend pas du nombre des hommes qui la parlent, quand
il y en a d'ailleurs la moitié qui l'écorchent. Elle dépend,
elle dépendra, dans l'avenir comme dans le passé, du
nombre, de la nature, de l'importance des vérités que ses
grands écrivains lui auront confiées. D'autres langues
peuvent donc avoir d'autres qualités : l'anglais, si on le
veut, ou l'espagnol, qui n'est guère moins répandu dans
le monde; et d'autres langues, d'une autre famille, comme
le chinois, peuvent être parlées par plusieurs centaines de
millions d'hommes. Mais depuis plus de quatre cents ans,
si nos grands écrivains ont fait du français la langue la
plus logique, la plus claire, la plus transparente que les
hommes aient jamais parlée; s'ils ont réussi à mettre en
elle, de façon qu'on ne l'en puisse ôler sans déchirure ni
mutilation, je ne sais quelle vertu sociale; et si l'on pour-
rait dire qu'avant d'écrire pour eux-mêmes ou pour leurs
compatriotes, ils ont écrit pour l'humanité, nous n'avons
pas à craindre qu'ils périssent; ni que notre langue, sup-
plantée par une autre dans les usages du commerce ou
de la banque, le soit dans l'échange ou dans la communi-
cation des idées; ni que les hommes cessent de l'ap-
prendre , aussi longtemps qu'ils continueront d'avoir
quelque conscience de l'œuvre commune, obscure et loin-
taine à laquelle ils travaillent ensemble. Le vrai Rodrigue,
la vraie Chimène, les seuls, seront toujours ceux de Cor-
neille; la vraie Phèdre toujours celle de Racine; et qui
APPENDICE. 319
voudra prendre une vue perspective de l'histoire de l'hu-
manité, c'est toujours à nous, messieurs, qu'il la deman-
dera, c'est au Discours sur Vhistoire universelle, c'est à
V Esprit des Lois, c'est à V Essai sur les mœurs.
L'unique danger que je redouterais, ce serait donc que
notre langue, mal informée de sa propre fortune, en vint
à méconnaître un jour les vraies raisons de son universa-
lité. Oui; si nos écrivains, enragés de modernité, préten-
daient rompre sans retour avec une tradition plus de
quatre fois séculaire et consacrée par tant de chefs-
d'œuvre; s'ils songeaient moins dans leurs écrits aux
intérêts de l'humanité qu'à eux-mêmes, et s'ils mettaient
les conseils de leur amour-propre au-dessus de la vérité ;
s'ils s'évertuaient enfin à poursuivre une originalité déce-
vante, qui ne s'atteint guère en français qu'aux dépens
de la clarté, oui, je conviens qu'alors nous serions au
hasard de perdre notre ancien empire, et, pour avoir
voulu parler allemand ou norvégien dans la langue de
Voltaire et de Bossuet, de Lamartine et de Racine, de
Chateaubriand et de George Sand, nous aurions com-
promis en même temps l'influence et l'action nécessaires
du génie français dans le monde. Nos jeunes gens le veu-
lent-ils? et s'ils ne le veulent pas, comment ne voient-ils
pas que c'est le prix dont nous paierons certainement leur
funeste dédain du passé?
Mais vous êtes là, messieurs, pour défendre et sauver
les écrivains d'eux-mêmes. Institués en efi'et, parce grand
Cardinal, — dont je suis heureux de ramener dans un
discours académique l'éloge autrefois obligatoire, — ins-
titués et comme patentés, « pour rendre le langage fran-
çais non seulement élégant, mais capable de traiter tous
les sciences », et le faire ainsi succéder dans la royauté du
latin, vous n'avez pas failli, depuis votre première origine,
à cette noble tâche. Pour vous en acquitter, vous vous
êtes gardés d'imiter tant d'autres compagnies, — que l'on
320 APTENDICE.
pourrait nommer, — mortes presque en naissant de
n'avoir prétendu former que des sociétés de gens de
lettres. Vous avez au contraire libéralement accueilli
parmi vous, pour les faire concourir ensemble au perfec-
tionnement de la vie civile, toutes les forces sociales. Les
grands seigneurs, dans vos assemblées, ont discuté le
sens des mots de Politesse et d'Indépendance avec le (ils du
notaire Arouet ou celui du greffier Boileau. Vous avez tenu
à honneur d'associer à vos travaux des princes même de
l'Église. Et ainsi, sans que vous y eussiez songé peut-être,
par un effet du cours insensible des choses, l'égalité aca-
démique a été la première que la France ait connue I
C'est ce qui m'a donné, messieurs, la hardiesse de solliciter
vos suffrages; c'est ce qui me rend presque aussi fier,
comme citoyen que comme homme de lettres, de les avoir
obtenus; et c'est en travaillant pour ma modeste part à la
grande œuvre qui est la vôtre que je m'efforcerai de jus-
tifier l'honneur de votre choix.
II
DISCOURS PRONONCE A LYON POUR L INAUGURATION
DE LA STATUE DE CLAUDE BERNARD
LE 28 OCTOBRE 1894
Messieurs,
Soucieuse, ou jalouse, avant tout, de rendre à Claude
Bernard un hommage qui fût également digne de lui et
d'elle, ce n'est pas d'abord à moi que l'Académie française
en avait voulu confier le périlleux honneur, et je pense
qu'elle ne me reprochera pas de trahir le secret de ses
délibérations si je vous apprends que c'était à mon savant
et illustre confrère, M. Joseph Bertrand. Personne assuré-
ment n'eût mieux loué Claude Bernard que l'auteur de
tant de beaux Éloges, eux-mêmes devenus classiques, et
croyez bien, messieurs, qu'en osant prendre ici la parole
à sa place, nul ne sait mieux que moi ce que vous y per-
drez. Mais, par un scrupule de délicatesse, — où se mêlait
sans doute un excès de courtoisie pour un tout nouveau
confrère, — M. Bertrand a paru craindre que vous ne vis-
siez surtout en lui le secrétaire perpétuel de l'Académie
des Sciences. Il a donc souhaité qu'avant les discours que
vous allez entendre, — et où il savait bien que les maîtres
de la physiologie contemporaine estimeraient à leur prix
les travaux scientifiques de Claude Bernard, — une voix
moins autorisée, mais non pas moins sincère, essayât de
322 APPENDICE.
VOUS dire le rang que ces travaux assignent à leur auteur
dans l'histoire des lettres ou de la pensée françaises.
Claude Bernard en son temps fut en effet plus qu'un phy-
siologiste, et plus, comme on l'a dit, que « la physiologie
même » : il fut vraiment un maître des intelligences. Quelque
prolit que la science de la vie ait tiré de ses découvertes,
l'art de penser n'en a pas tiré peut-être un moindre. Et si
nous commençons à discerner les vrais caraclères de la
révolution qui, vers le milieu du siècle où nous sommes,
a transformé l'esprit moderne, nous savons dès aujour-
d'hui que Claude Bernard en fut, et qu'il en demeurera
dans l'avenir un des principaux ouvriers. Je ne fais ici que
répéter ce que me disait, il y a plus de vingt-cinq ans, —
quand j'avais l'honneur d'être un de ses élèves, — l'homme
éminent à qui je suis heureux de témoigner publique-
ment toute ma gratitude, et que je serais plus heureux
encore, pour lui, pour vous, et pour le pays même, de
pouvoir saluer du titre de recteur de l'Université de Lyon.
Vous ne vous attendez pas que je vous parle des essais
dramatiques de Claude Bernard; et, puisqu'il a voulu lui-
même qu'ils fussent ensevelis dans l'ombre, je les y lais-
serai. Je ne m'attarderai pas davantage à louer les qua-
lités de sa manière d'écrire, comme je pourrais faire celles
d'un poète ou d'un romancier. Si je ne partage pas à cet
égard les idées d'Ernest Renan, et si je ne crois pas du
tout avec lui que « la première qualité de l'écrivain soit
de ne pas songer à écrire », le mérite littéraire de Claude
Bernard n'en est pas moins très différent de celui qu'on
admire dans un artiste de mots. Claude Bernard ne s'est
point piqué de donner une forme personnelle et originale
à des idées communes, ce qui est d'ailleurs l'un des objets
de l'art d'écrire; et, vous le savez bien, qu'ont fait autre
chose, dans notre siècle môme, les Lamartine, par exem-
ple, les Hugo, les Musset? Mais, au contraire, à des idées
nouvelles , comme les découvertes elles mêmes qui en
APPENDICE. 323
étaient les commencements ou les suites, il a donné la
forme qu'il fallait pour nous les rendre intelligibles à tous ;
et n'est-ce pas là justement ce que l'on pourrait appeler
la fonction supérieure de l'art d'écrire? Oui, mettre le pied
le premier sur une terre inexplorée, la reconnaître, s'en
emparer, la défricher alors, et, si je l'ose dire, la civiliser ;
de la brousse ou du steppe, de la plaine inféconde ou du
marais stérile faire une grasse province; l'annexer à l'an-
cien empire, et de son superflu grossir la commune
épargne, ainsi font les vrais conquérants, et ainsi, mes-
sieurs, dans l'histoire de notre langue et de notre littéra-
ture, ont fait l'un après l'autre, — pour n'en nommer ici
que quelques-uns, — les Descartes, les Pascal, les BufTon,
les Cuvier, les Claude Bernard. Après avoir eux-mêmes
organisé leur science, d'une manière qui plus d'une fois a
ressemblé à une création, ils en ont fait entrer jusqu'au
vocabulaire dans la circulation quotidienne de l'usage.
L'un a ainsi dégagé la philosophie même de l'ombre des
écoles et de la poussière des bibliothèques. L'autre a tiré
l'histoire naturelle du secret des laboratoires ou du mys-
tère des salles de dissection. Grâce à celui-ci, la langue du
calcul des probabilités nous est devenue presque familière.
Grâce à celui-là l'imagination du poète s'est enrichie des
métaphores que lui apportait la botanique ou la zoologie.
C'est une révélation du même genre que nous devons à
Claude Bernard. Pour exposer les résultats des sciences de
la vie, son génie d'écrivain a trouvé dans la langue de
tout le monde des ressources inconnues, et ce que l'on
n'exprimait guère avant lui qu'en termes spéciaux, techni-
ques et rébarbatifs, il a inventé les moyens de le dire en
termes non moins précis, non moins scientifiques, et
cependant généraux. Rappelons-nous ici, messieurs, le
précepte de Buffon! Les termes généraux, ce ne sont pas,
comme on l'a cru souvent, comme on le répète encore tous
les jours, ce ne sont pas les termes vides, inconsistants et
324 APPENDICE.
décolorés d'une rhétorique banale : ce sont tout simple-
ment les fermes du commun usage. Un véritable écrivain
n'aura donc garde de les proscrire. Mais par une manière
nouvelle, par une manière à lui de les associer, il leur
fera dire des choses nouvelles; il en fera sortir ce qu'ils
contenaient de sens et de richesse cachés; il leur donnera,
je ne sais comment, une profondeur, une étendue, une
portée dont on ne les savait pas capables. Aucun physiolo-
giste assurément, mais aucun écrivain surtout ne me
démentira si je loue Claude Bernard d'y avoir souvent
réussi. Dirai-je à ce propos qu'il a « popularisé » la phy-
siologie? Non; puisque ce mot de « populariser » ne va
pas sans quelque nuance de défaveur. Mais il y a intéressé
tout ce qu'il y a d'esprits cultivés, — d' « honnêtes gens »,
comme on parlait jadis, — et s'il n'est permis à personne
d'ignorer aujourd'hui les problèmes essentiels delà science
de la vie, c'est à ses découvertes qu'on le doit sans doute,
mais c'est bien plus encore à la lucidité des expositions
qu'il en a lui-même données.
Il était donc trop modeste quand il parlait de son « in-
suffisance littéraire », et j'en appelle à tous ceux qui l'ont
lu! Je connais, vous connaissez tous, messieurs, dans son
Introduction à la médecine expérimentale, ou dans ses Leçons
sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux
végétaux, des pages qui sont des modèles de style scienti-
fique ou philosophique, — je veux dire dont la netteté, la
précision, la solidité ne le cèdent point aux pages même
les plus vantées des Époques de la Nature ou du Discours
de la Méthode. Si l'on veut qu'elles manquent de cet éclat
dont les romantiques, dans le siècle où nous sommes, ont
fait arbitrairement la première des conditions de l'art
d'écrire, elles sont éclairées du dedans par une lumière
toujours égale, uniformément diffuse, qui n'éblouit pas,
mais aussi qui n'aveugle point. Et si l'on s'avisait que le
tour n'en a rien d'oratoire, ni de lyrique, c'est apparem-
APPENDICE. 325
ment que Claude Bernard n'était ni Michelet ni Bernardin
de Saint-Pierre, mais il faut l'en louer encore; et, puisque
les plus éloquentes effusions ne remplacent pas une bonne
expérience, il faut justement le féliciter de se les être tou-
jours interdites. On ne trouverait pas une apostrophe ou
une e-xclamation dans les dix-huit volumes de son œuvre;
et sous ce rapport, la sobriété de son style n'en est égalée
que par le caractère de sereine impersonnalité.
Je viens, messieurs, de nommer les Époques de la Nature
et le Discours de la Méthode. J'ai pensé plus d'une fois en
effet que Y Introduction à la médecine expérimentale n'avait
pas exercé moins d'influence, à son heure, que ces livres
fameux; et je n'ignore pas que c'est beaucoup dire, mais
je le dis pourtant, et je ne crois pas trop dire. Quand ses
qualités d'écrivain n'auraient pas fait de Claude Bernard
l'héritier naturel de la réputation d'un Buffon ou d'un
Descartes, il le serait encore à titre de philosophe, ou, si
vous le voulez, de penseur. Car, il n'a certes créé ni la
physiologie ni la science expérimentale, mais il les a trans-
formées, et de la façon qu'il les a transformées, il a renou-
velé non seulement les méthodes, mais en un certain sens
la conception même qu'on se formait avec lui de la science.
Les plus illustres de ses prédécesseurs en ont à peine fait
davantage; et c'est pour ce motif que, depuis plus d'uu
quart de siècle, ceux qu'on entend peut-être le plus souvent
invoquer le nom de Claude Bernard, ce ne sont pas les
physiologistes, ce sont les philosophes.
Lorsque ce livre parut, Locke et Bacon régnaient encore
sur la science. Comme on appelle Boileau « le législateur
du Parnasse », quand on veut lui être désagréable, on
appelait donc Bacon « le législateur de l'induction », mais
c'était une manière dhonorer sa mémoire. On le vengeait
ainsi des attaques de Joseph de Maislre; et tout ce que les
sciences physiques ou naturelles ont réalisé de progrès
depuis trois ou quatre cents ans, on voulait dire qu'elles
19
326 APPENDICE.
le devaient à l'impulsion de son génie. Il avait inventé la
méthoile! Cependant, quand on essayait de définir celte
méthode si féconde, il se trouvait, — chose assez surpre-
nante! — qu'elle consistait précisément à n'en être pas
une. L'horreur du syllogisme en formait le premier article.
Point de raisonnement, ni de raisons, mais des observations
et des faits. On regardait tomber les pommes, et on en
concluait qu'à moins sans doute qu'on ne les cueille, toutes
les pommes tombent, et c'était une loi. On versait des
acides dans de la teinture de tournesol, elle rougissait, et
c'était une loi. On injectait à une grenouille du venin de
crapaud, elle en mourait, et c'était une loi. Pour se faire
d'ailleurs pardonner tant de hardiesse, on admettait qu'un
fait est toujours à la merci d'un autre, si je puis ainsi
dire; et sentant bien qu'avec des contingences additionnées
il était difficile de faire du nécessaire, toutes ces lois
n'étaient vraies que jusqu'à preuve du contraire. Je n'exa-
gère, vous le savez, messieurs, ni d'un mot ni d'une syl-
labe, et je ne vous parle pas de temps bien reculés! Si ce
n'est pas ainsi que Cousin a défini lui-même l'induction,
il ne s'en faut que du prestige de sa rhétorique; et c'est
bien de cet empirisme que Stuart Mill, avec ses « résidus »
et ses « concomitances », a prétendu donner la théorie
dans son Traité de logique inductive.
Claude Bernard est venu renverser tout cela. Sans en
faire autant de bruit que Bacon, il a nié que le refus de
raisonner fût une forme de raisonnement; et il a montré
que, bien loin d'être deux manières de raisonner diffé-
rentes et inverses, l'induction et la déduction n'en faisaient
qu'une au fond. « Toutes les variétés apparentes du rai-
sonnement, — a-t-il dit en propres termes, — ne tiennent
qu'à la nature du sujet que l'on traite, et à sa plus ou
moins grande complexité. Mais, dans tous les cas. l'esprit
de l'homme fonctionne toujours de même par syllogisme,
et il ne pourrait pas se conduire autrement. » L'avait-on
APPENDICE. 327
dit peut-être avant lui? C'est ce que je n'examine point,
si personne assurément ne l'avait dit ni n'eût pu le dire
avec la même autorité. Le nombre et la grandeur de ses
découvertes scientifiques donnaient à sa parole une auto-
rité qui participait de leur valeur et de leur certitude. Le
Discours de la Méthode aurait passé peut-être inaperçu si
Descartes n'avait pas été le créateur de la géométrie ana-
lytique; et pareillement, le crédit qu'en semblable matière
on eût volontiers refusé à un philosophe, qui donc l'eût
osé disputer à Tauteur des immortels travaux sur la glyco-
genèse animale?
En même temps que le raisonnement, si les philosophes,
et les savants eux-mêmes, avaient chassé l'imagination du
domaine de la science, on ne saurait être trop reconnais-
sant à Claude Bernard de l'y avoir rétablie dans ses droits
« Un fait n'est rien par lui-même; — c'est encore lui qui
parle, — il ne vaut que par l'idée qui s'y rattache ou par
la preuve qu'il fournit. Quand on qualifie un fait nouveau
de découverte, ce n'est pas le fait lui-même qui constitue la
découverte, mais bien l'idée nouvelle qui en dérive, et
quand un fait prouve, ce n'est point le fait lui-même qui
donne la preuve, mais seulement le rapport qu'il établit
entre le phénomène et sa cause. » Et plût aux Dieux, mes-
sieurs, que, pour ne rien dire de nos savants, plût aux
Dieux que nos philosophes, nos historiens, nos critiques
eussent retenu la leçon de ces fortes paroles!
11 est donc vrai, messieurs, que sans une « idée directrice»,
de même que le savant ne saurait instituer aucune expé-
rience, ainsi ni le critique, ni l'historien, ni le philosophe ne
sauraient rien entreprendre, ou seulement rien comprendre.
« C'est l'idée, comme le dit Claude Bernard, qui est le prin-
cipe de tout raisonnement et de toute invention; c'est à
elle que revient toute espèce d'initiative »; et ailleurs
encore : « C'est l'idée qui constitue le point de départ de
sout raisonnement scientifique, et c'est elle qui en est éga-
328 APPENDICE.
lement le but dans l'aspiration de Tesprit vers l'inconnu ».
Mais, de même qu'autrefois dans les sciences de la nature
une fausse induction, fondée sur le respect du l'ait et sur
le mépris de l'idée, voilà combien d'années qu'une érudi-
tion fallacieuse opprime dans les sciences de l'esprit l'essor
de l'hypothèse et de l'imagination! Vous rappellerai-je ici
l'étrange abus que, jusque dans l'art même, on a fait du
document! « Gardez-vous des idées, dit-on encore parfois
à la jeunesse, ou, si par hasard vous en aviez, cachez-les!
La pensée n'a pas été donnée à l'homme pour s'en servir,
mais pour qu'il apprenne d'elle à s'en passer. Un certain
Claude Bernard qui fui d'ailleurs en son temps le maître de
la science expérimentale, n'a pas craint d'enseigner que « la
méthode n'enfantait rien ! » Mais ne l'en croyez pas ! C'est
la méthode qui est tout! Et, grâce à elle, quand vous aurez
accumulé documents sur documents, il est vrai que vous
succomberez sous le poids de vos matériaux, mais du moins
tomberez-vous avec gloire, et l'on ne vous fera pas ce
reproche, le plus cruel qu'on puisse aujourd'hui faire à
un critique ou à un historien : c'est d'avoir eu des idées,
ou de n'avoir cherché dans les documents qu'à vous en
former d'autres, de nouvelles, — et de plus générales. »
De « plus générales»! Osé-je bien me servir de ce mot!
Oui, je sais qu'on affecte encore aujourd'hui la haine des
u idées générales », et, pour en triompher plus aisément,
je sais que la consigne est de les confondre avec les idées
toutes faites. Mais moi qui les aime! et qui sais pourquoi
je les aime! quand je n'aurais pas vu depuis vingt-cinq ans
que les deux grands « penseurs », qui en ont le plus abusé,
— je veux dire Taine et Renan, — sont aussi ceux qui les
ont le plus vivement attaquées chez les autres, comme, en
vérité, s'ils eussent voulu s'en réserver le monopole ! il me
suffirait, pour me rassurer, de cette belle page de Claude
Bernard : « Ceux qui font des découvertes sont les promo-
teurs d'idées neuves et fécondes. On donne généralemen
APPENDICE. 329
le nom de découverte à la connaissance d'un fait nouveau,
mais je pense que c'est l'idée qui se rattache au fait décou-
vert qui constitue en réalité la découverte. Les faits ne
sont ni grands ni petits par eux-mêmes. Une grande décou-
verte est un fait qui, en apparaissant dans la science, a
donné naissance à des idées lumineuses, dont la clarté a
dissipé un grand nombre d'obscurités, et montré des voies
nouvelles. » Voilà, messieurs, la meilleure définition qu'on
ait jamais donnée des « idées générales » ; et, pour ma
part, je n'en demande pas, je n'en propose pas d'autre.
Quelle qu'elle soit, l'idée directrice ne devient elle-même
féconde que dans la mesure de sa généralité; — et sa
généralité se mesure tour à tour ou en même temps au
nombre, à la diversité, à la complexité des faits dont elle
est le résumé, l'explication, et la loi.
Mais Claude Bernard a fait un pas de plus, ou, si vous
le voulez, il a creusé plus profondément, et sa définition
de r« idée organique » ou « organisatrice » n'est pas moins
riche ou, comme on dit, moins suggestive, que celle qu'il
a donnée de 1' « idée générale » et de 1' « idée directrice ».
« Dans tout germe vivant, — a-t-il dit, — il y a une idée
créatrice qui se développe et se manifeste par l'organisa-
tion ». Et de cette observation, qui est d'un physiologiste,
il en tire ailleurs, il en induit, ou il en déduit celle-ci, qui
est d'un philosophe : « Quand un phénomène quelconque
nous frappe dans la nature, nous nous faisons une idée
sur la cause qui le détermine... Mais cette idée a priori,
qui surgit en nous à propos d'un fait particulier, renferme
toujours implicitement et en quelque sorte à notre insu
un principe auquel nous voulons ramener le fait particu-
lier. » Ceci, messieurs, revient à dire que rien au monde
n'a d'intérêt ou de sens en soi, mais uniquement dans ou
par le rapport qu'il soutient avec un ensemble. Les seules
monographies qui soient dignes qu'on les retienne sont
celles dont les conclusions subsisteraient toujours, si l'on
330 APPENDICE.
supposait que l'objet en eût disparu. Croyons donc ferme-
ment qu'il ne sert à rien de décrire le lapin ou le chat, si
la description n'en apporte quelque chose de neuf aux
conclusions dernières de la physiologie générale ou de
l'anatomie comparée. Rappelons-nous bien que « la science
ne peut avancer que par révolution, et par absorption des
vérités anciennes dans une forme scientifique nouvelle. »
N'oublions enfin jamais que, pour avancer dans la connais-
sance du détail des parties, il faut d'abord avoir quelque
idée préconçue du tout. C'est par investissement qu'il faut
que l'on procède; — et en effet, de tous les moyens de ré-
duire une place, il y en a peut-être de plus rapides, mais je
ne pense pas qu'il y en ait de plus sûrs, ni de moins coûteux.
S'il est impossible de méconnaître la grandeur et la
simplicité de ces idées, il est impossible de ne pas voir
qu'elles tendaient à renouveler la conception même de la
science; et c'est bien aussi ce qu'elles ont opéré. Non seu-
lement elles ont renversé l'idée fausse que l'on se formait
de la méthode, et à « l'induction baconienne « elles ont
substitué ce que Claude Bernard a lui-même appelé « la
critique expérimentale. » Mais en outre, àl'idée d'une science
morte, elles ont substitué celle d'une science vivante, et
pour ainsi parler, d'une science toujours en mouvement.
Pas plus en physique ou en chimie qu'en physiologie
même, le progrès de la science n'est arithmétique, et ne
se constitue par une simple addition de vérités nouvelles à
des vérités anciennes, mais il est proprement « organique »,
et, de chacune de ses acquisitions successives, le corps de
la science en est tout entier modifié. 11 n'y a qu'un prin-
cipe immuable et fondamental : c'est celui du déterminisme
absolu des phénomènes. Et, conformément à la loi de ce
déterminisme, les faits sont toujours les faits; ils sont
acquis à la science et à l'humanité dès que l'expérience et
la critique les ont déterminés; on n'en changera point la
nature ni les conditions. Je dis seulement que la science
APPENDICE. 331
est tout autre chose que la somme de ces faits. Elle est
l'interprétation qu'on en donne, ou, si vous le voulez, cl!e
est rédifice que nous démolissons d'âge en âge pour le
reconstruire, avec les mêmes matériaux, sur un plan tou-
jours différent. Précisément parce qu'ils ne valent que par
« l'idée qui s'y rattache », ou par « la preuve qu'ils four-
nissent », les mêmes phénomènes changent perpétuelle-
ment de signification. Le déterminisme de chacun d'eux
n'en soustrait pas l'ensemble à cette loi d'évolution qui
peut-être, c'est une parole encore de Claude Bernard,
« est le trait le plus remarquable des êtres vivants et par
conséquent de la vie ». Et à la vérité, messieurs, je le sais
bien, j'étends un peu le sens qu'il a donné lui-même à ce
mot d'évolution. L'évolution, dans sa pensée, ne se sépa-
rait pas de l'idée d'une destruction qui en est comme le
terme nécessaire et préfix. Mais l'infidélité n'est pas
grande, si du sein même de la mort, nous voyons la vie
renaître tous les jours, et, puis, si peut-être, en louant
aujourd'hui Claude Bernard, il faut bien faire quelque chose
aussi pour Darwin. Lui-même, d'ailleurs, me pardonne-
rait-il d'oublier que, les grands hommes, ainsi qu'il l'a dit,
étant toujours « fonction de leur temps », il y a donc une
solidarité qui les lie quand ils ont vécu dans le même
temps? Évolution ou révolution, c'est à la même œuvre
qu'ils ont travaillé l'un et l'autre, — eux, avec un troi-
sième dont je n'ai même pas besoin de prononcer le nom,
— et j'ose croire que la pensée moderne est orientée pour
longtemps, pour des siècles peut-être, dans la direction
qu'ils lui ont indiquée.
Car j'oublierais sans doute un des titres de Claude Ber-
nard à notre gratitude si je ne disais, avant de terminer,
que nul à son heure n'a fait autant ou plus que lui, pas
même Auguste Comte, pour renouer, resserrer, et conso-
lider l'alliance nécessaire de la science et de la philosophie.
Ne nous lassons point de citer ï Introductiori à la médecine
332 APPENDICE.
expérimentale. « La séparation de la science et de la phi-
losophie ne pourrait être que nuisible au progrès des
connaissances humaines. La philosophie, tendant sans
cesse à s'élever, fait remonter la science à la cause ou à
la source des choses. Elle lui montre qu'en dehors d'elle
il y a des questions qui tourmentent l'humanité et qu'on
n'a pas encore résolues. Cette union solide de la science
et de la philosophie est utile aux deux, elle élève l'une et
contient l'autre. Mais si le lien qui unit la philosophie à la
science vient à se briser, la philosophie, privée de l'appui
ou du contrepoids de la science, monte à perte de vue et
s'égare dans les nuages, tandis que la science, restée sans
direction et sans aspiration élevée, tombe, s'arrête ou
vogue à l'aventure. « C'est en 1865, il y a trente ans, mes-
sieurs, qu'il écrivait ces lignes, à une époque, s'il vous
en souvient, où la paisible indifférence des savants pour les
philosophes n'était égalée que par l'indulgent mépris des
philosophes pour les savants. La publication du Cours de
Philosophie positive d'Auguste Comte, en 1842, n'y avait
rien fait! Cousin avait continué d'ignorer Magendie, et
Magendie d'ignorer Cousin. L'illustre et fougueux rhéteur
s'obstinait à se renfermer dans son Moi, comme dans sa
citadelle imprenable; le célèbre et sceptique physiologiste
se refusait à sortir de son laboratoire, comme d'un antre
inaccessible. Le plus coupable était sans doute Cousin. His-
torien de la philosophie. Cousin ne pouvait pas ne pas
savoir que, depuis Aristote, aucun philosophe de quelque
valeur n'avait vécu dans cette indifférence ou dans cette
incuriosité de la science. Nous avons de l'auteur de la
Critique de la Raison pure d'excellents travaux astronomi-
ques. Les préoccupations de ses immortelles découvertes
n'avaient pas détourné Newton de la théologie même,
et l'homme qui lui dispute la gloire de l'invention du cal-
cul infinitésimal, ai-je besoin de le nommer, c'est Leibniz.
Malebranche était géomètre; Pascal physicien; et que
APPENDICE. 333
dirai- je de Descartes? Science et philosophie, c'est Claude
Bernard qui a opéré la réconciliation de ces deux sœurs
ennemies ; et c'est depuis la publication de son Introduction
à la médecine expérimentale que nous avons vu les philo-
sophes se remettre à l'école pour prendre d'un physiologiste
des leçons de « logique » et de « psychologie ». Ils y en
trouveraient, ils y en trouveront quand ils en voudront,
de « critique générale », et au besoin de métaphysique.
Je ne finirais pas, messieurs, si je voulais énumérer les
conséquences qui sont sorties de là, mais je ne puis me
dispenser de toucher un dernier point. L'une des idées
sur lesquelles Claude Bernard a le plus souvent insisté;
qui lui tenait évidemment à cœur; et dont on peut dire
aussi bien qu'elle est l'idée maîtresse de la conception de
la médecine expérimentale : c'est que les phénomènes de
vie ne dilTèrent pas des phénomènes de l'ordre physico-
chimique, et qu'ainsi les sciences biologiques « se soudent »
aux sciences naturelles et physiques. « La vie n'est rien
qu'un mot qui veut dire ignorance — écrivait-il dans son
Introduction — et quand nous qualifions un phénomène de
vital, cela équivaut à dire que c'est un phénomène dont
nous ignorons la cause prochaine ou les conditions. » Et
trois ans plus tard, dans son Rapport sur les progrès de la
Physiologie, je lis encore : « Sous le rapport physico-méca-
nique, la vie n'est qu'une modalité des phénomènes géné-
raux de la nature, elle n'engendre rien, elle emprunte ses
forces au monde extérieur et ne fait qu'en varier les
manifestations de mille et mille manières. » Je ne sais,
messieurs, quel est aujourd'hui l'état au vrai de la science ;
et, si j'insinuais seulement que l'opinion de Claude Bernard
s'est dans la suite un peu modifiée sur ce point, je crain-
drais de m'avancer beaucoup. Mais a-t-on pu, peut-on
s'autoriser de ses idées et de ses découvertes pour « sou-
der » à leur tour les sciences psychologiques ou morales
aux sciences biologiques? et lui-même qu'a-t-il pensé de ce
334 APPENDICE.
rattachement? Je me rappelle à cet égard une curieuse
promesse que je regrette qu'il n'ait pas tenue : <( Notre
esprit, a-t-il dit, quand il le voudrait, ne pourrait pas rai-
sonner autrement que par syllogisme, et si c'était ici le
lieu, je pourrais essayer de prouver ce que j'avance par des
arguments physiologiques. » Les phénomènes psychologi-
ques relevaient donc à ses yeux, comme les physiologi-
ques, de son déterminisme, et — pour en faire en passant
la remarque — toute une science nous est venue de là :
c'est la psycho-physiologie. Mais, d'un autre côté, dans ses
dernières Leçons sur les Phénomènes de la vie commune aux
animaux et aux végétaux^ il s'est efforcé de distinguer pro-
fondément le « déterminisme philosophique » du « déter-
minisme physiologique », et il a cru devoir dire expressé-
ment : « Le déterminisme, loin d'être la négation de la
Hberté morale, en est au contraire la condition nécessaire,
comme de toutes les autres manifestations vitales. » N'y
a-t-il pas là, messieurs, quelque contradiction? et si l'uni-
versel déterminisme, en conditionnant la liberté morale,
la laisse pourtant subsister, le fait seul de son existence,
une fois reconnu lui-même, ne la soustrait-il pas à la loi
d'un déterminisme ultérieur? C'est ce que je pense, pour
ma part. La liberté morale introduit dans le problème
général de la critique ou de l'histoire un élément d'indé-
termination ^ disons, si vous le voulez, un élément pertur-
bateur, — et là même est la limite de l'assimilation des
sciences morales aux sciences biologi(iues ou naturelles.
Je conviens seulement qu'on ferait mieux de ne pas donner
aux premières le nom de « sciences ».
Vous ai-je fait comprendre, messieurs, les raisons de mon
admiration pour Claude Bernard? Ce que fut le savant,
l'expérimentateur, et le maître, de plus compétents que
moi vont maintenant vous le dire, et je n'ai voulu vous
parler que du philosophe, du critique, et de l'écrivain. La
tâche en était lourde, et j'ai grand'peur de n'y avoir pas
APPENDICE. 335
réussi. Mais dans une occasion comme celle qui nous ras-
semble aux pieds de cette statue, ce que vous attendiez de
moi, j'aime à me dire en terminant que c'était surtout
une preuve de bonne volonté. Je ne crois pas, messieurs, qu'il
m'arrive souvent d'en donner où je prenne personnelle-
ment plus de part, ni de célébrer, en présence d'une plus
savante assemblée, un plus grand maître dans l'art d'écrire
et de penser.
FIN
TABLE
I. — BERNARDIN DE S AI.N T - PI E R R E . . . . 1 / O^- I ^ ^
II. — LAME.NNAIS 3l/*%''. ff^^
III. — VICTOR nrco APRÈS 1830 55/'
IV. — OCTAVE FELMLLET 15/ ',
V. — LA STATUE DE BAUDELAIRE 133/ •<a*^''
VI. — LECO.NTE DE LISLE lol/
VII. — UN ROMAN DE M . PAUL B 0 U R G ET 191 / -*w-irt/- /B
VIII. — A PROPOS DE L' « HISTOIRE D'ISRAËL » 215 "^\^«'' ■ / ff' ,
IX. — LA LUTTE DES RACES 259 I i' P*""^ / §^
APPENDICE.
I. — Discours de réception à l'Académie française. 297 ■ f^
II. — Discours prononcé pour l'inauguration de la ,
statue de Claude Bernard à Lyon 321 -" ^■' ^^' ' ^
Coulommiers. — Imp. Paul CUODAFID. — SOVJÏ.
/
r
K^^-
//•
Brunetiere, Ferdinand
2S2
Nouveaux essais sur la littérature .B82.
contemporaine
f
.^
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